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La revue le Vis-à-vie, vol. 9 nº 1, 1999

Le thème de ce numéro est « Le suicide chez les personnes âgées ».

Vieillir, consommer de l'alcool et des médicaments : un mélange à haut risque pour l'estime de soi et l'autonomie !

Guy Vermette
Consultant en toxicomanie


Le présent article fait état, de manière synthétique, du fruit d'une démarche initiée au début de l'année 1998 par la Fédération québécoise des centres de réadaptation pour personnes alcooliques et toxicomanes. Cette démarche a consisté en la production d'un cadre de référence pour orienter les actions préventives et le traitement chez la clientèle âgée de 55 ans et plus. Pour ce faire, plusieurs partenaires se sont impliqués dans la conduite d'un comité de travail. Ils provenaient d'associations professionnelles, d'un regroupement pour personnes âgées, de centres de réadaptation et d'un organisme communautaire.

À ce jour, le cadre de référence est en voie de faire l'objet d'une consultation auprès de partenaires du réseau de la santé et des services sociaux ainsi que de partenaires intersectoriels. Sa diffusion est prévue avant la fin de l'hiver en espérant que sa mise à profit soit en force à l'automne prochain. Son contenu comporte les sections suivante:

  • une conception du vieillissement et de la vieillesse;
  • des données concernant la consommation d'alcool et de médicaments, incluant ses motifs et ses effets ainsi que les différents types de consommateurs problématiques;
  • les particularités cliniques des clientèles âgées; incluant les facteurs de risque et les besoins de services;
  • l'état des services auprès de ces personnes à l'ensemble du Québec;
  • les ingrédients de base pour mieux intervenir;
  • les projets de collaboration entre partenaires formulés en termes d'objectifs et de mesures à réaliser;
  • les conditions préalables, de réalisation et de succès;
  • la formation et la recherche.

Dans le présent document, nous faisons un survol de quelques données susceptibles d'interpeller plus directement des intervenants impliqués en prévention du suicide. Le lecteur est invité à prendre connaissance du cadre de référence pour en savoir davantage sur le contenu de l'une ou l'autre de ces sections.

Être une personne âgée
Il existe une mystique de la vieillesse (Freidan, 1995). Elle est nourrie de stéréotypes et de projections d'individus qui appréhendent leur propre vieillesse. Les principaux stéréotypes à l'égard des aînés véhiculent des images de faiblesse, de vulnérabilité, de dépendance, de perte d'intérêt, de maladie, de soumission, d'apathie, d'isolement, d'insécurité et d'improductivité (Conseil des aînés, 1997). Être vieux devient ainsi synonyme de maladie, de perte d'identité ou d'isolement. La vieillesse apparaît alors redoutable, voire menaçante en plus de comporter des risques d'abus de toutes sortes.

Cette conception masque considérablement la diversité des personnalités, la richesse des compétences acquises et les opportunités d'apprentissage de toutes sortes. Le cadre de référence présente une conception du vieillissement et de la vieillesse qui aide à mieux comprendre la réalité unique et distincte d'une personne vivant l'expérience d'être identifiée comme vieille.

La consommation d'alcool

Les données obtenues d'enquêtes de santé montrent que les taux de prévalence de problèmes d'alcool chez les personnes âgées sont traditionnellement très bas. Ils se situent entre 2 % et 6 %. Les hommes présentent cependant un risque environ cinq fois plus élevé que les femmes.

Les études cliniques comportent cependant une très grande variation des taux de prévalence (Caracci et Miller, 1991). Ils varient de 10 % à 50 % en fonction des critères utilisés, du type de services fréquentés et des caractéristiques des sujets échantillonnés.

Ces données sont susceptibles d'être conservatrices compte tenu de la participation volontaire des sujets, du caractère caché de cette problématique ou des difficultés de la diagnostiquer chez les clientèles âgées (Chermack et al., 1996).

La consommation de médicaments

En plus des problèmes d'usage d'alcool, il y a également les risques associés à l'usage des médicaments chez les aînés. De nombreuses études montrent que les personnes âgées représentent le groupe qui consomme le plus de médicaments. Au fil des années, le nombre moyen annuel d'ordonnances par participant au programme de la Régie d'assurance maladie du Québec n'a cessé d'augmenter. En 1996, il était de 34,4 ordonnances par année par personne âgée (RAMQ, 1997), soit une augmentation d'environ 100 % depuis 1978. De plus, les données obtenues des enquêtes sociales et de santé de 1987 et de 1992 (Santé Québec, 1995) montrent que la proportion de personnes âgées ayant consommé trois médicaments ou plus au cours de la même période a augmenté de 52,2 %, passant de 29,3 % à 44,6 %. La situation en milieu d'hébergement de soins de longue durée serait tout aussi préoccupante.

Les sédatifs et anxiolytiques, ou benzodiazépines, sont les médicaments dont les personnes âgées sont le plus fréquemment dépendantes (Thibault et Maly, 1993) et parmi ceux les plus souvent prescrits (RAMQ, 1997). De plus, un bon nombre de personnes âgées qui abusent de benzodiazépines ont des antécédents de problèmes d'alcool (American Medical Association, 1990), alors que celles qui consomment de l'alcool et des médicaments sont particulièrement à risque élevé (Gerbino, 1982). À ce tableau s'ajoute la consommation de médicaments non prescrits.

Les motifs de consommation

La consommation d'alcool peut devenir un moyen facile pour tenter d'atténuer des symptômes tels la douleur physique, l'anxiété, l'insomnie, l'humeur dépressive et les troubles somatiques (Christopherson et al., 1984).

Quant aux médicaments, ils constituent une réponse des plus répandues à un besoin de santé (Santé Québec, 1995). De 50 % à 75 % des consultations médicales donneraient lieu à la prescription d'au moins un médicament (William et Cockerill, 1990; Samourai, 1989). Mishara et McKim (1989) soulignent cependant que c'est la perception de la personne âgée à l'égard de sa santé, et non son état de santé comme tel, qui serait un facteur déterminant dans la décision de consommer des médicaments.

Les différences étiologiques

Les différences étiologiques ont un intérêt certain sur le plan clinique. Elles permettent de mieux circonscrire les types de clientèles et les besoins relatifs à chacun. Ainsi, l'intervention peut être davantage pertinente et efficace en tenant compte de leurs caractéristiques propres. Pour ce qui est de l'alcoolisme, le cadre de référence distingue les buveurs chroniques des buveurs tardifs (Rosin et Glatt, 1971). Les seconds se caractérisent par un alcoolisme consécutif à des difficultés d'adaptation à certains événements de vie (décès, maladie...).

Pour ce qui est de l'abus ou de la dépendance aux médicaments, les données cliniques permettent d'identifier les personnes âgées qui vivent des problèmes à cause des effets additifs de la prise de médicaments et d'alcool, ainsi que celles qui en abusent de manière exclusive ou en sont dépendantes (Graham et al., 1995).

Les effets nocifs sur la santé

Les changements physiques et métaboliques associés au vieillissement peuvent être considérés comme des facteurs susceptibles de mettre à risque la personne suite à un abus d'alcool ou de médicaments. À cet effet, la notion même d'abus est réinterprétée à la lumière des connaissances gériatriques.

En bref, la quantité d'alcool ou de médicaments nécessaires pour produire une incapacité diminue en vieillissant. Ainsi, l'autonomie fonctionnelle de la personne âgée risque d'être diminuée, réduisant ses capacités d'assumer les activités de sa vie quotidienne.

Ces problèmes comportent des conséquences importantes sur les plans personnel et social ainsi qu'au niveau des coûts de l'utilisation des services de santé et des services sociaux. L'augmentation significative des personnes âgées au cours des prochaines années est susceptible de mettre cette problématique encore plus en évidence .

Les particularités cliniques des clientèles âgées

Les personnes âgées se retrouvent souvent en situation d'anomie. Elles ressentent un manque d'attentes de la société, de leur entourage et des intervenants quant à leur contribution sociale. Il peut en découler un sentiment d'inutilité et de dévalorisation qui se trouve amplifié par des attitudes stéréotypes et préjudiciables de l'entourage ainsi que par les effets psychosociaux d'un abus d'alcool ou de médicaments. À cet égard, les clientèles âgées peuvent vivre une condition similaire aux jeunes clientèles marginalisées. Cependant, pour Frissell (1992), la différence fondamentale réside dans le fait que les premiers sont en perte de leur identité alors que les seconds sont davantage en quête d'identité.

De plus, les nombreuses pertes et transitions associées au vieillissement sont susceptibles de créer de l'ennui, de la solitude, ainsi que de la dépression. La dépression qui caractérise une grande proportion de personnes âgées alcooliques représente un facteur de risque de comportements suicidaires (Curtis et al., 1989). Or, les personnes âgées suicidaires compléteraient beaucoup plus fréquemment leur suicide que les plus jeunes (Vézina et al., 1994).

Le cadre de référence identifie plusieurs autres facteurs de risque ainsi que de nombreuses caractéristiques qui distinguent les clientèles âgées des plus jeunes ainsi que des personnes âgées qui ne présentent pas de troubles de l'usage d'alcool ou de médicaments.

Des ingrédients pour mieux intervenir auprès des clientèles âgées

Le cadre de référence comporte plusieurs ingrédients pour orienter et faciliter l'intervention. Ils concernent les dispositions personnelles comme intervenant, les principes d'évaluation et d'intervention, les orientations à privilégier, les outils adaptés et la valeur pronostic. Ces ingrédients sont identifiés en tenant compte des différents champs d'intervention, soit la prévention, l'évaluation, le dépistage, l'intervention précoce, la désintoxication, le traitement de réadaptation et le soutien social.

Des actions à réaliser et des services à adapter

Il se dégage de l'ensemble de la littérature qu'il y aurait des avantages certains, en terme d'efficacité, à ajuster les interventions aux particularités cliniques des clientèles âgées. Devant une grande insuffisance de services adaptés et l'existence confirmée de cette problématique, le cadre de référence identifie une série d'objectifs et de mesures à réaliser.

D'une part, la majorité des centres de réadaptation en toxicomanie du Québec projettent d'apporter des ajustements à leurs services. Ces derniers concernent l'utilisation de stratégies pour mieux rejoindre (reaching out) les clientèles âgées, la mise en place d'activités spécifiques ainsi qu'un programme à différents niveaux d'intervention.

D'autre part, certaines mesures sont proposées en concertation avec les ressources impliquées de différents secteurs d'activités afin de mieux rejoindre les personnes âgées à risque et de répondre à leurs besoins.

Conclusion

Bien que de nombreuses questions demandent encore des éclaircissements, les troubles de l'usage d'alcool et de médicaments chez les aînés sont beaucoup mieux compris aujourd'hui qu'il y a dix ans. Les données épidémiologiques et cliniques se sont multipliées, permettant une meilleure identification de la prévalence de ces troubles ainsi que des caractéristiques des personnes affectées. De plus, des outils de sensibilisation, de dépistage et d'évaluation ainsi que des approches et des stratégies ont été développés pour répondre aux particularités des clientèles âgées.

Le cadre de référence vise à rendre accessible l'ensemble de ces connaissances aux décideurs et aux intervenants concernés en les invitant à s'impliquer dans la planification, la mise en place ou la bonification de services, de programmes ou de projets visant la prévention, le dépistage ou le traitement des troubles de l'usage d'alcool et de médicaments chez les aînés, ainsi que la prévention d'autres problèmes associés, tels la dépression et le suicide.


Bibliographie

American Medical Association (1995): Alcoholism in the Elderly: Diagnosis, treatment, and prevention; guidelines for primary care physicians, AMA, Chicago.

Freidan, B. (1995): La révolte du 3ième âge: pour en finir avec le tabou de la vieillesse, Albin Michel (Éditeur), Paris, 492 pages.

Conseil des aînés (1997): La réalité des aînés québécois, Gouvernement du Québec, 107 pages.

Caracci, G. et Miller, N.S. (1991): Epidemiology and diagnosis of alcoholism in the elderly (review). International Journal of Geriatric Psychiatry, 6: 511-515.

Chermack, S.T.; Blow, F.C.; Hill, E.M.; Mudd, S.A. (1996): The relationship between alcohol symptoms and consumption among older drinkers, Alcoholism: Clinical and Experimental Research, 20, 7, 1153- 1158.

Christopherson, V.A.; Escher, M.C.; Bainton, B.R. (1984): Reasons for drinking among the elderly in rural Arizona. Journal of Studies on Alcohol, 45, 417-423.

Curtis, J.R.; Geller, G.; Stokes, E.J., Levine, D.; Moore, R. (1989): Characteristics, diagnosis, and treatment of alcoholism in elderly patients. Journal of American Geriatric Society, 37: 310-316.

Frissell, S. (1992): Adolescent and elderly substance abusers and their similarities: considerations for treatment, Journal of Adolescent Chemical Dependency, vol. 2, 2, 1- 7.

Gerbino, P.P. (1982): Complications of alcohol use combined with drug therapy in the elderly, Journal of American Geriatric Society, 30:S88-S93.

Graham, K.; Saunders, S.J.; Flower, M.C.; Birchmore Timney, C.; White-Campbell, M.; Pietropaolo, A. Z. (1995): Addictions treatment for older adults: Evaluation of an innovative client-centered approach. The Haworth Press, New York, 244 pages.

Mishara, B.L. et McKim, W.A. (1989): Drogues et vieillissement. Gaëtan Morin Éditeur, Boucherville, 150 pages.

Régie de l'assurance maladie du Québec (1997): Statistiques

Rosin, A.J.; Glatt, M.M. (1971): Alcohol excess in the elderly. Quaterly Journal of Studies on Alcohol, 32: 53-9.

Samourai, S.B. (1989): Improving drug prescription in primary care settings, The Milbank Quaterly, vol. 67, 2, p. 269.

Santé Québec (1995): Et la santé, ça va en 1992-1993? Rapport de l'enquête sociale et de santé volume 1, Santé Québec.

Thibault, J.M. et Maly, R.C. (1993): Recognition and treatment of substance abuse in the elderly, Substance abuse, vol. 20, no.1, 155-165.

Vézina, J.; Cappeliez, P. et Landreville, P. (1994): Psychologie gérontologique, Gaëtan Morin Editeur, Montréal.

William, P. et Cockerill, R. (1990): Report on the 1989 Survey of the prescribing experiences and attitudes toward prescription drugs of Ontarians physicians, In Recommandations pour la santé. Rapport du Comité d'enquête de l'Ontario sur les produits pharmaceutiques (Annexes), Toronto, Ministère de la Santé de l'Ontario.

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 (Rév. 07/07/01