La revue le Vis-à-vie, vol. 9 nº 1, 1999
Le thème de ce numéro est « Le suicide chez les personnes âgées ».
Et si on parlait du suicide chez les aînés
Lucie Charbonneau, Ph.D.
Directrice intérimaire, Association québécoise de la prévention du suicide
Le Comité canadien de coordination de l'Année internationale des personnes âgées invite tous les organismes communautaires à souligner cette année bien spéciale. L'Association québécoise de la prévention du suicide participe à cet événement en consacrant le premier numéro du Vis-à-vie de l'année 1999 à la problématique du suicide chez les personnes âgées.
Dans la première partie de cet article, un portrait général de nos aînés sera tracé à partir des données fournies dans la Trousse communautaire réalisée par le Comité de coordination de l'Année internationale des personnes âgées (1998). La deuxième partie présentera quelques facteurs associés au suicide et aux comportements suicidaire chez cette population. Finalement certaines pistes de prévention du suicide s'adressant plus particulièrement aux aînés seront examinées. Ces deux dernières parties se basent largement sur le texte de Dyck, Mishara & White (1998): Le suicide chez les enfants, les adolescents et les personnes âgées : constatations clés et mesures préconisées.
Portrait de nos aînés
La population du globe vieillit rapidement. Au cours des prochaines années, la durée de vie moyenne dans le monde augmentera de près de 20 ans. Selon les Nations Unies, la proportion des personnes âgées de plus de 60 ans passera de 1 sur 14 à 1 sur 4. Au Canada, la population d'aînés connaît une croissance parmi les plus rapides au monde. On estime que les aînés qui composent actuellement 12% de la population canadienne totale, constitueront 23% de celle-ci en l'an 2041. Les femmes représentent une part relativement importante de la population d'aînés, particulièrement quand on pense aux personnes très âgées : 58% de la population des 65 ans et plus et 70% de celle de 85 ans et plus.
En 1991, une personne de 65 ans avait une espérance de vie moyenne de 18 ans, soit un an de plus qu'en 1981 et près de 5 ans de plus que durant la période de 1921 à 1941.
Parmi les aînés, les femmes ont une espérance de vie considérablement plus longue que les hommes. Une femme de 65 ans en 1991 pouvait espérer vivre encore 20 ans, en moyenne, soit quatre ans de plus qu'un homme du même âge.
Les aînés jouissent d'une meilleure santé, d'une plus grande vitalité et d'une meilleure qualité de vie que jamais. En 1994, près de trois personnes âgées sur quatre qui vivaient à la maison estimaient que leur état de santé était bon, très bon ou excellent.
En 1996, près de 92% des personnes de 65 ans et plus vivaient dans une maison privée plutôt qu'en institution et 29% de toutes les personnes de 65 ans vivaient seules comparativement à seulement 9% de celles de 15 à 64 ans.
En moyenne, les aînés ont des revenus inférieurs à ceux de la plupart des autres groupes d'âge. Néanmoins, leurs revenus ont augmenté plus rapidement que ceux des autres groupes d'âge au cours des 15 dernières années. En général, la prestation de la Sécurité de la vieillesse, y compris le supplément de revenu garanti, continue de constituer la plus importante source de revenu des aînés. Comme dans les autres groupes d'âge, les femmes comptent sur des revenus moindres que les hommes, particulièrement les femmes vivant seules.
Il ne faut pas croire que l'âge d'or soit une période d'inactivités. En effet, la retraite de la vie active ne signifie pas la retraite de la vie. En 1995, près de la moitié de toutes les personnes de 65 ans et plus pratiquaient une activité physique régulière, tandis que 14% le faisaient occasionnellement. De plus, 69% des aînés assurent un ou plusieurs types d'aide à leur conjoint, à leurs enfants et petits-enfants, à leurs amis et au voisinage. Les aînés fournissent aussi, par habitant, les plus importants dons de charité de la population canadienne.
Au Canada, on peut donc dire que nos aînés se portent bien. Cependant, comme dans le reste de la population, le suicide demeure une avenue trop souvent envisagée. Le comportement suicidaire des aînés diffère pourtant de celui de la population en générale et ce, sur certains points.
Le comportement suicidaire chez les personnes âgées
Le Bulletin du Suicide information and education centre (SIEC) de l'été 98 (vol 24, no 2) rapporte que chez les aînés américains, le ratio de suicide complété est de un décès pour quatre tentatives de suicide alors que dans la population en général ce ratio est de 1 décès pour 25. Comment peut-on expliquer cette différence de comportement ?
Les aînés sont moins résistants que les plus jeunes et leurs chances de survie ou de récupération suite à une tentative de suicide sont moindres. De plus, comme les aînés vivent souvent seuls, les possibilités d'être secourus sont minimes. Il semblerait aussi que les personnes âgées utilisent des méthodes de suicide plus létales et présentent généralement moins d'ambivalence face au suicide. Leur intention de mourir serait plus forte que chez les personnes plus jeunes.
Les facteurs associés au suicide et au comportement suicidaire
Le suicide chez les personnes âgées doit être considéré dans un cadre multidimensionnel où le risque de suicide découle de l'interaction complexe de facteurs de risque, de vulnérabilités personnelles et d'éléments déclencheurs du comportement suicidaire. Il ressort des écrits sur le sujet que l'interaction des facteurs peut non seulement ouvrir la voie au comportement suicidaire, mais aussi le précipiter (Dyck, Mishara & White, 1998).
Selon la Stratégie québécoise d'action face au suicide (MSSS, 1998: 68), parmi les prédispositions individuelles associées au suicide chez les personnes âgées, on trouve les désordres psychiatriques. Selon les recherches, 60 à 80% des aînés qui se suicident souffrent d'une dépression. Celle-ci est souvent associée aux pertes physiques et sociales. Les maladies chroniques, les handicaps physiques et la dépendance associée à certains problèmes, de même que la douleur chronique sont aussi liés à la dépression et au suicide. Les problèmes de consommation et d'abus d'alcool constituent également un facteur important de risque de suicide chez les personnes âgées (voir tableau 1).
Tableau 1
Facteurs associés au suicide et aux comportements suicidaires (MSSS, 1998: 71)
| Prédispositions individuelles |
Milieu social |
Événements circonstanciels |
Désordres psychiatriques associés à une comorbidité physique
Maladies chroniques (dépendance, douleur)
Problèmes d'abus d'alcool |
Isolement social des personnes âgées
Pauvreté
Télédiffusion des comportements suicidaires des personnes âgées
Suicide jugé socialement acceptable chez les personnes âgées |
Abus ou mauvais usage de médicaments
Veuvage chez les hommes
Placement dans un centre d'accueil |
Un réseau social déficient représente un des facteurs d'influence associés au suicide et aux gestes suicidaires en relation avec le milieu social. En effet, le fait de vivre seul et de ne pas avoir de confident est associé au suicide chez les personnes âgées. Les conditions d'hébergement des personnes âgées sont également rapportées dans la littérature comme étant associées au suicide.
Notre société a tendance à accepter le suicide d'une personne âgée, alors qu'elle refuse celui d'un jeune. Ces attitudes sont partagées par les aînés eux-mêmes, ce qui peut contribuer à augmenter le risque de suicide dans ce groupe d'âge.
Le veuvage est un des facteurs environnementaux immédiats les plus liés au suicide chez les hommes âgés. L'abus ou le mauvais usage de médicaments est également un facteur de risque important. L'anticipation d'un placement en centre d'accueil peut s'avérer un facteur susceptible d'entraîner le suicide, mais il peut aussi constituer un facteur de protection.
Dyck, Mishara et White (1998) identifient certains autres facteurs de risque liés au suicide chez les aînés. Ils notent qu'au delà de la pauvreté, la perte de la viabilité financière, pouvant résulter d'événements tels que la perte d'un emploi ou la mise à la retraite, constitue un facteur associé au suicide. L'accumulation de pertes (perte du conjoint, perte du réseau social, notamment d'amis, de confidents, de relations ou d'un rôle dans la société; perte de l'estime de soi et de l'auto-efficacité, perte d'un travail significatif, de son domicile et d'une certaine structure dans sa vie) représente également un facteur de risque. Ces auteurs remarquent que l'accessibilité à des armes à feu et à d'autres moyens d'autodestruction est associée au suicide chez les aînés (voir tableau 2).
Tel qu'indiqué au tableau 2, les personnes âgées sont parfois réticentes à demander de l'aide (particulièrement les hommes) ou dans l'incapacité de le faire. De plus, il y a un manque de services appropriés et de dispensateurs de soins aptes à prévenir le suicide, à prendre des mesures en cas de suicide et à reconnaître la dépression chez les personnes âgées. Il manque également de "protecteurs" qualifiés dans la communauté pour intervenir en cas de suicide. Finalement, certains facteurs présents dans les établissements de soins de longue durée, tels que le nombre de résidents, le taux de roulement des employés et les tarifs quotidiens peuvent être associés au suicide et aux comportements suicidaires (Dyck, Mishara & White, 1998).
Tableau 2
Facteurs associés au suicide et aux comportements suicidaires (Dyck, Mishara & White, 1998)
- perte de la viabilité financière
- accumulation de pertes
- accessibilité à des armes à feu et à d'autres moyens d'autodestruction
- réticence à demander de l'aide ou incapacité de le faire
- manque de services appropriés
- manque de "protecteurs" qualifiés
- facteurs dans les établissements de soins de longue durée
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Que faire pour prévenir le suicide ?
Le Bulletin du SIEC (été 98, vol. 4, no. 2) rapporte que plusieurs personnes, dont des professionnels de la santé, prétendent que les comportements suicidaires ne peuvent pas se prévenir. Voici leur argumentation : les personnes âgées sont rigides et ne peuvent pas changer; elles manquent de l'énergie nécessaire pour entreprendre une démarche thérapeutique; elles sont proches de la mort et n'ont pas besoin d'attention; les suicides chez les personnes âgées sont le fruit d'une décision rationnelle et philosophique.
Heureusement, tous n'adhèrent pas à de telles croyances et les thérapies traditionnelles peuvent être aussi efficaces auprès des personnes âgées que dans le reste de la population. De plus, après l'examen des différents facteurs associés au suicide identifiés dans la littérature scientifique, un certain nombre d'orientations générales essentielles, susceptibles d'influer sur le comportement suicidaire des aînés, ressortent. D'abord, il est évident que pour continuer de réduire le taux de suicide chez les personnes âgées, il faut s'attaquer aux problèmes socio-économiques et se pencher sur les problèmes liés au faible revenu, de façon à pouvoir briser le cycle de la pauvreté. Il faut également intervenir sur la façon dont les médias électroniques et la presse écrite présentent le suicide (Dyck, Mishara & White, 1998).
Il faut instaurer un milieu et des conditions de vie qui accroissent le soutien social, favorisent des réactions saines face à une situation difficile et réduisent les effets négatifs des pertes. Il faut élaborer des lignes directrices, des règlements et des lois visant à réduire l'accès aux armes à feu et aux médicaments dangereux, notamment en stipulant qu'ils doivent être rangés dans un endroit sûr. Enfin, il faut favoriser en tout temps la participation de la communauté à l'amélioration de la qualité de vie de ses citoyens.
Ensuite, pour accroître les possibilités d'accéder à la santé et au bien-être et améliorer le repérage précoce, l'intervention en situation de crise et le traitement des personnes suicidaires (ou potentiellement suicidaires), il faut adopter des stratégies appropriées et efficaces favorisant l'acquisition par tous d'habilités cognitives et socio-affectives et offrir à tous les "protecteurs" une formation en prévention du suicide. Il faut mettre l'accent sur les questions touchant la prestation des services.
Certaines mesures s'avèrent particulièrement importantes : offrir aux professionnels de la santé mentale une formation spécialisée portant sur l'évaluation et le traitement des personnes à risques, les interventions au moment de la première manifestation d'une maladie affective et l'évaluation de la comorbidité entre maladie affective et toxicomanie; évaluer de manière approfondie les interactions possibles des médicaments, en particulier dans le cas des personnes âgées; sensibiliser les personnes âgées aux ressources à leur disposition.
Enfin, il faut insister non seulement sur l'évaluation des programmes de prévention et de promotion de la santé pour réduire la vulnérabilité au suicide, mais aussi sur la recherche multidisciplinaire pour examiner ce comportement aux causes multiples.
Un exemple de programme de prévention du suicide
Le programme, le Gatekeeper Model for the Isolated, At-Risk Elderly, constitue un programme pluridisciplinaire qui vise à repérer les personnes âgées isolées et vulnérables. Ce programme a recours à des intervenants ("protecteurs" non conventionnels) qui, dans le cadre de leurs activités professionnelles, sont en contact avec des personnes âgées vulnérables et sont qualifiés pour les diriger vers les ressources appropriées. Bien qu'il soit difficile de mesurer les résultats de ce programme, plusieurs constations témoignent de son succès. En particulier, les centres de santé communautaire ont pris en charge un plus grand nombre de ces personnes âgées qui bénéficiaient de peu de services et étaient difficiles à rejoindre ; on ne manque pas de places dans les foyers de soins infirmiers du comté et 40% des cas dirigés vers un programme de gestion des cas à domicile l'ont été grâce au système de "protecteurs" (Dyck, Mishara & White, 1998).
Conclusion
Dans cet article, nous vous avons d'abord dressé un portrait général de la vie des aînés en Amérique du nord. Nous vous avons ensuite présenté les facteurs associés au suicide et aux comportements suicidaires dans ce groupe d'âge. Finalement, nous avons examiner quelques pistes pour prévenir le suicide chez les personnes âgés. Après ce tour d'horizon, il n'y a donc pas lieu de baisser les bras devant le phénomène, car on peut prévenir le suicide chez les personnes âgées.
Bibliographie
Dyck, R. J., Mishara, B. L. & White, J. (1998). Le suicide chez les enfants, les adolescents et les personnes âgées : constatations clés et mesures préconisées. Forum National sur la Santé : Les Déterminants de la Santé vol.3 : Le Cadre et les Enjeux (pp.323-390).
Comité canadien de coordination de l'Année internationale des personnes âgées (1998). Trousse communautaire pour l'Année internationale des personnes âgées.
Ministère de la Santé et des Services sociaux (1998). Stratégie québécoise d'action face au suicide : s'entraider pour la vie. Québec: Gouvernement du Québec.
SIEC ALERT (1998). Suicide among the aged. News Link. 24(2).

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