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La revue le Vis-à-vie, vol. 9 nº 1, 1999

Le thème de ce numéro est « Le suicide chez les personnes âgées ».

Attitudes culturelles, suicide rationnel et troisième âge

Lucie Charbonneau, Ph.D.
Directrice intérimaire, Association québécoise de la prévention du suicide


Parmi les facteurs sociaux liés au suicide, identifiés par la Stratégie québécoise d'action face au suicide (1998), on reconnaît notamment les attitudes culturelles. En effet, notre société a tendance à s'expliquer facilement et à accepter le suicide d'une personne âgée, alors qu'elle refuse celui d'une personne plus jeune (Evans, Fogle & McDonald, 1987; Mishara & Riedel, 1994; Osgood, 1985 in MSSS, 1998). Le risque est accru par le fait que les personnes âgées partagent elles-mêmes cette attitude.

La médiatisation du suicide de Madame Pauline Julien traduit bien cette triste réalité. Suite à ce décès, les médias ont diffusé les témoignages de plusieurs personnalités et amis de la chanteuse. Examinons certains propos que La Presse du 2 octobre 1998 a choisit de diffuser:

"Ça ne m'étonne pas qu'elle ait eu ce courage, car c'est de courage dont il est question." François Cousineau

"Elle avait une maladie terrible. Une femme fière comme elle ne devait pas supporter de se voir ainsi diminuée" Lise Payette

"Un geste de liberté, voila ce qu'elle a fait. Un geste de liberté..." Claire Desjardins, amie de longue date de madame Julien.

Ces propos sont ceux de personnes endeuillées par suicide qui ont besoin de trouver une réponse au suicide de leur amie. Cependant, ce sont ces genres de témoignages que plusieurs médias ont choisi de diffuser. Ils illustrent bien l'attitude conciliante que notre société adopte trop souvent face au suicide d'une personne âgée et malade.

Ces témoignages parlent du suicide comme d'un geste de courage, de fierté et de liberté, bref, un geste acceptable. De tels propos envoient un message difficilement équivoque aux personnes âgées et souffrantes: Si vous avez un peu de fierté, soyez courageux et libérez-vous! (nous ?). Malheureusement, cette attitude culturelle qui perçoit le suicide chez les personnes âgées comme étant potentiellement un choix justifié, voire rationnel, peut avoir des répercussions catastrophiques auprès de personnes souffrantes et vulnérables en les encourageant à passer à l'acte.

Droit au suicide et suicide rationnel

En effet, "on parle souvent du droit au suicide lorsqu'il s'agit de personnes âgées, malades, en phase terminale, très rarement lorsqu'il s'agit d'adolescents ou d'enfants. Des livres sont même écrits afin de défendre ce droit (Humphry, 1984), ou encore afin d'indiquer des méthodes efficaces et soi-disant peu douloureuses (Guillon & Le Bonniec, 1982).

Sur le plan juridique au Canada, conformément à l'article 224 du Code criminel, celui qui aide une personne à se donner la mort, l'encourage ou la conseille est passible de 14 ans de prison. (...). Cette loi vise entre autres, à protéger contre l'incitation au suicide collectif, ou encore à protéger celui qui serait dans un état dépressif et dont on pourrait abuser. Selon la Commission de la réforme du Droit du Canada (1982), dans l'hypothèse où il s'agit véritablement d'une aide humanitaire apportée à un patient en phase terminale qui désire la mort, rarissime sont les cas où une poursuite est intentée par les autorités.

Selon Hendin (1982), lorsqu'une personne fait face à une mort imminente, souffre d'une douleur intraitable, prépare et complète son suicide, on ne peut parler d'un suicide au sens psychologique. Le suicide se dit lorsqu'une personne se donne la mort, alors que la mort n'est pas imminente."(Veilleux et Keiley, 1990, p.10)

Plus récemment, Werth (1996) indique qu'un suicide peut être qualifié de rationnel s'il répond à certains critères. La personne doit d'abord présenter une condition désespérée (e.g. maladie en phase terminale, douleur intolérable, condition physique dégradée, très faible qualité de vie). De plus, elle doit prendre sa décision en toute liberté, sans pression extérieure et de façon éclairée. Une décision éclairée est prise de façon non impulsive et en tenant compte de toutes les alternatives, des croyances personnelles, de l'impact que le suicide aurait sur les proches. Finalement, la personne aura consulté ses proches ainsi qu'un professionnel de la santé qui aurait évalué la compétence de la personne à prendre une décision éclairée.

Conwell (1993) rapporte que cette notion de décision éclairée sous-entend que l'on doit pouvoir distinguer la personne âgée au prise avec une dépression clinique dont le désespoir et les idéations suicidaires constituent des symptômes curables, de la personne âgée qui choisit, de façon rationnelle, de s'enlever la vie. Malheureusement, cette distinction est difficile à faire, car contrairement à la pneumonie ou au diabète, il n'y a pas de test diagnostique pour la dépression majeure qui est d'ailleurs rarement reconnue ou traitée par les médecins de première ligne. Il serait donc fort probable qu'on soit tenté de croire que la personne âgée suicidaire choisit de s'enlever la vie de façon éclairée, alors qu'en réalité ses idéations suicidaires et son désespoir sont les symptômes d'une dépression.

Mishara (1995) hésite à parler de suicide rationnel. En effet, il remarque que très peu de décisions majeures de notre vie sont prises sur des bases rationnelles. Le choix d'un conjoint, la venue d'un enfant, l'achat d'une maison se font le plus souvent sur un coup de coeur. Il se demande alors comment une personne souffrante, souvent désespérée, pourrait être apte à prendre une décision rationnelle sur une question aussi importante que de mettre fin à ses jours.

Pour 68% des répondants (N=611) à un sondage du Groupe Léger & Léger réalisé pour le Journal de Québec et publié le 30 mai 1994, le suicide est davantage compréhensible dans le cas de maladies mortelles. Par ailleurs, 13,1% des personnes interrogées estime et qu'il est davantage compréhensible de se suicider dans le cas d'une forte dépression. Plus les répondants sont scolarisés, plus le suicide dans le cas de maladies mortelles devient compréhensible. Ainsi, 40,6% des répondants ayant moins de 7 années d'études estiment qu'il est davantage compréhensible de se suicider dans le cas de maladies mortelles, contre 75,5% pour ceux ayant un diplôme universitaire. De la même manière, le sondage constate que plus les répondants sont âgés, moins ils considèrent compréhensible le fait de se suicider dans le cas de maladies mortelles.

Conwell (1993) rapporte seulement deux études dans la littérature médicale qui s'intéressent à la prévalence des idéations suicidaires chez les patients atteints de maladies sévères. Parmi les 70 patients sur 100 conscients de la présence d'une tumeur maligne, aucun n'a exprimé des idéations suicidaires (Achte & Vauhkonen (1971 in: Conwell, 1993). La seconde étude indique que chez 44 patients rendus dans les dernières phases du cancer, trois avaient émis le souhait d'une mort hâtive, mais seulement trois avaient envisagé le suicide. Ces trois personnes souffraient de dépression (Brown & al., 1986, in Conwell, 1993).

"Selon Seigel et Tuckel (1984-85), le problème de ceux qui défendent le suicide rationnel est justement de considérer ce problème sous le plan de la raison seulement. La réalité du suicide se situe sur différents plans dont, entre autres, le plan émotif, psychologique, et a des répercussions sur l'entourage de la personne suicidée. De plus, ces personnes voient un danger dans l'acceptation du suicide rationnel, souvent réservé aux patients en phase terminale, car il pourrait devenir à la limite une norme visant à libérer la famille et la société." (Veilleux et Keiley, 1990, p.10)

En conclusion

Notre société mise sur la jeunesse, la force et la beauté. Les personnes âgées sont souvent enclines à développer un sentiment d'inutilité et à accepter que les soins qui leur sont offerts soient inadéquats (particulièrement au niveau de la reconnaissance et du contrôle de la douleur tant physique que psychologique). Comme société, notre attitude à accepter le suicide chez les personnes âgées et malades ne devrait jamais remplacer le respect que nous leur devons et les services nécessaires pour leur assurer un maximum de dignité et d'autonomie pendant leurs derniers jours de vie (Conwell, 1993).


Bibliographie

Conwell, Y. (1993). Suicide in the elderly: when is it rational ? Crisis. 14(1)

Ministère de la Santé et des Services sociaux (1998). Stratégie québécoise d'action face au suicide : s'entraider pour la vie. Québec: Gouvernement du Québec.

Mishara, B. L. (1995). Conférence donné dans le cadre des "Conférence-midi du Laboratoire de recherche en écologie humaine et sociale". Mars 1995.

Veilleux, P. C. & Keily, M. C. (1990). La problématique du suicide chez la personne âgée. Le Gérontophile. 12(1).

Werth, Jr, J. L. (1996). Rational Suicide? Implications for Mental Health Professionnals. Washington, DC: Taylor & Francis.

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 (Rév. 07/07/01