La revue le Vis-à-vie, vol. 9 nº 1, 1999
Le thème de ce numéro est « Le suicide chez les personnes âgées ».
La prévention du suicide chez l'âgé
Sylvie Lapierre Ph.D.
Laboratoire de gérontologie, Département de psychologie
Université du Québec à Trois-Rivières
La vieillesse est une étape importante du développement humain, peut-être la plus importante: "... tout comme un livre serait incomplet sans le dernier chapitre, la vieillesse est l'étape d'achèvement sans laquelle l'oeuvre serait incomplète" (Laforest, 1989, p.63). Comme toutes les autres phases développementales de la vie, la vieillesse est une période de croissance qui comporte de nouvelles exigences auxquelles la personne doit s'adapter en utilisant les compétences qu'elle possède. La vieillesse, comme les autres périodes de la vie, recèle donc une situation de crise.
Spécifiquement, lapersonne doit faire face à des pertes multiples et variées qui proviennent de l'extérieur (retraite, veuvage, changement du lieu de résidence etc.) et de l'intérieur (diminution des fonctions motrices et sensorielles, diminution de la vitalité et de la santé). Plusieurs de ces changements ont de profondes répercussions sur la personne puisqu'ils s'accompagnent souvent d'une perte d'autonomie fonctionnelle, d'une dépendance financière et émotive envers l'entourage et d'une menace d'institutionnalisation. De plus, ces pertes ont un impact direct sur l'image et l'estime de soi de l'individu ainsi que sur sa vision de l'avenir (Lavigne-Pley, 1987). Elles peuvent donc devenir des facteurs de risque de suicide (Lapierre, Pronovost, Dubé et Delisle, 1992). En effet, pour 80% des individus, le suicide est associé à des expériences de pertes significatives (Saarinen, Hintikka, et Lehtonen, 1998).
Bien que les pertes vécues au cours de la vieillesse s'avèrent certainement des facteurs importants dans la problématique du suicide chez l'âgé, il ne semble pas évident qu'à elles seules elles puissent susciter des comportements suicidaires. La plupart des aînés(es) vivent des pertes importantes qui pourraient les rendre vulnérables au suicide, pourtant seulement certaines d'entre eux(elles) se suicident. Comment expliquer cette observation? Cette question préoccupe plusieurs chercheurs et intervenants qui tentent de comprendre ce phénomène afin d'identifier les meilleurs modes de prévention du suicide.
La véritable prévention du suicide commence avant l'apparition des idéations suicidaires avec les personnes âgées qui font face à une accumulation de pertes significatives. Les divers moyens de prévention proposés sont étroitement liés aux problématiques vécues par l'ensemble des personnes âgées. Certains suggèrent que la retraite se prenne graduellement, que l'on offre des cours de préparation à la retraite et des programmes de soutien post-retraite afin de favoriser l'adaptation aux pertes reliées à la fin de la vie professionnelle. D'autres tentent de soutenir la personne lorsqu'elle doit faire face à des handicaps physiques, à la perte du permis de conduire ou au passage vers l'institution. Pinard (1991) propose un programme d'accompagnement des veufs afin de soutenir les hommes lors du décès de leur épouse.
Tous ces programmes visent à aider la personne à accepter la réalitéde la perte, à exprimer la douleur associée à la perte, à vivre avec laperte et à réinvestir dans d'autres relations ou activités significatives qui donnent un sens à la vie. Grâce à ces programmes, les personnes âgées peuvent développer leur flexibilité, c'est-à-dire leur capacité à réorienter leurs buts et leurs intérêts en fonction des limites imposées par la vieillesse pour s'ouvrir d'une façon différente au courant de la vie. Certains projets s'attaquent à l'isolement et au sentiment d'inutilité des retraités en encourageant le sentiment d'appartenance et l'implication dans la communauté. Dans le cadre de ce projet, les retraités partagent leurs connaissances et leurs compétences avec les entreprises du milieu afin de créer de l'emploi chez les jeunes de leur région (Banque de ressources des aînés(es) de la Mauricie).
La prévention du suicide commence aussi avec les personnes âgées dont la qualité de vie est diminuée. Paradoxalement, l'augmentation de la longévitéde l'être humain s'associe souvent à une détérioration de la qualité de vie. Les décès par suicide chez les âgés témoignent, entre autres, du manque de ressources psychosociales à leur disposition et d'une perte de sens à lavieillesse dans notre société. La prévention du suicide passe donc par des mesures psychosociales permettant aux aînés de satisfaire leurs besoins d'appartenance et d'estime de soi si essentiels au maintien de la qualité de vie.
Il existe un programme d'intervention axé sur l'expression, la planification et la réalisation des projets personnels dont l'objectif est d'augmenter le bien-être psychologique et la santé mentale des aînés (Lapierre, Dubé,Bouffard et Labelle, 1998). En effet, il semble que la présence de buts soit associée à la satisfaction de vivre, à l'estime de soi, au sens à la vie et au sentiment de contrôle sur sa vie. Par contre, l'absence de buts est liée à la dépression, au désespoir, à la résignation et à la solitude.
Ce programme de 11 rencontres de groupe vise d'abord à faire l'inventaire des projets personnels pour ensuite restructurer les croyances négatives qui nuisent à la poursuite des buts ("Je suis trop vieux pour avoir des buts"; "Ce but est trop difficile"; "Je ne serai pas capable de réaliser mon but"; "Personne n'acceptera de m'aider à réaliser mon but"). Puis, les participants sélectionnent cinq projets importants pour eux qu'ils tentent de définir en termes précis et concrets et qu'ils évaluent selon des caractéristiques spécifiques (plaisir, effort, stress, difficulté, sentiment de compétence, conflit avec d'autres projets etc.). Les personnes planifient aussi avec le plus de précision possible le passage vers l'action (où, quand, comment) et tentent de prévoir les obstacles et les difficultés, d'identifier les ressources personnelles ou environnementales qui leur seront utiles et d'être conscients des sentiments associés à la poursuite du but. Finalement, les participants effectuent un retour sur les actions entreprises, les ressources utilisées, les obstacles rencontrés, les efforts déployés, les sentiments vécus, les croyances entretenues et les stratégies employées afin d'identifier les éléments responsables du progrès ou de l'absence de progrès.
L'ensemble de ces programmes permet aux personnes d'acquérir un bien-être psychologique et un sentiment de maîtrise sur leur vie qui sont incompatibles avec les idéations suicidaires. Toutefois, la plupart des personnes âgées n'accèdent pas à ces programmes de prévention primaire etsont déjà engagées dans le processus suicidaire. Ces personnes se sentent dépassées et impuissantes devant leurs difficultés, elles sont déprimées et ressentent une douleur psychologique intense et intolérable provenant de la frustration de leurs besoins émotifs fondamentaux (besoin d'être aimé, apprécié, reconnu). Elles ont une perception négative de leur situation mais aussi de leur vie. Elles croient fermement qu'aucune amélioration n'est possible et que personne ne se préoccupe qu'elles vivent ou qu'elles meurent (Moore, 1997). Elles ont également une vision en tunnel qui les rend relativement incapables de voir une autre solution que la mort à leurs problèmes.
Avec la personne suicidaire, la prévention doit miser sur le développement de services de psychothérapie mieux adaptés aux besoins desaînés. En effet, plusieurs professionnels de la santé croient encore que l'intervention psychologique avec les personnes âgées est inutile ou impossible, ce qui n'est évidemment pas le cas. Ils considèrent aussi que le suicide au troisième âge est justifié particulièrement lorsque celui-ci a pour but de libérer la personne de la détresse associée à une qualité réduite par la maladie. Il semble exister une acceptation du suicide des âgés dans la société sans doute parce que leur vie est jugée terminée et qu'ils ne semblent plus productifs pour l'économie du pays. Toutefois, il ne faut pas oublier que le suicide des personnes âgées est aussi tragique que celui des jeunes car il reflète aussi le désespoir d'un être humain.
Pour prévenir le suicide, il faut également travailler à modifier les attitudes des personnes âgées face à la maladie mentale. En effet, peu d'âgés (2%) consultent pour des problèmes de santé mentale par peur du jugement, de l'aliénation et de l'institutionnalisation (Conwell, Rotenberget Caine, 1990). Certains auteurs suggèrent de créer des services de prévention du suicide adaptés aux besoins de l'âgé. Il s'agit de centres d'écoute, spécialement identifiés pour répondre aux diverses problématiques des aînés, et qui emploient du personnel âgé, formé à l'intervention auprès des suicidaires.
L'éducation des professionnels de la santé et du public, particulièrement ceux et celles qui sont en contact avec les aînés, est essentielle à la prévention du suicide. En effet, il existe beaucoup d'ignorance et de préjugés sur le vieillissement et sur le suicide. L'éducation a donc un rôle important à jouer dans l'évaluation, la détection et la prévention dusuicide des personnes âgées.
En conclusion, il faut se rappeler qu'une crise est un moment où les anciens modes de fonctionnement ne sont plus efficaces. C'est le moment où la personne est ouverte au changement. C'est le signal que la personne doit modifier sa façon de vivre et sa relation avec les autres. C'est l'occasion d'apprendre et de grandir. Sans nier la souffrance et le désespoir que vit la personne, l'intervenant doit percevoir la crise suicidaire comme l'occasion d'un changement. Cette crise peut devenir une période de croissance si la personne est motivée à changer et si elle bénéficie d'une aide professionnelle et d'un soutien approprié. Dans ces conditions, elle pourra peut-être écrire différemment le dernier chapitre du livre de sa vie.
Références
Conwell, Y., Rotenberg, M., et Caine, E.D. (1990). Completed suicides at age 50 and over. Journal of the American Geriatrics Society, 38(6), 640-644.
Laforest, J. (1989). Introduction à la gérontologie. Croissance et déclin. Ville LaSalle: Hurtubise HMH.
Lapierre, S., Dubé, M., Bouffard, L. et Labelle, R. (1998). Le développement des projets personnels: Pour faire de la vieillesse un période decroissance. Le Gérontophile, 20(3), 17-21.
Lapierre, S., Pronovost, J., Dubé, M. et Delisle, I. (1992). Facteurs de risque de suicide chez les personnes âgées vivant dans la communauté. Santé Mentale au Canada, 40(3), 8-13.
Moore, S.L. (1997). A phenomenological study of meaning in life in suicidal older adults. Archives of Psychiatric Nursing, 11(1), 29-36.
Pinard, C. (1991). Programme d'accompagnement des veufs. Montréal: Suicide-Action Montréal.
Saarinen, P. Hintikka, J. et Lehtonen, J. (1998). Somatic symptoms and risk of suicide. Nord Journal of Psychiatry, 52(4), 311-317.

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