La revue le Vis-à-vie, vol. 9 nº 1, 1999
Le thème de ce numéro est « Le suicide chez les personnes âgées ».
Pourquoi les hommes âgés sont-ils plus nombreux à mourir par suicide ?
Extraits d'un article paru dans la revue de l'Association québécoise de gérontologie (AQG) Le Gérontophile (1997) Vol. 19, no. 4.. pp. 22-24.
Merci chaleureux à l'AQG.
Alain Legault, M.A.
Gérontologue et étudiant au doctorat en psychologie à l'UQAM
Centre de recherche et d'intervention sur le suicide et l'euthanasie (CRISE)
Charles Pinard, M.A.
Psychologue
Suicide-Action Montréal Inc.
Monsieur P., 67 ans, est retraité depuis 2 ans. Il a gardé le même emploi toute sa vie et vit très confortablement. Son épouse est décédée rapidement d'un cancer au cerveau 6 mois plus tôt. Il maintient d'excellentes relations avec ses deux fils qui demeurent près de chez lui. Il est suivi par un médecin et une infirmière en qui il a toute confiance. Malgré ses bonnes relations avec son entourage, il n'a pas soufflé mot de ses idées suicidaires à personne. Il a tenté de se tuer dans son garage et c'est la vision des effets de son geste sur ses enfants et ses petits-enfants qui a mis fin à sa tentative.
Ce genre de situation se produit plus souvent qu'on ne le croit et certaines se terminent par la mort de la personne. Bien qu'il ne soit pas une cause importante de mortalité chez les aînés, le suicide demeure une réalité préoccupante et troublante et ce, tout particulièrement pour les hommes âgés qui décèdent par suicide dans une proportion de 4 à 5 fois supérieure aux femmes âgées. Mais pourquoi?
Les données obtenues par les études empiriques et cliniques actuellement disponibles permettent de faire des hypothèses intéressantes. Si certaines de ces hypothèses sont plus solides que d'autres, aucune ne peut prétendre expliquer complètement le phénomène du suicide des hommes âgés. Par ailleurs, bien que certaines hypothèses présentées concernent les hommes de tout âge, nous avons essayé de faire ressortir les particularités des hommes vieillissants.
Une première hypothèse découle du fait que dans tous les groupes d'âge et dans presque tous les pays, les hommes sont plus nombreux à mourir par suicide que les femmes (Canetto, 1992). Vu sous cet angle, seul le sexe de la personne expliquerait le taux élevé de suicide chez les hommes âgés. Il y a du vrai dans cette affirmation mais plusieurs facteurs psychologiques et culturels associés au sexe pourraient expliquer autrement le suicide des hommes âgés.
Une autre hypothèse fréquemment avancée soutient que les hommes âgés meurent plus car ils utilisent des méthodes plus létales pour se suicider. L'arme à feu est la méthode la plus utilisée par les hommes âgés décédés par suicide au Québec de 1992 à 1995, suivi par la pendaison. Pour leur part, les femmes âgées décédées par suicide ont surtout utilisé la noyade et l'intoxication alors que deux femmes âgées seulement ont utilisé une arme à feu.
Au premier abord, ces données semblent expliquer à elles seules le taux plus élevé de suicide chez les hommes âgés. Cependant, elles n'offrent pas d'explication sur le processus qui a amené les hommes âgés québécois à choisir des méthodes plus létales que les femmes. Aux États-Unis par exemple, la méthode la plus utilisée tant par les hommes que par les femmes âgés est l'arme à feu (Centers for Disease Control and Prevention, 1996). Une telle différence nécessite une étude plus approfondie.
Une des explications possibles à ce phénomène est que les femmes âgées n'ont pas vraiment l'intention de mourir lorsqu'elles posent un geste suicidaire mais qu'elles utilisent ce comportement comme un moyen de communiquer leur détresse et d'avoir du contrôle sur leur situation et sur les personnes qui les entourent (Wilson, 1981). Si on accepte cette interprétation, le choix d'une méthode moins létale s'explique par l'intention moins forte (ou même absente) de mourir. Cette explication est, à notre avis, fortement contestable car la recherche en la prévention du suicide et l'expérience clinique nous apprennent que presque tous les gestes suicidaires sont teintés d'une forte dose d'ambivalence et que la personne, qu'elle soit homme ou femme, ne veut pas nécessairement mourir mais plutôt arrêter de souffrir (Mishara et Riedel, 1994).
L'explication de cette différence au niveau des méthodes utilisées serait plutôt attribuable à l'accessibilité des méthodes ainsi qu'aux attitudes culturelles face aux différentes méthodes. Ainsi, dans notre culture, les armes à feu sont traditionnellement beaucoup plus accessibles aux hommes qu'aux femmes. Cette thèse de l'importance de la culture se trouve renforcée par la fait que dans certains pays, il n'y a pas de différence entre les hommes et les femmes sur le choix de la méthode. Par exemple, l'arme à feu est la méthode la plus souvent utilisée par les hommes et les femmes en Amérique du Sud alors que c'est la pendaison en Belgique et l'empoisonnement par insecticides en Malaisie (Canetto & Lester, 1995).
Lester (1991) mentionne que les méthodes de suicide actives (armes à feu) correspondent davantage aux gens qui réagissent au stress par l'action et les méthodes passives (intoxication) aux personnes qui réagissent au stress par l'inaction. Lazarus et Folkman (1984) notent également que face à des difficultés les hommes utilisent davantage que les femmes les mécanismes d'adaptation orientés vers la résolution active des problèmes associés aux événements stressants. Ces dernières explications mettent en lumière que la méthode utilisée se révèle moins importante pour notre compréhension de la surmortalité masculine par suicide que d'autres facteurs que nous allons maintenant examiner.
Un facteur de risque fréquemment lié au suicide des aînés, est la maladie physique associée au vieillissement lorsqu'elle est douloureuse, chronique ou terminale (Lapierre, Pronovost, Dubé & Delisle, 1992). La maladie, par sa seule existence et la souffrance qu'elle entraîne, pourrait-elle expliquer les hauts taux de suicide chez les hommes âgés? Il est permis d'en douter lorsqu'on sait que c'est une minorité d'individu parmi ces malades qui décident de se tuer.
Ainsi, on devrait s'attendre à ce qu'un nombre plus élevé de femmes âgées se suicident car elles vivent plus longtemps, sont plus malades et se perçoivent elles-mêmes plus malades que les hommes âgés (Cormier & Trudel, 1986; Lapierre & Adams, 1989; Ministère de la Santé nationale et du Bien-être social, 1989). Dans les faits, c'est le phénomène inverse qui est observé. De tous les groupes d'âges, ce sont les femmes âgées qui ont le taux de suicide le plus bas (Bureau du Coroner, 1996; Santé Canada, 1994) malgré le fait qu'elles doivent s'adapter à 7 années de plus de perte d'autonomie et à près de 50% de plus de maladies chroniques que les hommes âgés. Cette hypothèse de la maladie comme variable majeure du suicide ne répond pas de manière satisfaisante à notre questionnement sur les raisons qui amènent les hommes âgés à se suicider en plus grand nombre. Alors, comment expliquer que les femmes âgées, malgré un plus grand nombre de maladies et une plus longue période de perte d'autonomie, se suicident si peu.
Canetto (1992) identifie des mécanismes d'adaptation différents chez les hommes et les femmes âgés comme le principal facteur explicatif de l'écart de leur taux respectif de décès par suicide. Elle soutient que les hommes âgés ont des mécanismes d'adaptation plus rigides et moins diversifiés que ceux des femmes âgées. En effet, la socialisation des hommes les amène à rechercher plus de contrôle sur leur environnement et à utiliser davantage des stratégies d'adaptation agressive.
Les hommes âgés ont habituellement pris moins le temps de développer la prise en charge de leurs besoins personnels et de leurs relations interpersonnelles. Ils se trouvent donc démunis après la retraite lorsque leur santé diminue et que les relations familiales prennent plus de place. Bien souvent, ils s'en remettent entièrement à leur conjointe pour tout ce qui touche les relations interpersonnelles et celle-ci est bien souvent leur seule confidente. Il ne faut donc pas s'étonner de constater que les veufs âgés soient l'un des groupes le plus à risque de suicide (Charron, 1982; Pinard, 1997).
Clark (1993) explique le suicide des personnes âgées par une carence majeure de leur personnalité. Cette lacune n'apparaîtrait pas à la personne, ni à son entourage, jusqu'aux premières manifestations du vieillissement. On remarque alors un manque total de capacités fondamentales d'adaptation. Ces capacités ne seraient pas temporairement absentes, elles n'auraient jamais été présentes chez l'individu. Cette conclusion pousse plus loin l'hypothèse de Canetto quant au nombre restreint de mécanismes d'adaptation que possède les hommes âgés qui se suicident.
Maltsberger (1997) comprend le suicide des hommes âgés comme une réaction négative aux changements entraînés par le vieillissement à cause de l'impact qu'ils ont sur l'image idéale de soi de l'aîné. Ce soi idéal se bâtit au cours de l'enfance par les assimilations passives des valeurs et croyances parentales que fait le jeune enfant au contact de son environnement. Par exemple, des valeurs très élevées de réussite professionnelle et familiale pourraient être rigidement intégrées dans les croyances des personnes âgées suicidaires.
Clark (1993) mentionne que les hommes âgés suicidaires se définissent comme fiers, indépendants et s'identifiant à ce qu'ils sont capables de produire. Lorsque ces valeurs et croyances sont très investies émotivement par la personne et qu'elle ne peut les atteindre, il s'en suit une destruction de la perception de l'idéale de soi. Une croyance comme Ma valeur provient de ce que je fais, est bien souvent remise en question lorsqu'on vieillit.
Maltsberger (1997) note que des croyances comme, par exemple, les vrais hommes peuvent régler leurs problèmes en se suicidant amènent bon nombre d'entre eux à se tuer pour correspondre à un idéal rigide de ce qu'est un homme. Le suicide des hommes âgés peut donc s'expliquer par un surinvestissement dans des valeurs très élevées de réussite de vie et par une trop grande rigidité à l'égard du soi idéal. On retrouverait moins cette dynamique chez les femmes âgées. Celles-ci semblent faire preuve de plus de souplesse face à leurs croyances et leur idéal de soi paraît plus en contact avec l'image réelle qu'elles ont d'elles-même (Canetto, 1992). Ceci pourrait expliquer leur taux plus faible de suicide.
Clark (1993) et Richman (1997) associent le suicide des personnes âgées à une crise amenée par une remise en question de l'image idéale de soi. Cette crise narcissique est créée par les enjeux de la dernière étape de vie telle que décrite par Erikson (1959). C'est au cours de la dernière étape de vie que la personne prend conscience de sa finitude ce qui entraîne une évaluation de sa vie. L'individu au terme de cette évaluation peut éprouver un sentiment d'intégrité si sa vie a un sens pour lui.
Par ailleurs, un bilan de vie fortement teinté de regrets peut entraîner un sentiment de désespoir chez l'aîné. Ce sentiment serait plus fréquents chez les hommes qui ont accordé peu d'importance à leurs relations personnelles alors qu'en vieillissant celles-ci deviennent très importantes. Ces hommes suicidaires ont le sentiment que leur vie a peu de signification et de cohérence. Leur bilan est négatif et entraîne le désespoir. Le sentiment d'intégrité peut aussi être menacé par une difficulté à résoudre les trois crises de la vieillesse telles que définies par Laforest (1989), soit la crise d'identité, la crise d'autonomie et la crise d'appartenance. Les hommes ayant investi de façon rigide dans les valeurs de performance et de productivité, ainsi que ceux accordant beaucoup d'importance à l'autonomie physique, pourraient avoir plus de difficultés à traverser ces trois crises de la vieillesse.
L'attitude de la population et des professionnels face à l'acceptabilité du suicide en fonction du sexe et de l'âge, pourrait être un autre facteur ayant un impact sur la surmortalité des hommes âgés par suicide. Deux études américaines (Deluty, 1989; Lo Presto, Sherman & Di Carlo, 1995) ont mis en évidence que le suicide était plus acceptable (socialement) lorsqu'il était le fait d'un homme et, encore plus, d'un homme âgé. Ces enquêtes ayant été effectuées auprès d'une population de jeunes adultes, il reste à savoir si cette façon de voir le suicide est partagée par les plus âgés. Nous n'avons pas de réponse directe à cette question.
Un sondage réalisé auprès d'un échantillon de personnes âgées indique que les hommes interrogés ont une attitude plus favorable au suicide que les femmes même si, dans l'ensemble, les personnes âgés interrogées sont plutôt défavorables au suicide (Seidlitz, Duberstein, Cox & Conwell, 1995). Conwell (1995) a pu observer l'attitude de plusieurs médecins travaillant auprès des personnes âgées et il a constaté que cette attitude les amène à considérer comme normal la dépression et les idées suicidaires chez les personnes âgées et malades. Il n'est donc pas surprenant de constater que la dépression, qui est un facteur important dans la genèse du suicide, soit sous-diagnostiquée et sous-traitée chez les personnes âgées (Hottin & Carrier, 1997). Il semble que les femmes soient moins touchées par cette attitude puisque les médecins diagnostiqueraient plus facilement la dépression chez les femmes que chez les hommes âgés. (Lichtenberg, Gibbons, Nanna & Blumenthal, 1993).
Ce tour d'horizon de diverses hypothèses expliquant le taux élevé du suicide chez les hommes âgés, nous met en garde contre la tentation de trouver des explications trop simplistes à une problématique complexe. Il reste donc de la place pour approfondir la recherche et la réflexion sur le sujet. Pendant ce temps, près d'une centaine d'hommes âgés continuent à mourir par suicide à chaque année. Il apparaît donc urgent d'améliorer la prévention du suicide chez les personnes âgées, et tout particulièrement chez les hommes âgés.
Références
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