Vis-à-vie, volume 8, no. 2, 1998

Le suicide chez les hommes adultes ou la chronique d'une catastrophe annoncée

par Danielle Saint-Laurent


Augmentation importante du suicide au Québec au cours des deux dernières décennies

Le suicide s'est accru de façon importante dans la majorité des états industrialisés au cours des deux dernières décennies Le Québec n'échappe pas à cette tendance. Depuis 1976, le taux de décès par suicide a connu une hausse progressive avec des périodes de relative stabilité au milieu et à la fin des années 1980 pour ensuite croître de façon marquée. Ainsi, le taux de mortalité par suicide par suicide entre 1976 et 1996 a augmenté de 62 % dans la population totale. Chez les femmes, le taux de mortalité entre 1976 et 1996 est passé de 6,8 pour 100 000 personnes à 8,5 tandis que chez les hommes, il est passé de 17,4 pour 100 000 personnes à 31,0, soit des augmentations respectives de 25 % et de 78 %. Cette augmentation majeure a fait de cette cause de mortalité un problème préoccupant de santé publique pour ne rien dire du problème social que cela soulève.

Près de 80 % des décès par suicide sont le fait d'hommes

En 1996, 1 463 personnes sont décédées par suicide au Québec. Sur ce nombre, 1 136 étaient des hommes, soit près de 80 % de l'ensemble des décès par suicide. Cette surmortalité masculine par suicide caractérise le Québec quand on le compare aux pays scandinaves et aux pays européens qui présentent également des taux élevés de suicide.

La majorité des décès par suicide surviennent chez les hommes de moins de 55 ans

Sur l'ensemble des décès par suicide enregistrés chez les hommes, la majorité survient chez des hommes âgés de moins de 55 ans, soit près de 8 décès sur 10. En 1996, sur les 1 136 décès par suicide chez les hommes, 16 % (186) étaient le fait de jeunes de 15-24 ans, 66 % (753) le fait d'hommes adultes de 25-54 ans et 17 % (193) d'hommes de plus de 55 ans. Ainsi, contrairement à ce qui est souvent véhiculé dans les médias, le suicide chez les hommes adultes est un phénomène beaucoup plus présent que chez les jeunes ou les hommes âgés. Cependant, si en nombre absolu plus de décès sont enregistrés chez les hommes adultes, les jeunes présentent toutefois des taux de mortalité très élevés également. D'ailleurs, les taux de mortalité les plus élevés sont observés chez les hommes âgés de 20 à 44 ans.

La progression du suicide au cours des deux dernières décennies est plus importante chez les hommes de moins de 55 ans

Déjà en 1976, les taux de mortalité les plus élevés étaient observés chez les hommes de 25-54 ans. Les jeunes de 15-24 ans et les adultes de 55-74 ans présentaient des taux comparables et les hommes de 75 ans et plus affichaient les taux les plus bas.

En 1996, l'écart qui séparait les jeunes des hommes de 25-54 ans a disparu, et maintenant, ils présentent des taux similaires. Le fait qui marque l'évolution de la mortalité par suicide chez les hommes en 1976 et 1996 est l'écart qui s'est creusé entre les comportements des hommes de 15-54 ans et de ceux de 55 ans et plus. Entre 1976 et 1996, le taux de mortalité a augmenté respectivement de 84 % chez les 15-24 ans (21,2 à 39,0 pour 100 000 personnes) et de 60 % chez les 25-54 ans (25,7 à 41,0). Chez les hommes de 55-74 ans, cette hausse a été de 44 % (22,0 à 31,6 pour 100 000 personnes) et de 35 % chez les hommes plus âgés (18,1 à 24,5). Cet écart qui s'est accentué entre les hommes les plus jeunes, soit ceux âgés de moins de 55 ans et les autres s'expliquent en grande partie par la progression constante et importante depuis le début des années 90 du suicide tant chez les hommes de 15-24 ans que chez ceux âgés de 25-54 ans en comparaison avec les hommes plus vieux chez qui on a pas observé ce phénomène.

Les taux élevés de suicide et l'augmentation importante de ce phénomène au cours des deux dernières décennies, notamment chez les hommes de moins de 55 ans, laissent place à de nombreuses préoccupations et interrogations quant à l'avenir.

Le suicide d'une personne est une tragédie. Le maintien de la progression de la mortalité par suicide serait une catastrophe. Les hommes adultes doivent être les premières cibles de nos actions préventives. Il est impératif de développer des approches pour les rejoindre, les accueillir adéquatement dans les services de première ligne et expérimenter des modes d'intervention pour agir auprès d'eux.

S'il était d'usage lors d'une catastrophe de crier les femmes et les enfants d'abord, face au naufrage que constitue le suicide au Québec, un autre cri s'impose : les hommes d'abord !

 

Danielle Saint-Laurent
Épidémiologiste
Ministère de la Santé et des Services sociaux, Québec

 


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