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Le « pourquoi vivre » ou le « pour qui vivre » |
« Je vous propose une réflexion sur le rapport entre le suicide, la culture, et la société. Pourquoi faut-il parler de société et pourquoi le suicide existe-t-il comme option prévalente dans nos sociétés occidentales ?
L'examen de cette question, au fil des ans, m'amène à vous proposer la thèse suivante : l'option suicide dans une société est en rapport direct avec le degré d'individualisme de cette société. Selon cette thèse, plus la conscience individuelle prédomine sur la conscience familiale ou collective, et plus la souffrance de l'aliénation et du désespoir sera confrontée sinon acculée à l'option suicide.
Pourquoi faut-il parler de culture et de société ?
J'ai déjà défini le suicide comme étant la résultante de deux facteurs contingents : premièrement, une souffrance bien spécifique, et deuxièmement, le contexte de l'option suicide. La souffrance est une question de nature personnelle, alors que l'option suicide est une question culturelle et sociale. (...)
Option suicide et anomie dans notre société
En Occident et surtout en Amérique du Nord, la mère société s'est accaparée de l'enfant dans le but avoué d'en faire un citoyen. Dans ce système, tout est objet de consommation, même le succès.
L'option suicide dans nos sociétés est à mon avis le résultat d'une vision excessivement individualisante de la personne humaine. Ceci est d'autant plus vrai que le suicide qui frappe notre société est un suicide anomique. Autrement dit, un problème de normes, d'appartenance et d'intégration sociale.
La vie recherche sa conservation, telle est sa qualité première. En l'absence de l'option suicide, la souffrance sous toutes ses formes serait soumise à une perspective qui cherchera sa transcendance ou son atténuation. L'intégration temporelle en est un exemple, puisque l'historicité de la personne qui donne au vécu la dimension du passé, du présent et du futur, lui fournit en même temps qu'une perspective nouvelle, un sens à sa souffrance.
En l'absence de l'option suicide, celui-ci resterait un phénomène individuel rattaché à des circonstances exceptionnelles et non un phénomène social avec l'ampleur que nous lui connaissons au Québec depuis les 20 dernières années. Le suicide fait à présent parti de la culture de nos jeunes.
Le suicide est culturellement omniprésent dans nos films, nos romans, nos téléromans sans parler du suicide parmi les superstars ou les personnalités publiques sans mentionner les nombreux faits divers.
Le message omniprésent, est que le suicide existe, le suicide est possible, le suicide est faisable et il frappe même quelques fois très près de nous : dans l'école que l'enfant fréquente et même dans la famille. L'option suicide est partout.
Dans nos sociétés occidentales, le bébé est un individu dont le but ultime est d'en faire un citoyen « qui a réussi ». Dans les sociétés traditionnelles, par contre, le bébé est avant tout un membre de la famille dont l'individualité est soumise à la conscience familiale d'où dérivera une conscience collective qui restera partie intégrante de la personnalité. Sa réussite ne sera pas uniquement sociale. Une des conséquences de l'individualisme exacerbé est la dislocation familiale et l'ambivalence parentale.
Lorsque la famille n'est pas la priorité de la société et que l'enfant n'est pas la priorité de sa famille, on retrouve souvent une situation pathologique d'ambivalence parentale entre l'enfant et ses parents. Une situation d'amour-haine non résolue et non intégrée, dont l'impact sur la vie psychique de l'enfant est de compromettre sa capacité de préserver plus tard sa vie et son intégrité corporelle.
Le suicide représente l'ultime agression destructrice du corps. C'est-à-dire, l'échec total de la capacité d'auto-préservation. La capacité d'auto-préservation requiert que l'enfant ait intériorisé le message parental à l'effet qu'il est désiré vivant et en santé. Le parent porte la vie de l'enfant bien au delà de sa naissance, d'où l'importance des théories de l'attachement. Un parent doit être capable de sacrifice (une notion très peu à la mode en occident). Si, dans la logique de l'individualisme, l'intérêt personnel du parent est en conflit avec ses responsabilités parentales, c'est souvent la famille qui est laissée pour compte.
L'ambivalence est normale et universelle mais elle devient pathologique lorsqu'elle s'avère excessive ou encore lorsqu'elle est niée. L'ambivalence parentale se retrouve dans un grand nombre de situations cliniques. Elle se manifeste par le rejet ouvert ou masqué de l'enfant, par la violence verbale ou physique à son égard, par la négligence matérielle ou affective, ou par des messages suicidogènes directs ou indirects. Mais elle s'exprime aussi par son opposé, tel la surprotection ou l'hyperpossessivité de l'enfant.(...)
Le maintien de la barrière générationnelle, qui est le propre de la famille, protège contre l'ambivalence parentale car c'est elle qui permet à l'enfant comme au parent d'aimer et de haïr intensément, et en toute sécurité.
Le suicide des jeunes est une affaire de famille. Chaque suicide adolescent est en fait la destruction de la famille comme noyau, comme unité affective indissoluble. Plus profondément, c'est aussi la destruction de la fonction maternelle.(...) D'autre part, le plus dévastateur de tous les messages suicidogènes et le plus virulent qui puisse être adressé à un enfant, c'est le suicide accompli de son père ou de sa mère.(...)
À qui appartient l'enfant ?
J'ai toujours dit que la prévention primaire du suicide, c'est-à-dire, médicalement parlant, l'équivalent du vaccin qui nous dispense au départ de l'existence même de la maladie, c'est l'importance qui est donnée à la vie par l'individu et la société.
La vie, la vie qui est représentée et incarnée dans le bébé naissant, dans l'enfant qui grandit, est sans doute le bien le plus précieux. Mais à qui appartient l'enfant ?
Un enfant a toujours deux parents : père et mère, bien sûr. Mais de manière tout aussi importante, je crois que les deux parents de l'enfant sont la famille et la société. L'équilibre pour l'enfant de cette double filiation est une question profondément culturelle et déterminera la personnalité de l'adulte qu'il sera.
Les enfants ont toujours plusieurs appartenances. Ils appartiennent d'abord à leur famille, ensuite à leur commune, leur société ou à l'humanité tout court. Finalement, ils appartiennent à eux-mêmes et cela, de plus en plus au fur et à mesure qu'ils grandissent.
Sociétés traditionnelles et sociétés occidentales
Il faut dire tout d'abord que lorsqu'on parle de culture, nous sommes tout de suite placés devant un problème d'ordre philosophique : il est impossible de comparer les cultures entre elles. En effet, pour établir une comparaison objective des cultures, il faudrait qu'un observateur se place lui-même en dehors de toute référence culturelle. Or, cela est impossible puisque la culture est indissociable de l'humain. Par conséquent, toute comparaison comporte en elle une dose inévitable d'ethnocentricité.
C'est donc tout à fait conscient des limites intrinsèques à cette démarche que je vous invite ici à approfondir les différences culturelles entre les sociétés occidentales dons nous faisons partie et les sociétés dites traditionnelles.
Je défini ici la culture comme le lien entre l'individu et son environnement immédiat. Elle se définit par l'origine, la famille et les racines de l'individu. La culture est le pont entre la famille et la société. (...) La culture peut faciliter l'option suicide ou être un rempart contre elle.
Il faut aussi se rappeler qu'il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises valeurs culturelles. Il y a des valeurs positives ou négatives pour une condition donnée. Par exemple, la dépendance est une valeur culturelle négative pour la compétitivité mais très positive pour le maintien des liens familiaux ou ceux des rapports amoureux. L'individualisme est essentiel à une société démocratique et de droit, tout en étant un facteur négatif pour la prévention du suicide dans cette société.
(...)
La spécificité des sociétés traditionnelles et les ramifications socioculturelles qui en découlent se manifestent dans différents aspects structurants à la personnalités. Mentionnons ici la barrière générationnelle et la différenciation des sexes.
La barrière générationnelle ou l'ordre des choses
Il s'agit ici du rapport de l'individu avec l'autorité et avec l'institution en général. La barrière générationnelle est l'agent normatif par excellence. C'est elle qui définit les normes, les balises, les limites qui permettent à l'enfant d'être un enfant. Mais cette barrière est l'élément vital de toute fonction parentale C'est elle qui détermine qu'on est en présence d'un enfant et d'un parent.
Alors que la différenciation générationnelle fait souvent défaut dans les sociétés occidentales, elle est quelques fois trop rigide dans la famille ethnique. Elle est même souvent amplifiée par l'idéalisation des parents, surtout de la mère. Le danger le plus grand auquel s'exposent les adolescents d'aujourd'hui, c'est une émancipation prématurée et désordonnée. Ils grandissent trop vite et la liberté sans autonomie mène au chaos. Si l'adolescent ethnique est relativement protégé contre cette déroute, il est par contre vulnérable à une maturation précoce. Sur lui incombe depuis longtemps la responsabilité de rendre ses parents heureux, et de lui dépend aussi la réalisation des ambitions parentales.(...)
Sur le plan socioculturel, la différenciation générationnelle s'exprime par le respect dû aux aînés et le rapport de subordination à toute forme d'autorité qu'elle soit sociale, religieuse, politique ou simplement morale et symbolique, comme dans la relation enseignant-élève ou thérapeute-patient. Ce rapport de subordination en est un de confiance et non pas nécessairement de soumission. (...) La barrière générationnelle est donc un agent normatif. Certainement le premier et peut-être le plus important. Or, l'anomie est justement la perte des normes comme facteur de régulation dans une société.
La différenciation des sexes ou le « Qui suis-je ? »
Alors que la différenciation des générations est la clé de voûte de l'autonomie, la différenciation des sexes est celle de l'identité. Et il n'y a pas d'intégration sociale sans acquis identitaire stable. La différenciation des sexes dépend de la réussite de la double identification de l'enfant à son père et à sa mère, c'est-à-dire à l'harmonisation des aspects masculins et féminins de sa personnalité à l'intérieur d'une identité de genre qui elle est, bien entendu établie depuis longtemps. (...)
La sexualisation précoce des liens affectifs, largement légitimée par la nouvelle moralité dans le monde occidental, est la source de nombreux problèmes médicaux, psychologiques et psychosociaux chez nos adolescents. Les relations sexuelles précoces conduisent à la confusion identitaire et à l'érosion de l'estime de soi. L'engagement amoureux, fondement de la relation de couple et donc de la famille, et qui va de soi en d'autres temps et lieux, a pris chez nos jeunes adultes la dimension d'un défi insurmontable. Le taux effarant de divorce et l'éclatement de la cellule familiale a entre autres pour effet de mettre les aléas de la vie amoureuse et sexuelle des parents à l'avant-plan de la vie psychique de l'enfant. Ceci explique peut-être le double problème de la précocité du comportement sexuel et celui de la crainte de l'engagement amoureux.
L'appauvrissement des liens affectifs à l'intérieur de la famille mènera à la recherche désespérée d'une forme d'amour et de valorisation personnelle dans des liens amoureux souvent éphémères. Les conflits qui résultent de cette dépendance rendent difficile une intimité véritable dans le couple.
Dans les sociétés traditionnelles, les enfants ont une place très spéciale. Ils sont au coeur de la famille, logés entre les parents et investis d'une affection toute particulière. Dans la même logique, cet amour pour l'enfant qui souvent porte à l'attachement plutôt qu'à l'individuation, n'est que le prolongement de la relation des parents à leurs propres parents. (...)
De l'appartenance familiale découle le sentiment d'appartenance et d'intégration sociale qui sont au coeur, une fois de plus, de la question de l'anomie et donc de l'option suicide.
Conclusion
Le problème du suicide, c'est celui de la souffrance. Et la souffrance elle, est co-éternelle à la condition humaine. La culture et la société sont les médiateurs importants et nécessaires de la gestion de cette souffrance. Une conscience individuelle exacerbée mènera à l'anomie sous toutes ses formes et donc à l'option suicide alors qu'une conscience familiale et collective constitue un rempart à l'option suicide. Par contre, une conscience collective poussée à l'extrême comporte d'autres sortes de risques tout aussi importants tels que le suicide fataliste ou altruiste, l'intégrisme religieux, ou les systèmes totalitaires où toute liberté individuelle est impossible. Il devrait y avoir un équilibre entre la conscience individuelle et la conscience collective, entre l'appartenance de l'enfant à sa famille et sa place dans la société comme individu.
En ce qui nous concerne, le problème de la démesure de la conscience individuelle, est que cette conscience au mieux, fournit un « pourquoi vivre ». Or le « pourquoi vivre » a ses limites face à l'échec, surtout si le succès est uniquement présenté en terme matériel, et lorsque l'individu ne peut subordonner son vécu traumatique à une réalité transcendante. Une réalité d'ordre supérieur qui puisse donner à la souffrance un sens ou une perspective temporelle.
D'autre part, la conscience familiale ou collective propose également à l'individu un « pour qui » vivre dont le pouvoir face à l'option suicide est à mon avis beaucoup plus dissuasif. L'ultime recours de l'intervenant confronté à la crise suicidaire est de questionner la personne poussée par le désespoir : « as-tu des parents, des enfants, un conjoint, des amis qui sont chers ? Leur as-tu parlé de toi ? As-tu pensé à eux... ? »
La vie, après tout, est bien trop précieuse pour n'appartenir qu'à soi. »
Mounir H. Samy
Psychiatre
Hôpital de Montréal pour enfants
Accueil de l'AQPS : Documentation : Vis-à-vie : Vol 8 no 3, Samy
© 1998 Association québécoise de la prévention du suicide