La revue le Vis-à-vie, vol. 9 nº 1, 1999
Le thème de ce numéro est « Le suicide chez les personnes âgées ».
Est-ce que les aînés au Québec sont gâtés?
Ou pourquoi y a-t-il relativement peu de suicides chez les personnes âgées?
Brian L. Mishara, Ph.D.
Directeur, Centre de recherche et d'intervention sur le suicide et l'euthanasie (CRISE) UQAM
Dans presque tous les pays industrialisés, le taux de suicide augmente avec l'âge et les hommes âgés ont le plus haut taux de suicide de tous les groupes d'âge. Mais ce n'est pas le cas au Québec où ce sont les gens d'âge mur, la génération des "baby boomers" qui se suicident le plus. Comment est-ce qu'on peut comprendre le fait que le suicide n'augmente pas avec l'âge, au Québec? Est-ce que c'est parce que la vie est belle pour les aîné(e)s au Québec (plus belle qu'ailleurs)?
Tous les chercheurs (incluant l'auteur de cet article) s'entendent sur le fait que les taux de suicide des aînés sont sous-estimés par rapport aux vrais taux pour ce groupe d'âge. On sait que les coroners ont moins tendance à analyser le décès d'un aîné déjà très malade, mort dans son lit (sans indication suicidaire) que le décès d'une personne plus jeune. On n'a cependant aucune raison de croire que ces tendances de sous-estimation sont plus élevées au Québec qu'ailleurs. En effet, une des explications pour les hauts taux de suicide au Québec en général tient à l'hypothèse que le Bureau du coroner de Québec fait mieux son travail que dans d'autres pays. Les tendances à avoir une sous-estimation des taux des aînés n'expliquent aucunement les différences entre le taux relativement plus faible des aînés au Québec et la croissance linéaire du suicide avec l'âge dans la plupart des pays.
Quand on regarde les résultats de l'Enquête Santé-Québec (1992-1993), on peut bien comprendre le fait que les aînés n'ont pas le plus haut taux de suicide par groupe d'âge. Cette enquête a trouvé que parmi tous les groupes d'âge, ce sont les aînés qui ont le moins de détresse psychologique et ce sont les aînés qui sont les plus satisfaits de tous les groupes d'âge avec leurs relations familiales, leurs amis et la qualité de leur vie! Ces données vont à l'encontre des croyances populaires selon lesquelles les aînés sont délaissés par leur famille, abandonnés par la société et mécontents de leur vie en général. Il existe certainement des vieillards qui sont malheureux et qui souffrent de troubles de santé mentale, mais en général, si on avait à dresser un portrait type du vieillissement au Québec, les personnes âgées semblent très contentes et semblent souffrir de moins de problèmes et connaissent moins d'isolement social que les jeunes.
Toutes ces données contredisent le fait que les aînés sont plus exposés à certains facteurs de risque liés au suicide selon la recherche. En vieillissant, on vit des pertes multiples (décès d'amis ou de conjoints, perte d'emplois, perte de rôle parental, perte de capacités physiques) et on sait que les pertes sont liés au risque suicidaire. Les aînés ont plus de maladies chroniques et donc, peuvent connaître plus de souffrances physiques que d'autres groupes d'âge. Les aînés ont aussi très souvent un moyen disponible : la grande majorité des personnes âgées prennent des médicaments qu'elles pourraient utiliser pour se suicider ou arrêter de prendre totalement pour augmenter le risque d'une mort prématurée. De plus, la génération actuelle des personnes âgées a des préjugés qui font en sorte qu'elles consultent moins souvent les professionnels de la santé mentale à cause du stigmate de la maladie mentale et qu'elles appellent moins souvent aux centres de prévention du suicide, parce qu'elles n'ont pas eu l'habitude de parler de leurs problèmes aux étrangers. Mais malgré la présence de ces facteurs de risque, les aînés au Québec ne se suicident pas plus que les personnes d'âge mur.
On peut comprendre le taux de suicide relativement faible des aînés de différentes façons. Il est possible qu'il y ait une certaine sagesse associée à l'âge. Une peine d'amour à 14 ans peut sembler être la fin du monde, mais les pertes vers la fin de la vie sont plus fréquentes et en quelque sorte, plus normales. De plus, les aînés ont vécu plusieurs expériences en transigeant avec les difficultés et les événements stressants. Cette expérience accumulée peut jouer comme facteur de protection. Les résultats des enquêtes indiquent clairement que quand les aînés ont besoin d'aide pour résoudre leurs problèmes, elles peuvent compter sur leur famille pour leur donner un appui émotif (l'abandon des aînés par leurs familles est un mythe qui n'est pas appuyé par les faits). Malgré le stéréotype voulant que les aînés soient un groupe qui reçoit énormément d'aide, les recherches indiquent clairement que les vieillards donnent plus aux membres de leur famille (du point de vue monétaire, aide ménagère et réparation, appui psychologique) qu'ils ne demandent ou ne reçoivent.
Certains suggèrent que le fait que les aînés soient plus pratiquants que d'autres groupes d'âge peut expliquer leur faible taux de suicide. Cependant, dans les autres pays catholiques où il y a des taux de pratique encore plus élevés qu'au Québec (par exemple, la France, l'Irlande, l'Italie, la Pologne) les taux de suicide augmentent avec l'âge.
L'explication que l'auteur de cet article favorise s'appuie sur les recherches qui indiquent que certaines générations ont des taux de suicide relativement plus élevés ou plus faibles au cours de leur vie. La génération actuelle des aînés comprend des individus qui étaient jeunes lorsque le Québec avait un très faible taux de suicide chez les jeunes. Il s'agit d'une différence entre la génération actuelle des aînés et d'autres générations plus récentes de Québécois. Il est possible que la génération actuelle des aînés ait eu "la vie dure" dans l'enfance, alors que contre toutes attentes, leur vie est très belle actuellement. Si on accepte cette explication, il faut prévoir une augmentation très importante du suicide dans les 10 prochaines années quand la génération des "baby boomers" qui a actuellement le plus haut taux de suicide au Québec va vieillir. Lorsque cette génération atteindra la vieillesse, elle (qui a eu des attentes très élevées) risque d'être plus déçue. À moins qu'il n'y ait une augmentation de divers facteurs de protection dans l'avenir, cette génération sera plus susceptible d'être influencée par les nombreux facteurs de risque du suicide qui sont liés au vieillissement.
Oui, on suggère que les aînés d'aujourd'hui sont choyés ou du moins, ils ont reçu beaucoup plus qu'ils n'attendaient de la vie. Mais la génération future des aînés est une génération déjà plus "gâtée" et risque d'être plus déçue durant la vieillesse. À moins qu'on ne fasse quelque chose, on risque de connaître une augmentation des suicides chez les aînés dans l'avenir. Si on accepte cette hypothèse de l'augmentation du suicide chez les aînés dans l'avenir, on peut se demander ce qu'on pourrait faire pour prévenir cet état de chose plutôt que d'attendre une augmentation des suicides pour réagir.

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