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une réalité à multiples facettes |
S'intéresser aux comportements suicidaires des hommes, c'est nécessairement s'intéresser au milieu carcéral où 97,5% des détenus sont de sexe masculin (Service correctionnel du Canada, 1997). Or, dans ce milieu particulier, les comportements suicidaires sont beaucoup plus fréquents qu'en milieu libre. De plus, le nombre de Canadiens incarcérés est relativement élevé. En effet, le Canada est un des pays où les taux d'incarcération sont les plus élevés (exception faite du cas très particulier des États-Unis) : 151 détenus par 100 000 citoyens adultes, ce qui inclut les adultes incarcérés dans les pénitenciers fédéraux, dans les prisons provinciales et dans les cellules des postes de police 1.
Les taux de suicide en milieu carcéral
Les taux de suicide en milieu carcéral sont élevés et tendent même à augmenter pour l'ensemble des pays (Liebling, 1998). Pour la population carcérale, les auteurs spécialisés rapportent habituellement des taux de suicide qui sont au moins quatre fois, sinon même onze fois, plus élevés qu'en milieu naturel (Liebling, 1992; Haycock, 1993; Hayes & Blaauw, 1997; Pritchard, Cox, & Dawson, 1997). En Grande-Bretagne (Angleterre et pays de Gales) par exemple, entre 1987 et 1995, les taux de suicide se maintiennent en moyenne à 103,4 par 100 000 détenus. Pour la même période, les taux dans la population masculine équivalente sont en moyenne de 16,33 (15-24 ans), 22,78 (25-34 ans) et 23,44 (35-44 ans) (Tilt, 1998).
Dans les pénitenciers fédéraux du Canada, le taux de suicide a pu être aussi élevé que 246 par 100 000 détenus en 1982-1983. Il s'agissait là cependant d'une année exceptionnelle et les taux ont ensuite baissé à 88 par 100 000 en 1989-1990. Ils ont recommencé ensuite à monter pour atteindre 185 par 100 000 en 1993-1994 (Laishes, 1994). Ces taux, pour l'ensemble des pénitenciers du Canada, sont donc très fluctuants et ils ne nous permettent pas toujours de bien apprécier la situation à un moment particulier. Par ailleurs, il faut bien voir aussi que 50% des suicides dans les pénitenciers canadiens se produisent au Québec (abritant seulement 28% des détenus fédéraux en 1995-1996), ce qui nous amène justement à nous intéresser aux prisons administrées par le Gouvernement du Québec.
La situation qui prévaut dans les prisons québécoises a été mise en lumière lors d'une enquête récente de la coroner Anne-Marie David (1997), enquête à laquelle Suicide-Action Montréal a collaboré (Daigle, Lemay, & Talbot, 1997). Dans ces établissements, les taux de suicide sont estimés en moyenne à 339,8 par 100 000 entre les années 1992 et 1996, la moyenne pour les prisons canadiennes étant de 101,2. En comparaison, il faut voir que le taux de suicide, pour les hommes québécois vivant en communauté (âge = 20 à 40 ans), est quand même de l'ordre de 43,9 par 100 000. Par ailleurs, le nombre de suicides peut bien être élevé dans un endroit donné mais il faut aussi s'y intéresser au nombre de tentatives de suicide. Quoiqu'il soit souvent difficile de bien qualifier ce dernier type de comportements en milieu carcéral ("tentatives", "automutilations ", "manÏuvres d'appel à l'aide "É), ils n'en traduisent pas moins énormément de souffrance humaine.
Les taux de tentatives de suicide
Chez les détenus, le pourcentage de ceux qui ont déjà tenté de s'enlever la vie est au moins de 13% (Liebling, 1992) mais il a pu être estimé jusqu'à 30% dans certaines études sur les prisonniers québécois (Sécurité publique du Québec, 1994). Au moment de leur admission dans les pénitenciers fédéraux du Québec, 9,4% des détenus, certains ayant déjà été incarcérés auparavant, affirment avoir déjà fait une tentative de suicide (Daigle, 1996). Pour fin de comparaison, notons ici que l'Enquête sociale et de santé 1992-1993 (Santé Québec, 1995) révèle que, dans la population générale, 0,6 % seulement des hommes (âgés de 15 ans et plus) ont déjà fait une tentative de suicide.
La gravité relative de la situation
Le débat n'est pas nécessairement clos quant à l'estimation exacte qui doit être faite de la situation. Par exemple, il faut bien voir que les comportements suicidaires des détenus sont nombreux mais que d'autres événements violents surviennent aussi en milieu carcéral. Par exemple, entre les années 1994 et 1997, 41 suicides ont été recensés dans les pénitenciers canadiens mais il y a aussi eu 14 meurtres, 157 voies de fait graves et 13 bagarres graves entre co-détenus. A cela, il faut ajouter 11 voies de fait graves contre le personnel, 6 prises d'otage, 14 perturbations majeures et 233 évasions (Service correctionnel du Canada, 1997). Ces chiffres nous rappellent donc deux cruelles réalités. Premièrement, il y a en milieu carcéral une concentration importante d'hommes marginalisés, certains étant très vulnérables mais certains autres aussi n'étant pas toujours bien intentionnés. Deuxièmement, il y a nécessairement aussi dans ce milieu une accumulation de situations problématiques (ne serait-ce qu'en terme de contraintes à la liberté) qui peuvent générer des incidents violents, incluant les comportements suicidaires.
Par ailleurs, la simple façon d'estimer les taux de suicide en milieu carcéral peut aussi être contestée par certains. Ainsi, le Ministère de la Sécurité publique du Québec reprend les arguments déjà avancés, par exemple, par le Home Office de Grande-Bretagne. Les autorités du ministère québécois avancent qu'il faudrait considérer le nombre de suicides par rapport au nombre total d'admissions dans une année plutôt que par rapport au nombre moyen de détenus incarcérés. Une telle façon de faire diminuerait d'autant les taux (relatifs) de suicide rapportés, compte tenu du roulement élevé de clientèle. Ils invoquent alors que, pour une année donnée, ils incarcèrent successivement un nombre considérable de gens très à risque. Ceci augmente nécessairement le risque que des suicides se produisent chez eux lors de ces courtes incarcérations, d'autant plus que le début de l'incarcération est justement une période critique. Ces arguments méthodologiques sont pourtant réfutés, notamment par O'Mahony (1994), mais ils ont quand même le mérite de soulever une question connexe : est-ce le milieu carcéral qui est suicidogène ou bien est-ce la population délinquante qui est plus à risque suicidaire?
Un milieu suicidogène ?
Certains avancent que ce serait presque uniquement l'environnement carcéral qui serait responsable du haut taux de comportements suicidaires qu'on y retrouve. Il faudrait même, selon certains, en imputer directement la responsabilité aux autorités carcérales elles-mêmes. Ryan (1998), par exemple, accuse les autorités de Grande-Bretagne de se déresponsabiliser face à ce problème. Inversement, il estime que ce sont les mouvements des droits civiques qui, lors d'enquêtes retentissantes, ont fait avancer la question, mais ceci uniquement dans un climat d'affrontement avec les autorités policières et carcérales. Il cible plus particulièrement les années 1970 qui auraient été marquées par des régimes carcéraux répressifs où l'importance était mise sur la ségrégation, la militarisation et la médicalisation.
Au Québec, des arguments à peine moins sévères ont notamment été défendus par Bernheim (1987) en référence à une époque où, effectivement, les préoccupations quant à la prévention du suicide n'étaient peut-être pas une priorité dans les prisons ou les pénitenciers québécois. En parallèle, ces arguments sous-entendaient que plusieurs personnes étaient incarcérées inutilement, ce qui relevait d'un militantisme social plus élargi. Pourtant, c'est une toute autre image que nous avons de la situation maintenant lorsque nous consultons, notamment, les stratégies québécoise et canadienne de prévention du suicide en milieu carcéral. Certes, ces stratégies ne sont pas sans faille et les programmes d'intervention eux-mêmes, tout comme dans la communauté, n'ont pas toujours démontré leur pertinence ni leur efficacité. Dans l'ensemble toutefois, nous ne pouvons pas nier ici certaines réussites bien démontrées, sans compter la motivation réelle de plusieurs intervenants et gestionnaires.
Par ailleurs, en soi, il faut bien voir que le milieu carcéral est certainement un milieu difficile, tel que nous l'avons mentionné plus haut. Dans ce sens, il est vrai qu'il faut probablement poursuivre les efforts de désinstitutionnalisation déjà entamés, efforts qui exposeraient nécessairement moins de monde au stress de l'incarcération. Mais, dans tout cela, il faut pourtant bien se garder de deux grandes illusions. Premièrement, il est bien difficile d'imaginer pour l'instant que la grande majorité des détenus puissent être remis en liberté, notamment dans le but d'éviter qu'ils ne vivent dans un milieu possiblement trop suicidogène. Deuxièmement, même une telle remise en liberté ne signifierait pas pour autant que ceux-ci adopteraient moins des comportements suicidaires puisqu'ils sont peut-être déjà, par définition, un groupe à haut risque de suicide.
Une population à haut risque suicidaire ?
A l'encontre des arguments précédents, on peut donc avancer que les individus qui se retrouvent en prison ou au pénitencier font déjà partie d'un groupe à risque suicidaire élevé et que c'est ce qui expliquerait, au point de départ, des taux aussi élevés dans leur nouveau milieu de vie. "The prison population is almost selected to be at risk of suicide ", invoque, par exemple, Liebling (1998, p. X). Effectivement, et encore plus pour les Québécois, ce groupe d'individus possède différentes caractéristiques qui augmentent chez eux le niveau de risque suicidaire. Premièrement, nous l'avons dit, ce sont des Québécois et ils participent ainsi à un phénomène socioculturel encore inexpliqué qui fait qu'il y a plus de suicides au Québec. Deuxièmement, ce sont des hommes et, à ce chapitre, ils possèdent probablement la vulnérabilité particulière que ce numéro du Vis-à-Vie tente de cerner un peu mieux. Troisièmement, ils appartiennent à un groupe d'âge, essentiellement le groupe des 20-40 ans, où les taux de suicide sont déjà plus élevés. Et, finalement, ils ont en commun plusieurs caractéristiques déjà identifiées dans différentes recherches, dont notamment des autopsies psychologiques réalisées sur ceux qui se sont suicidés en milieu carcéral (Watkins, 1992; Laishes, 1994, 1995, 1997; Daigle & Girouard, 1995): toxicomanie, graves problèmes psychologiques, venant de familles dysfonctionnelles, délinquance chronique, grave violence contre autrui, célibataires, ou bien, s'ils sont mariés, ils vivent des problèmes conjugaux ou familiaux. Finalement, 56% d'entre eux ont des antécédents de tentatives de suicide.
Par ailleurs, les données précédentes ne réussissent pas toujours à bien discerner les problématiques propres aux individus eux-mêmes et celles qui pourraient être inhérentes au milieu carcéral. Par exemple, nous pourrions invoquer que des facteurs de risque comme la toxicomanie ou bien l'isolement familial n'étaient pas présents avant l'incarcération des individus et que c'est le milieu carcéral qui les a générés. Or, une étude récente de Pritchard, Cox et Dawson (1997), en Grande-Bretagne, vient nous démontrer justement que les délinquants, même hors des murs, sont déjà à haut risque suicidaire. Ils ont trouvé que, chez les délinquants placés en probation, le taux de suicide était 9,89 fois plus élevé que dans la population équivalente. Pour une certaine tranche d'âges, i.e. les 35-54 ans, le taux était même 35 fois plus élevé. Ces résultats recoupent d'ailleurs ceux de Akehurst, Brown et Wessleys (1995) qui avaient trouvé que le tiers des délinquants en probation avaient un haut niveau d'idéations suicidaires.
Comment prévenir le suicide en milieu carcéral ?
Tant aux niveaux fédéral que provincial, différentes stratégies de prévention du suicide ont été mises en place. Ces stratégies incluent notamment la formation du personnel, le dépistage précoce des individus suicidaires, leur prise en charge par des professionnels ou des groupes d'entraide, des rencontres de sensibilisation, des groupes de suivi, la disponibilité de pairs aidants et, parfois même aussi, l'accès aux services téléphoniques des centres de prévention du suicide.
Par delà toutes ces pratiques, il faut quand même bien voir que la réussite de toute stratégie de prévention repose ici essentiellement sur la motivation et la bonne volonté des intervenants. Dans ce sens, trois conditions semblent nécessaires au point de départ :
1. Il faut d'abord miser sur les intervenants de première ligne, i.e. essentiellement les "agents correctionnels ", ceux à qui sont confiés la garde immédiate des personnes incarcérées. Sans eux, même des techniques de dépistage plus spécialisées ou même la collaboration de détenus "pairs aidants " ne peuvent être très efficaces. En effet, ce sont eux qui sont en contact quotidien avec les détenus et ce sont eux qui peuvent très rapidement mettre en branle un processus d'aide aux détenus plus vulnérables. Pour ce faire, les agents correctionnels doivent recevoir une formation sur le suicide mais une formation qui soit en même temps réaliste et encadrante, compte tenu des multiples responsabilités qu'ils ont à assumer chaque jour. On parle donc ici d'une formation adaptée pour des individus qui sont prêts à sauver des vies humaines mais qui ne sont pas nécessairement des cliniciens de formation. Cette formation doit alors tenir compte d'une culture organisationnelle qui est bien particulière mais qui est quand même généreuse à certains égards. Éventuellement, de tels cours pourraient être dispensés par des animateurs issus de ce milieu, des individus qui, par exemple, seraient capables de bien préciser les démarches à suivre en cas de crise.
2. Il faut ensuite s'assurer de la disponibilité très rapide de cliniciens capables d'assister les agents correctionnels ou bien de prendre leur relève. En effet, malgré l'avantage évident qu'il y a à utiliser des intervenants de première ligne, deux contraintes majeures limitent leur action. Tout d'abord, ils travaillent à toute heure du jour et de la nuit, souvent donc de façon isolée, sans le support des autres intervenants du milieu. Deuxièmement, ils n'ont pas le temps de se consacrer à de longs entretiens avec les détenus suicidaires, sans compter qu'ils n'ont pas toujours l'accès immédiat à des bureaux adéquats. Dans ce contexte, les cliniciens, qu'ils soient psychologues, criminologues ou travailleurs sociaux, doivent prévoir entre eux une prise en charge rapide des cas qui leurs sont référés. Idéalement, ce contact entre les deux niveaux d'intervention devrait être non formalisé, personnalisé, afin d'éviter une dangereuse perte d'information au sujet des individus suicidaires. En effet, il faut se rappeler ici que, dans 67% des cas de suicide répertoriés, des problèmes de communication avaient été relevés entre les membres du personnel (Laishes, 1997).
3. Finalement, la troisième condition devrait aller de soi mais elle n'est pas toujours très évidente à mettre en place dans un milieu où l'information circule selon une certaine culture organisationnelle et où les résistances internes peuvent être paralysantes. C'est qu'il faut au point de départ, d'abord et avant tout, motiver les différents intervenants et, par la suite, entretenir constamment cette motivation. Par exemple, les cliniciens qui reçoivent des détenus suicidaires référés par les agents correctionnels doivent systématiquement assurer à ces derniers un retour quant à la justesse ou l'efficacité de cette référence. En effet, ces derniers doivent savoir si leur décision était appropriée et, surtout, si elle a permis de venir en aide, sinon au détenu, du moins à l'organisation. Quant aux cliniciens eux-mêmes, ils ont besoin de recevoir régulièrement de leur organisation le message que leur travail clinique est important, que leurs recommandations sont prises en compte, qu'ils contribuent à l'atteinte d'un objectif prioritaire dans leur ministère. Sans tout cela, il ne resterait finalement que des "procédures " routinières de dépistage, que des "stratégies ", que des "rapports d'activités ", que des "statistiques " à analyser ou bien même des "pactes de non-suicide " plus ou moins valides entre les détenus et l'administration (Lester & Danto, 1993; Daigle, 1997). Or, avec des individus suicidaires et souffrants, il faut bien plus que cela. Il faut leur démontrer que d'autres êtres humains s'inquiètent de leur souffrance et il faut leur communiquer l'espoir de vivre, ce qui exige, de la part des agents correctionnels et des cliniciens, un investissement qui va bien au-delà des simples tâches à accomplir dans une journée.
1. Au Canada, les "pénitenciers" fédéraux hébergent les détenus condamnés à deux ans et plus d'incarcération. Les "prisons" provinciales hébergent les détenus en attente de procès (i.e. les prévenus) ou bien ceux qui sont condamnés à moins de deux années d'incarcération.
RÉFÉRENCESAkehurst, M., Brown, I., & Wessleys, S. (1995). Dying for help: Offenders at risk of suicide. Wakefield: Association of Chief Probation Officers.
Bernheim, J. C. (1987). Les suicides en prison. Montréal: Editions du Méridien.
Daigle, M. S. (1996). Comparaison de deux stratégies de dépistage des détenus suicidaires. VIIIe Colloque provincial de l'Association québécoise de la prévention du suicide, Chicoutimi.
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Marc Daigle
Professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières et chercheur au CRISE (Centre de recherche et d'intervention sur le suicide et l'euthanasie)
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