Vis-à-vie, volume 8, no. 2, 1998

Polytoxicomanies et suicide chez les hommes

par Tyna Payette et Michel Tousignant


Cet article est un résumé du document Suicide et toxicomanie: deux phénomènes interreliés (Tousignant, M. & Payette, T. 1997), qui est issu d'une subvention obtenue par le Comité Permanent de Lutte à la Toxicomanie.


INTRODUCTION

Le suicide est la première cause de mortalité chez les hommes pour plusieurs groupes d'âge. L'objet de cet article est d'établir comment la consommation abusive d'alcool, de drogues illégales et de médicaments est reliée au suicide chez les hommes. Dans une perspective de prévention et d'intervention, il importe de connaître les facteurs reliés à la toxicomanie qui augmentent les risques du suicide. De façon générale, le risque de suicide est plus élevé chez les femmes qui abusent d'alcool et de drogues que chez les hommes qui font un tel abus. Toutefois, un facteur explicatif à retenir face à ces observations, est la plus grande présence de comorbidité chez les femmes.

SURVOL EPIDEMIOLOGIQUE

Les troubles reliés aux substances psychoactives (SPA) sont présents dans les cas de suicide dans une proportion variant entre 30 et 50%. Si l'on ajoute les cas d'intoxication aiguë au moment du suicide, on peut dire que les SPA sont associées à plus de 50% des suicides chez les hommes.

On peut se demander dans quelle mesure une personne alcoolique a un risque plus élevé de décéder par suicide au cours de sa vie qu'une personne non alcoolique ? Au Québec, au moins 25 % des hommes qui se suicident présentent une dépendance à l'alcool. Au Québec, cela représente 350 personnes parmi les 1,400 adultes qui se suicident annuellement. Le taux annuel de suicide chez les alcooliques dans la province est d'environ 140 par 100,000 par année; en comparaison, ce taux est de 70 par 100,000 pour la population avec diagnostic psychiatrique sans alcoolisme et de seulement 1 par 100,000 pour la population sans diagnostic psychiatrique. Chez les alcooliques, les risques de suicide se manifestent le plus souvent à un stade avancé de la consommation abusive. Ainsi, la durée moyenne de l'alcoolisme avant le suicide est de 19 ans. C'est donc chez les hommes entre 45 et 50 ans que l'on retrouve le plus grand nombre d'alcooliques qui décèdent par suicide.

En s'inspirant d'une étude effectuée dans la ville de New York auprès de consommateurs de cocaïne, on peut extrapoler le risque à vie de mortalité par suicide chez les toxicomanes qui abusent de drogues illégales. Dans cette étude, la cocaïne a été détectée chez 15% des personnes décédées par suicide. La durée de la consommation abusive de drogues avant le suicide est de moins longue durée que celle de l'alcool, soit environ 12 ans. Cette catégorie de suicide se concentre donc dans une population plus jeune, soit d'environ 25 ans ou moins. Enfin, les toxicomanes qui abusent de médicaments prescrits ont aussi un risque élevé de suicide. Le risque de suicide est de 30 à 50 fois plus élevé chez un groupe de personnes hospitalisées pour dépendance à des psychotropes prescrits lors de la période subséquente à leur hospitalisation que dans la population. Ces patients souffrent la plupart du temps de polytoxicomanie. En effet, 80% d'entre eux présentent un tableau d'alcoolisme et 40% abusent de drogues illégales.

METHODE DE SUICIDE

La proportion de suicides attribuable directement à une surconsommation de psychotropes est variable selon les échantillons. Les analyses toxicologiques au décès permettent la détection de doses létales et non létales, à la condition d'être menées à l'intérieur de 48 heures. En considérant seulement le seuil de létalité, les études démontrent, sauf pour le Royaume-Uni, qu'il n'y a pas plus de 16% des suicides directement reliés aux médicaments. Ainsi, les personnes qui reçoivent une prescription ne sont pas nécessairement plus à risque de mourir suite une surconsommation de médicaments. De plus, la prescription d'antidépresseurs ne représente pas un grand risque, sauf pour les patients qui abusent déjà de médicaments.

Certaines études établissent un lien entre les méthodes de suicide choisies et les toxicomanies. Une étude finnoise montre une relation entre l'utilisation de méthodes non-violentes et l'abus d'alcool. Les auteurs émettent l'hypothèse que les abuseurs d'alcool qui se suicident ont un meilleur accès aux médicaments psychotropes, ce qui explique pourquoi ils les emploient pour s'enlever la vie. Dans une étude australienne cependant, les suicidés avec alcool avaient choisi en majorité l'empoisonnement au monoxide de carbone. Les cocaïnomanes utilisent deux fois plus les armes à feu pour se tuer que les non consommateurs à New York, quoique cela peut être attribuable à des facteurs socio-démographiques, une plus grande présence de jeunes hommes, ou à l'accessibilité aux armes à feu. À San Diego, la moitié des suicides positifs au test toxicologique utilisent les armes à feu, et 20% des drogues ou des poisons.

ETIOLOGIE SOCIALE

Le suicide, tout comme un épisode de dépression, est souvent précédé d'un événement déclencheur auquel une personne est particulièrement vulnérable. Les études sont unanimes à conclure que le bris d'un lien affectif dans les six semaines précédant le suicide est plus fréquent chez les toxicomanes/alcooliques que chez les autres personnes décédées par suicide. Cela implique donc que la personne qui fait un emploi abusif de ces substances est plus vulnérable à une perte affective ou à un problème professionnel. Suite à cette perte, les alcooliques voient leur réseau social se désintégrer davantage.

Comme tous les cas de suicide, certains facteurs de risque sont associés au suicide du toxicomane/alcoolique. Les alcooliques qui se suicident présentent un cumul de plusieurs facteurs de risque dont le nombre est supérieur aux facteurs dénombrés chez les non-alcooliques qui se suicident ou chez les alcooliques en traitement. Le bris d'un lien affectif dans les six semaines précédant le suicide est plus fréquent chez ceux qui ont un diagnostic d'abus d'alcool ou de drogues, et ce particulièrement chez les moins de 30 ans. Chez les 13-19 ans qui abusent d'alcool, il y a une plus grande présence de séparations interpersonnelles au cours du dernier mois de la vie. Il y a également, dans ce groupe, un plus fort pourcentage de chômage, de problèmes avec la loi, de problèmes financiers et de violence familiale au cours de l'enfance. En résumé, les principaux facteurs qui augmentent le risque de suicide chez les alcooliques sont la dépression majeure, le chômage, le fait de vivre seul, le manque de support social et une menace suicidaire antérieure. Le simple cumul des facteurs de risque ne suffit pas à comprendre la raison du suicide sans tenir compte de la genèse de l'intention du suicide.

Ce que nous savons des facteurs de risque associés aux consommateurs de drogues qui se suicident provient davantage d'études faites auprès de jeunes attendu leur surreprésentation dans cette catégorie. Les jeunes qui se suicident et qui consomment des drogues illégales sont aussi plus sensibles aux pertes et se retrouvent plus souvent en état de dépression que les autres consommateurs. S'ajoutent aussi comme facteur de risque pour ce groupe, les problèmes avec la loi et la disponibilité d'une arme au foyer. La combinaison de l'alcoolisme et de la dépression pourrait faciliter l'émergence d'éléments suicidaires tels le sentiment de solitude, l'état de désespoir, la rumination d'idées noires et le retrait social.

SUICIDE, TOXICOMANIE ET COMORBIDITE PSYCHIATRIQUE

Il importe de savoir dans quelle mesure les diagnostics d'abus et/ou de dépendance à l'alcool et aux drogues sont présents chez les personnes décédées par suicide, soit de façon isolée ou en comorbidité. Ainsi, beaucoup d'études portant sur les suicides complétés identifient un taux élevé de psychopathologie, soit entre 90% et 100%. Une étude finnoise démontre que 1/4 des cas de dépression majeure ont une dépendance à l'alcool alors que 2/3 des alcooliques reçoivent un diagnostic de dépression. L'étude de San Diego établit que 44% des cas d'abus de substances ont également reçu le diagnostic de dépression. L'étude de Murphy note également que 72% des alcooliques ont un trouble de dépression majeure. Les diagnostics d'abus et/ou de dépendance aux substances, de désordres dépressifs ou encore de troubles de personnalité sont les troubles les plus représentés. Ainsi, la comorbidité est très élevée chez les alcooliques qui se suicident; entre la moitié et les trois quarts ont un trouble dépressif et la moitié ont au moins un trouble de personnalité.

FACTEURS EXPLICATIFS

Il semble ainsi qu'il existe trois explications qui relient alcool et possiblement drogues illégales et abus de médicaments, au suicide.

1. L'utilisation des substances sert à désinhiber l'agression et conduit à des suicides impulsifs qui seraient évités si la personne n'avait pas consommé peu avant son décès.

2. Les substances deviennent les moyens uniques de faire face aux problèmes, soit comme médication, soit comme déni. Après un usage chronique, le consommateur ne peut plus faire face à la réalité extérieure ou à sa douleur intérieure.

3. Le suicide de l'alcoolique (ou de la personne dépendante à d'autres drogues) est médiatisé par l'établissement d'un état dépressogène.

CONCLUSION

Le lien entre alcool, drogues illégales, abus de médicaments et suicide est complexe. Il a été établi que les personnes qui ont un diagnostic relié aux substances psychoactives et à l'alcool sont plus à risque de se suicider que la population générale en bonne santé mentale par un facteur d'au moins 60. Ce rapport paraît élevé, mais il ne l'est pas beaucoup plus que pour la catégorie diagnostic psychiatrique sans alcoolisme. La très grande majorité décéderont d'une autre cause. Il serait probablement futile de faire porter l'effort de prévention sur la consommation d'alcool en général ou même sur les alcooliques. Il y a des alcooliques plus à risque qui méritent une attention spéciale, cela d'autant plus qu'ils ne sont pas toujours aimés des médecins et des psychothérapeutes. Ce sont des gens avec une longue période d'alcoolisme (supérieure à dix ans), déprimés, qui peuvent se retrouver seuls, sans emploi et qui ont des idées suicidaires. Il y a donc nécessité de ne pas traiter uniquement l'alcoolisme sans s'attaquer simultanément à la dépression et aux désordres de la personnalité. Il y a lieu également de cibler la qualité des relations d'attachement. Nous connaissons moins d'éléments sur les personnes en état de consommation aiguë au moment du suicide et qui n'ont pas de diagnostic de SPA. Ce sont davantage des jeunes. Il n'y a rien de prouvé sur le fait que l'alcool déclenche une impulsivité à se tuer incontrôlable. Mais la preuve du contraire est loin d'être établie par ailleurs. Il est indubitable que la vulnérabilité au suicide s'est construite sur une longue période qui remonte à l'enfance et que l'action de l'alcool ou des drogues se combine à un cumul de facteurs de risque. Pour conclure, il demeure impératif de considérer l'ensemble de ces éléments afin de bien cibler le risque réel de l'homme toxicomane/alcoolique.


Références

Allgulander, C., Brandt, L., Allebeck, P. (1994). Suicide and psychopathology in 1,537 patients dependent on prescribed psychoactive medications: Stockholm, Sweden. American Journal on Addictions, 3(3) 236-240.

Brent, D.A. et al. (1988). Risk factors for adolescent suicide. Archives of General Psychiatry, 45, 581-588.

Crome, P. (1993). The toxicity of drugs used for suicide. Acta Psychiatrica Scandinavica, 87(371), Suppl 33-37.

Graham, C., Burvill, P. W., (1992). A study of coroner's records of suicide in young people, 1986-88 in Western Australia. Australian and New Zealand Journal of Psychiatry, 26(1) 30-39.

Heikkinen, M. E., Aro, H. M., Henriksson, M. M., Isometsa, E. T., et-al. (1994). Differences in recent life events between alcoholic and depressive nonalcoholic suicides. Alcoholism Clinical and Experimental Research, 18(5) 1143-1149.

Henriksson, M. M., Aro, H. M., Marttunen, M. J., Heikkinen, M. E.; et-al. (1993). Mental disorders and comorbidity in suicide. American Journal of Psychiatry, 150(6) 935-940.

Henry, J.A. (1994). Antidepressants and overdose toxicity. Human Psychopharmacology Clinical and Experimental, 9(Suppl 1) S37-S39.

Isacsson, G., Boethius, G., Bergman, U. (1992). Low level of antidepressant prescription for people who later commit suicide: 15 years of experience from a population-based drug database in Sweden. Acta Psychiatrica Scandinavica, 85(6) 444-448.

Kelleher, M.J., Daly, M., Kelleher, M.J. (1992). The influence of antidepressants in overdose on the increased suicide rate in Ireland between 1971 and 1988. British Journal of Psychiatry, 161, 625-628.

Lesage, A. D., Boyer, R., Grunberg, F., Vanier, C., et-al. (1994). Suicide and mental disorders: A case-control study of young men. American Journal of Psychiatry, 151(7) 1063-1068.

Lester, D. (1994). Estimates of prescription rates and the use of medications for suicide. European Journal of Psychiatry, 8(2) 81-83.

Murphy, G.E. (1992). Suicide in Alcoholism. New York, Oxford. Oxford University Press

Rich, C. L. Runeson, B. S., (1992). Similarities in diagnostic comorbidity between suicide among young people in Sweden and the United States. Acta Psychiatrica Scandinavica, 86(5) 335-339.

Runeson, B. S. (1990). Psychoactive substance use disorder in youth suicide. Alcohol and Alcoholism, 25, 561-568.

Tousignant, M. & Payette, T. (1997). Suicide et toxicomanie: deux phénomènes interreliés. Gouvernement du Québec, Comité Permanent de Lutte à la Toxicomanie. Bibliothèque nationale du Canada, Bibliothèque nationale du Québec.


Tyna Payette, M. Ed.
Étudiante au Doctorat en psychologie à l'UQAM
Laboratoire de recherche en écologie humaine et sociale

Michel Tousignant, Ph.D.
Professeur
Laboratoire de recherche en écologie humaine et sociale

Université du Québec à Montréal

 


Accueil de l'AQPS : Documentation : Vis-à-vie : Vol 8 no 2, Payette-Tousignant

© 1998 Association québécoise de la prévention du suicide