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La revue le Vis-à-vie, vol. 9 nº 1, 1999

Le thème de ce numéro est « Le suicide chez les personnes âgées ».

Le testage en la prévention du suicide : un mal nécessaire ?

Réal Labelle
Professeur à l'UQTR
Membre du Crise à l'UQAM


La dentellière qui confectionne un col à la main le fera à l'aide d'aiguilles et de fils divers. L'ébéniste qui assemble des pièces de bois le fera à partir de colle et d'un pinceau, de clous et d'un marteau ou de vis et d'un tournevis. Le professionnel en sciences humaines cherche à déterminer la cohérence de diverses conduites personnelles ou sociales. Il le fait habituellement avec l'assistance d'une variété de techniques de mesure relevant, non exclusivement, de la psychométrie. Qu'en est-il en la prévention du suicide ?

Le testage en la prévention du suicide suppose une application de la psychométrie aux données liées aux comportements suicidaires. La définition de la psychométrie passe par celle de la mesure, plus particulièrement par celle de la mesure appliquée aux phénomènes et aux attributs psychiques des individus. Le terme testage (testing) semble préférable au mot test puisqu'il attire davantage l'attention sur le processus approprié d'utilisation des tests, tout autant que sur leurs qualités psychométriques (1).

Le testage en la prévention du suicide sous-tend quelques concepts qui peuvent parfois être sources d'erreurs et d'incompréhension. Ainsi en est-il des notions d'évaluation et de mesure ainsi que de la prédiction et de la prévision des conduites suicidaires. Dans le contexte scientifique, l'évaluation est réservée au processus qui consiste à tirer des conclusions, à faire des inférences ou à prendre des décisions, basée sur un ensemble de données, qu'elles soient de nature qualitative (rapport verbal d'entrevue, etc.) ou quantitative (score à un questionnaire, etc.). L'évaluation comporte donc un jugement de valeur que seul un être humain peut porter. Contrairement à cette subjectivité, la mesure se veut objective et comporte un jugement descriptif sur un fait empirique. Ce jugement peut être effectué directement à l'aide d'un appareil ou d'un instrument de mesure conçu pour suppléer à l'insuffisance des sens humains. Une fois cette distinction faite, on comprendra que la mesure opérée lors d'un testage en la prévention du suicide n'est qu'une facette du processus d'évaluation. De plus, l'usage indifférencié des termes prédiction et prévision en la prévention du suicide donne naissance, à notre avis, à une équivoque qui est à la base d'une certaine confusion. La prédiction d'un geste suicidaire ou d'un suicide réfère à l'action de " devancer " la réalité, c'est-à-dire d'annoncer ce qui va arriver ou non. Or, il semble impossible d'annoncer si oui ou non (0 ou 1) une personne se suicidera ultérieurement. Tout au plus, peut-on faire une prévision, c'est-à-dire estimer une probabilité d'occurrence d'un phénomène (1% à 99%) à partir de la connaissance que l'on a des faits que l'on suppose être associés à cet événement. Par conséquent, une mesure prévisionnelle du phénomène suicidaire est une manière de spécifier les conditions d'apparition de ce phénomène et ce, tout en tenant compte d'une marge d'erreur dans l'estimation calculée (2).

Le testage en la prévention du suicide présume aussi que la mesure ne s'applique pas directement aux individus potentiellement suicidaires mais plutôt à certaines de leurs caractéristiques auxquelles on fait référence. Plus précisément, la mesure vise à apprécier les propriétés présentes des personnes mesurées afin de les comparer à celles retrouvées habituellement chez des groupes ou des individus considérés comme hautement suicidaires. Mais sur quel rationnel un test mesure-t-il une propriété ? En fait, lorsqu'on désire chiffrer une propriété à l'aide d'un instrument de mesure, on calcule un indicateur de cette propriété et le score ainsi obtenu représente une estimation de l'indicateur de la propriété étudiée. On aperçoit déjà à l'horizon toute l'importance d'avoir un instrument de mesure répondant à certains critères d'exactitude dont, entre autres, l'objectivité (qualité de ce qui rend compte de la réalité le plus fidèlement possible), la fidélité (qualité d'un instrument à produire des résultats semblables lorsqu'utilisé en différentes occasions), la validité (qualité d'un instrument à mesurer correctement ce qu'il est censé mesurer) et la sensibilité (qualité d'un instrument à faire des distinctions assez précises) (3).

Le testage en la prévention du suicide a aussi fait l'objet de plusieurs questionnements. En fait, on retrouve à travers les écrits scientifiques une série d'articles dans lesquels plusieurs auteurs évoquent les nombreux outils de mesure et les divers problèmes méthodologiques entourant l'exercice prévisionnel des conduites suicidaires. Parmi ces difficultés figurent la nature post-dictive et non prédictive des études, les conceptions divergentes dans la formulation du problème à l'étude, l'incapacité de prévoir statistiquement un phénomène aussi rare que le suicide, l'erreur faux-positif (considérer comme suicidaire un individu qui ne l'est pas), l'erreur faux négatif (considérer comme non suicidaire un individu qui l'est), l'impossibilité de mener des études avec des plans de recherche classique comprenant un groupe contrôle (gens qui se sont suicidés) et le biais prévisionnel du futur en s'appuyant sur le présent, ce qui laisse sous-entendre que la situation actuelle soit plus importante que les changements qui pourraient survenir (4). Par ailleurs, soulignons que nos voisins du Sud ont publié, depuis la fin des années soixante-dix, quatre livres et un numéro spécial spécifiquement sur le sujet (5) et qu'ils ont formé en 1990, le Risk Assessement Committee au sein de l'American Association of Suicidology. Ce groupe de travail cherche à développer des prodédures et des lignes directrices à l'évaluation du potentiel suicidaire dans divers contextes. Au Québec, à notre connaissance, la mesure du potentiel suicidaire, en termes de risque et d'urgence suicidaire, a reçu l'attention de deux auteurs. En effet, il revient à Morissette en 1982 d'avoir élaboré une grille prévisionnelle du comportement suicidaire et à Forget en 1989 d'avoir validé celle-ci dans un centre de prévention du suicide à Québec (6). Enfin, c'est par un article comme celui-ci et par quelques travaux déjà menés dans le domaine que les utilisateurs francophones d'instruments de mesure pourront se joindre à ce mouvement (7).

Le testage en la prévention du suicide demeure enfin un exercice critiqué. Ainsi, certains prétendent que le testage joue un rôle trop important dans la vie des praticiens et des chercheurs et, qui somme toute, pèche par la partialité et l'exclusivité. Notre point de vue à cet effet réside dans la question du dosage et de l'utilisation des instruments de mesure en la prévention du suicide. Si l'apport d'un instrument (ou d'une batterie d'instruments) est fait avec parcimonie et que son usage est fait avec circonspection lors d'une évaluation globale du potentiel suicidaire, l'instrument de mesure devient une autre source d'information très riche en perspective. En fait, il apporte un éclairage nouveau à un problème multidimensionnel. Alors pourquoi s'en passer ou prendre une position défensive, voire indéfendable vis-à-vis une façon différente d'appréhender le phénomène ? Un autre argument avancé par les opposants au testage repose sur le fait suivant. Certains trouvent de bon ton de se déclarer hostiles à la psychométrie et de refuser toute forme d'évaluation psychologique, au nom de l'impossibilité de traduire en chiffre le caractère indescriptible du fonctionnement humain. Notre opinion à cet effet porte sur la nature même de la démarche scientifique. À cet effet, nous faisons notre les propos de Beaugrand (8):

Alors que l'expérience phénoménologique n'est valide que dans sa forme brute, vécue, personnelle, non analysée et non communiquée (...), l'expérience scientifique n'est valide que dans la mesure où elle donne lieu à des communications et des rapports équivalents et systématiquement répétables par deux ou plusieurs personnes dans des circonstances semblables. On voit donc immédiatement qu'une grande partie du travail de la science doit consister à définir un langage autorisant une communication non ambiguë entre les chercheurs (praticiens), à inventer des instruments permettant de spécifier et de contrôler les circonstances dans lesquelles les observations peuvent être répétées à volonté, et à rendre les observations indépendantes des particularités de chaque observateur.

Au terme de ce court papier, il nous semble possible d'affirmer que l'instrument de mesure est probablement au praticien et au chercheur ce que l'aiguille est à la dentellière et le marteau au menuisier: un outil précieux pour mener à terme son travail, à cette différence que l'instrument de mesure est un outil forcément original si tant est que chaque définition du problème à estimer a sa spécificité. À cela, il faut adjoindre une mise en garde: on devrait utiliser les instruments de mesure avec grande prudence et surtout ne jamais les substituer aux jugements professionnel et clinique que l'on porte à l'ensemble d'un individu et de la situation. Il ne serait pas mieux de favoriser une ruée vers l'utilisation, sans discernement, de tests ce qui pourrait avoir pour conséquence de contribuer au recul du testage en la prévention du suicide.


Notes

1. Cette position est celle adoptée en 1992 par l'American Educational Research Association, l'American Psychological Association et le National Council on Measurement in Education dans le livre: Standards for educational and psychological testing. Washington, DC: American Psychological Association. On suppose que la Société canadienne de psychologie opte pour ce même point de vue dans son rapport intitulé: Lignes directrices pour les tests psychologiques et pédagogiques. Ottawa: Société canadienne de psychologie.

2. Le lecteur intéressé à aller plus loin peut le faire en prenant connaissance de l'article de Addy, C.L. (1992). Statistical concepts of prediction. In R.W. Maris, A.L. Berman, J.T. Maltsberger, & R.I. Yufit, Assessment and prediction of suicide (pp. 218-231). New York: The Guilford Press.

3. Le livre de langue française le plus complet et le plus récent sur les questions relatives à la mesure appliquée est celui de: Bernier, J.J., & Pietrulewick, B. (1997). La psychométrie. Québec: Gaëtan Morin.

4. Le dernier article recensé à cet effet est celui de: Rothberg, J.M., & Geer-Williams, C. (1992). A comparison and review of suicide prediction scales. In R.W. Maris, A.L. Berman, J.T. Maltsberger, & R.I. Yufit (Eds), Assessment and prediction of suicide (pp. 202-217). New York: The Guilford Press.

5. Voici ces références: Beck, A.T., Resnik, H.L.P., & Lettieri, D.J. (1974). The prediction of suicide. Bowie, MD: Charles Press. Fremouw, W.J., Perczel, T.E., & Ellis, T.E. (1990). Suicide risk, assessment and response guidelines. New York: Pergamon Press. Maris, R.W., Berman, A.L., Maltsberger, J.T., & Yufit, R.I. (1992). Assessment and prediction of suicide . New York : The Guilford Press. Bongar, B. (1992). Suicide, guidelines for assessment, management and treatment. Oxford: Oxford University Press. Crises (1990, November) International Journal of Suicide and Crisis Studies, Spécial Theme Issue, Suicide Risk Assessment and Prediction, 11(2).

6. Le Centre de prévention du suicide de Québec a publié deux documents à cet égard: Morissette, P. (1982). Le suicide, évaluation du potentiel suicidaire. Québec: Centre de prévention du suicide inc. Forget (1989). Validation de mesures portant sur le potentiel suicidaire défini en termes de risque et d'urgence suicidaires. Document déposé au Ministère de la Santé et des Services sociaux et au Conseil régional de la santé et des services sociaux. Québec: Centre de prévention du suicide inc.

7. Jusqu'ici nous nous sommes intéressés à la prévision du comportement suicidaire en étant l'auteur de quelques parutions dont: Labelle, R. (1989). Potentiel suicidaire et santé physique chez des étudiants de l'Université de Montréal. Mémoire de maîtrise inédit, Université de Montréal. Labelle, R., Lachance, L., & Morval, M. (1996). Validation d'une version canadienne-française du " Reasons for Living Inventory ". Science et comportement, 24(3), 237-250. Labelle, R., Daigle, M.S., Pronovost, J., & Marcotte, D. (1998). Étude psychométrique d'une version française du " Suicide Probability Scale " auprès de trois populations distinctes. Psychologie et psychométrie, 19(1), 5-26.

8. Beaugrand, J.P. (1988). La démarche scientifique. In M. Robert (Éd.), Fondements et étapes de la recherche scientifique en psychologie (pp.7-8). St-Hyacinthe: Edisem.

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 (Rév. 08/07/01