Vis-à-vie, volume 8, no. 2, 1998

Les jeunes hommes homosexuels ou bisexuels :
parmi les plus à risque de suicide

par Michel Dorais


J'entends montrer dans ce bref article que les jeunes qui vivent l'homosexualité présentent de multiples facteurs de risque en ce qui concerne le suicide. Bien sûr, cela ne signifie pas que tous les jeunes qui vivent l'homosexualité ou qui s'identifient comme étant homosexuels deviennent tous suicidaires, mais que cette population présente des caractéristiques reconnues pour accroître la vulnérabilité personnelle et sociale.

Quoique les données en ce sens restent à élargir, plusieurs recherches nord-américaines ont montré que les adolescents et les jeunes hommes homosexuels ou bisexuels étaient parmi les plus à risque de suicide : jusqu'au tiers des suicides dans cette catégorie d'âge1. Ce problème continue pourtant d'être tabou, contesté ou tout simplement nié. Ainsi, il y a une dizaine d'années, l'administration Reagan a fait l'impossible pour censurer un chapitre portant sur le sujet dans un rapport sur le suicide chez les jeunes américains2 : reconnaître cette réalité eût signifié que l'on fasse quelque chose pour aider ces jeunes, ce à quoi se refusait le gouvernement Reagan. L'homosexualité n'a jamais été une question populaire chez nos voisins du sud (où elle demeure en partie criminalisée dans la moitié des états); on s'attendrait toutefois à une attitude plus ouverte au Québec.

Aussi il est malheureux de constater que la toute récente Stratégie québécoise d'action face au suicide reste muette sur la question du suicide chez ces jeunes, hormis que la difficulté de reconnaissance ou de l'acceptation de l'orientation sexuelle soit laconiquement mentionné dans le bas d'un tableau d'annexe3. En dépit de recommandations faites en ce sens, cet item n'apparaît jamais dans le texte même de la politique comme un facteur de risque. Pourquoi avons-nous si peur de reconnaître et de nommer une réalité de plus en plus documentée?

Dans une étude américaine conduite auprès d'un large échantillon d'hommes homosexuels, Jay et Young ont découvert que 40% des personnes interrogées avaient attenté à leur vie ou y avaient sérieusement songé4. Une enquête similaire dirigée par Bell et Weinberg, rapporte un taux de 35% de répondants ayant tenté de se suicider. Les auteurs de cette étude estiment que les jeunes hommes homosexuels ou bisexuels sont au moins six fois plus nombreux que les hommes d'orientation hétérosexuelle à avoir commis un acte suicidaire5. Ces chercheurs montrent que plus les individus découvrent ou révèlent tôt leur homosexualité, plus ils sont à risque suicidaire : ainsi, ceux qui sont âgés de 17 ans le sont 16 fois plus, ceux de 20 ans, 13 fois plus, et ceux de 25 ans, 6 fois plus. L'analyse faite par Gary Remafedi d'une étude conduite auprès de 36,000 étudiants américains en 1987 arrive à des résultats similaires : les jeunes hommes de 13 à 18 ans qui se déclarent ouvertement homosexuels ou bisexuels rapportent sept fois plus que les autres avoir fait des tentatives de suicide6. Dans une récente enquête canadienne menée auprès de 750 jeunes hommes de toutes orientations sexuelles, Bagley trouve que les jeunes hommes homosexuels et bisexuels comptent au moins pour 37,5% des répondants ayant tenté de se suicider; en fait, 87,5% des jeunes hommes interrogés qui avaient commis des tentatives de suicide avaient été abusés sexuellement et/ou étaient d'orientation homosexuelle/bisexuelle7.

Le sentiment d'inadéquation qu'ils éprouvent en ce qui concerne leur orientation sexuelle ou leur identité de genre constituerait l'indicateur premier de tendances suicidaires chez les adolescents et les jeunes hommes. Leur marginalisation réelle ou anticipée leur est insupportable. En effet, les jeunes hommes qui vivent l'homosexualité s'exposent à la désapprobation de leur milieu familial et scolaire, à la stigmatisation, au rejet et à l'isolement social, à la violence verbale et physique. Pour oublier ou anesthésier la souffrance éprouvée, plusieurs d'entre eux vont glisser vers la consommation abusive de drogues et d'alcool9, facteur de risque nettement associé au suicide chez les hommes. Le symptôme "alcoolisme" ou "toxicomanie" camoufle très souvent des problèmes sous-jacents, inavoués ou inavouables.

La difficulté à accepter une préférence sexuelle toujours infériorisée ou dénigrée sur le plan social contribue à ce que le jeune qui vit l'homosexualité entretienne une pauvre estime de lui-même. Dans une récente enquête menée au Québec auprès de 93 jeunes homosexuels, bisexuels et lesbiennes, Otis, Ryan et Chouinard indiquent que 33% de ces jeunes jettent un regard négatif sur eux-mêmes ou croient qu'ils n'ont pas autant de valeur que les autres personnes. D'autre part, des sentiments de rejet, d'isolement social et de dépression caractérisent 50% des répondants de cette étude10. Ce sont là autant de facteurs qui peuvent disposer au suicide.

Dans une enquête menée auprès de 137 jeunes hommes homosexuels et bisexuels, Remafedi et autres notent que près du tiers des répondants ayant mentionné avoir tenté de se suicider l'avaient fait dans l'année où ils s'étaient identifiés comme homosexuels ou bisexuels; près de la moitié avaient répété le geste par la suite11. Les facteurs de risque de ces jeunes sont multiples : manque de support ou rejet social, abus physiques ou sexuels, fugues et itinérance, dépression, surconsommation de drogues ou d'alcool, psychiatrisation et surmédication, etc.. En définitive, on peut supposer que le peu de soutien et de modèles positifs qu'ils rencontrent, la stigmatisation à laquelle ils font face, les difficultés familiales et scolaires reliées au dévoilement de leur orientation sexuelle, et la non reconnaissance sociale de leurs désirs et de leurs amours comme viables ou légitimes entraînent nombre de jeunes hommes homosexuels ou bisexuels à éprouver des problèmes angoissants, voire à songer à en finir (ce que n'aide pas, soulignons-le, l'épouvantail du sida que l'on dresse devant eux).

À la lumière des données et des considérations qui précèdent, on saisit davantage la corrélation pouvant être établie entre une orientation homosexuelle ou bisexuelle stigmatisée et le risque de suicide chez les garçons et les jeunes hommes. C'est qu'une condition homosexuelle mal assumée ou mal intégrée socialement multiplie les risques de santé physique et mentale. Une enquête américaine menée auprès de psychiatres spécialisés auprès d'adolescents démontre que 66% des répondants croient que les gestes suicidaires des jeunes d'orientation homosexuelle sont généralement plus graves et plus fatals12. Au Canada, peu d'études se sont intéressées à ce phénomène. Il faut dire que le problème est le plus souvent invisibilisé du fait que la méthode dite d'autopsies psychologiques (réalisée à l'aide des parents ou proches du défunt) ne permet guère de faire ressortir les motifs secrets, tabous, inavoués ou inavouables de suicide. Tout comme dans des cas d'abus sexuels, par exemple, le suicidé emporte souvent le secret de son homosexualité avec lui, sans compter que les parents et les proches ne sont pas portés à aborder de tels sujets, a fortiori s'ils estiment avoir quelque chose à se reprocher. Le besoin de recherches novatrices en ce domaine est donc évident. Il en va de même pour la reconnaissance sociale du phénomène; dans l'ouvrage collectif Adolescents en danger de suidide13 publié au Québec il y a un peu plus de deux ans, aucune mention n'est faite de l'orientation homosexuelle ou bisexuelle comme motif possible de suicide à l'adolescence. Il y a manifestement un rattrapage et une prise de conscience à faire.

Parler des risques de suicide chez les jeunes qui vivent l'homosexualité exige que l'on reconnaisse d'abord que ces jeunes existent et qu'il s'en trouve partout : dans les écoles, dans les populations desservies par les services de santé et les services sociaux, parmi les clientèles des centres d'accueil pour adolescents, etc.. Comme on l'a vu, à cause même des difficultés faites à leur intégration sociale, ces jeunes sont sur-représentés dans plusieurs problématiques. Il importe donc de reconnaître leur vécu et leurs problèmes spécifiques, faisant ainsi en sorte qu'ils se sentiront peut-être un peu moins exclus de nos pratiques sociales et de nos discours. Les mots ne tuent pas; le silence et l'indifférence tuent. Il faut cesser de lancer aux jeunes qui vivent l'homosexualité le message que l'on préfère encore les voir morts plutôt que de reconnaître qu'ils existent.


Références

1. Tremblay, P.J., The homosexuality Factor in the youth suicide problem, Sixth Annual Conference of the Canadian Association for Suicide Prevention, octobre 1995.

2. U.S. Department of Health and Human Services, Report of the secretary task force on Youth suicide, 1989.

3. S'entraider pour la vie - Stratégie québécoise d'action face au suicide, 1998.

4. Jay, K. et Young, A., The Gay Report - Lesbian and gay men speak out about their sexual experiences and lifestyles, New York, Summit, 1977.

5. Bell, A., et Weinberg, M., Homosexualities - A study of diversity among men and women, New York, Simon & Schuster, 1978.

6. The Advocate, Youth at risk, octobre 1997, p.15.

7. Bagley, C., et al., Victim to Abuser : mental health and behavioral sequels of child sexual abuse in survey of young alult males, Child Avuse & Neglect, 1994.

8. Harry, J., Parasuicide, Gender and Gender Deviance, dans Remafedi, G., Death by denial, Boston Alyson Publications inc., 1994, p. 69-73.

9. Gibson, P., Gay Male and Lesbian Youth suicide, Report of the Secretary Task force on Youth Suicide, op. cit.: Rofes, E., I thought people like that killed themselves, Lesbians, gay men and suicide, San Francisco, Grey Fox, 1983.

10. Otis, J., Ryan, B., Chouinard, N., Prévention du VIH. Impact du Projet 10 sur le mieux-être de jeunes gais et bisexuels, Profil des jeunes à leur entrée au groupe de support du Projet 10, rapport préliminaire, Université du Québec à Montréal (dép. de sexologie), janvier 1997.

11. Remafedi, G. et al., Risk factors for attempted suicide in gay and bisexual youth, dans Remafedi, op. cit., p. 128.

12. Kourany, R., Suicide among homosexual adolescents dans Remafedi, op. cit., p. 91.

13. Numéro thématique de la revue Prisme, automne 1995, vol. 5, no.4.


Michel Dorais, Ph.D.
Chercheur et consultant
Professeur associé (sociologie), UQAM

 


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