La revue le Vis-à-vie, vol. 9 nº 1, 1999
Le thème de ce numéro est « Le suicide chez les personnes âgées ».
Entrevue avec Johanne de Montigny
Andrée Besner et Claude Saint-Georges
Johanne de Montigny est psychologue, auteure de « Le crash et le défi : survivre » et coauteur avec Marie de Hennezel, de « L'Amour ultime », publié chez Stanké. Conférencière, enseignante, elle exerce sa profession en clinique privée et auprès de personnes atteintes de maladie fatale à l'unité de soins palliatifs de l'hôpital Royal Victoria.
Comment apparaît l'idée du suicide parmi les personnes qui se retrouvent en institution ?
Certaines personnes âgées, confrontées à la perte d'autonomie et à un grand besoin de soins, peuvent se retrouver en état d'extrême fragilité dans un contexte où le personnel des institutions est réduit et instable. La personne âgée souffre de l'absence de contact avec un soignant qui pourrait être significatif. En plus de toutes les pertes physiques, une autre perte s'additionne, soit l'absence d'une personne clé, absence qui vient du fait que les familles sont fracturées et que les soignants seront de moins en moins nombreux. Ceci fait qu'elle se retrouve encore plus seule qu'avant et encore plus en état d'insécurité. La question du suicide devient comme la porte de sortie à un monde désespérant lorsque confronté à la peur d'être infiniment seul et dans un état pitoyable pour le temps qui reste à vivre.
Que faire pour que le suicide ne soit pas une option pour les personnes âgées en perte d'autonomie ?
Devant la réalité qui fait que le personnel est tellement en mouvement et qu'il n'y a pas d'attache possible, le présence de bénévoles m'apparaît une solution. Dans un moment de grande souffrance et donc de perte d'autonomie, la présence demeure encore l'essentiel. La science a peut-être soulagé la douleur mais pour la grande souffrance de l'isolement, on n'a pas trouvé de remède.
L'euthanasie et le suicide sont des sujets qui nous mettent profondément mal à l'aise et pour lesquels nous avons peu de mots lorsque nous sommes bien portants. Je me dis que les personnes souffrantes ont droit à davantage d'écoute pour pouvoir livrer ce qu'elles ressentent et qui peut apparaître comme un rêve, comme un projet, comme une anxiété, comme une difficulté de vivre. La présence de bénévoles n'est pas la voie unique, mais ils ont une grande place s'ils sont formés à la relation d'aide et à l'écoute. Ce qui importe c'est le contact régulier et rassurant de la personne significative que peut être un membre de la famille, un ami ou un bénévole.
Comment les grands malades demandent-ils à mourir ?
Ça nous est demandé occasionnellement au travers de métaphores, de mots qu'il faut savoir décoder. Il y a parfois des personnes qui le demandent directement et il arrive que ce sont les personnes de l'entourage qui le font. Dans la littérature on nous piste souvent sur la dépression pour comprendre la demande de suicide assisté ou d'euthanasie. J'ai rencontré des personnes qui ont abordé avec moi ce sujet et qui n'étaient pas dépressives à mon sens. C'était des personnes qui, se retrouvant dans un état complètement inactif et altéré, constataient que la vie n'avait pas de sens pour elles. Chez ces personnes, le sens de la vie c'est le don, l'activité créatrice, la performance. Par tempérament, elles ne sont pas portées à la spiritualité et elles ont de la difficulté à symboliser et avoir recours au monde fantastique, qu'il soit intérieur ou invisible. Pour elles, sans action et sans résultat associés à l'idée de vivre, la vie ne vaut pas la peine d'attendre la mort et elles ne comprennent pas qu'on ne les comprenne pas de vouloir mourir à tout prix.
Dans l'entourage il y en a qui vont nous dire que les soins palliatifs ça n'a presque pas de bon sens. La phase terminale est perçue comme une torture prolongée et on nous demande pourquoi on n'est pas ici, comme en Hollande, assez ouvert pour savoir que des gens dans leur volonté, leur désir, leur pleine lucidité sont en mesure de demander "s'il vous plaît, pouvez-vous me libérer à jamais d'une souffrance qui est totale et qui n'est pas seulement la douleur physique ?".
Ce non sens là, comment se fait-il qu'on ne puisse le comprendre ? Ce qui a du sens pour nous n'en a peut-être pas pour d'autres. Comme l'euthanasie ne se pratique pas ici, et comme on ne pourrait pas aider quelqu'un au suicide, on peut s'ouvrir à écouter tout ce que la personne a envie de dire, de porter ça avec elle et lui dire que ce qu'on peut faire, c'est de prier pour que sa mort arrive plus vite.
Que faire pour prévenir le suicide ?
Pour prévenir le suicide, il faut qu'une personne nous exprime l'intention de se suicider. C'est la première chose, parce que je trouve que dans notre société on culpabilise beaucoup les familles, les proches et les amis parce qu'ils n'ont pas reconnu la détresse et les signes de la personne suicidée. C'est une partie du problème, mais il y a une autre réalité. Il y a des patients qui nous disent en thérapie, de façon très précise, qu'ils vont mettre fin à leur vie un jour. Comme professionnel en santé mentale, notre premier devoir est d'essayer avec cette personne de contempler d'autres alternatives. Quand une personne nous formule son intention, qu'on soit thérapeute, ami ou membre de la famille, on se sent déjà un devoir, une obligation et puis on ressent aussi l'amour suffisant pour essayer d'aider cette personne à rester de ce côté-ci de la vie.
Mais ce signe-là, nous ne l'avons pas souvent exprimé clairement par la personne. Je viens un peu exaspérée d'entendre des intervenants en prévention qui n'arrêtent pas de dire que nous n'avons pas perçu les signes. Moi je pense qu'il faut passer à l'autre question qui est bien plus difficile à répondre : une fois que l'on a entendu les signes, est-ce qu'on peut faire quelque chose ? Il m'apparaît que ce qu'on peut faire c'est simplement explorer encore une fois avec cette personne pourquoi elle arrive à ce constat, à cette décision. On ne peut pas imposer notre raison de vivre, notre façon de voir à quiconque ni faire une morale de la valeur de la vie à quelqu'un qui trouve que sa vie n'a pas de valeur. Dans mon rôle de thérapeute, j'ai le devoir de dire à cette personne que je suis là pour entendre et pour essayer d'explorer d'autres avenues avec elle et que je ne pourrai intervenir à moins que la personne fasse appel à moi dans l'acte suicidaire. Et, dans l'acte suicidaire, je lui répondrais que c'est clair que je ne vais pas l'endosser, malgré sa volonté de partir, parce que moi j'ai un devoir et une éthique personnelle et professionnelle qui fait que je vais être obligé d'intervenir pour la sauver de cet acte-là.
Certaines personnes suicidaires peuvent dire: "mon choix est raisonné, je n'aime pas vivre, je ne suis pas en détresse". On va essayer avec la psychothérapie de lui faire valoir que la vie a peut-être des côtés qui lui sont réservés et que ça pourrait être une découverte. On nous écoute avec un grand doute parce que ce sont des gens qui peuvent être dans un état suicidaire depuis longtemps. Ce sont des suicides qu'on ne pourra peut-être pas empêcher.
En face d'une personne suicidaire on se demande d'où vient cette idée de renoncer à la vie : est-ce archaïque ou est-ce situationnel, est-ce chronique ou est-ce ponctuel ? Nous pouvons être confrontés à une personne qui mettait tout le sens de la vie dans sa santé et ses capacités physiques et psychosociales et qui les voit se dégrader et qui conclut que sa vie n'a plus de sens. Tout est dans la question de sens. Dans un geste qui n'est pas irrationnel, qui est réfléchi, une personne décide de s'enlever la vie simplement parce que la vie était liée à telle fonction et, puisque cette fonction est retirée, ça ne vaut plus la peine de vivre. Est-ce qu'on appelle ça un choix éclairé ? Ou une détresse ? L'être humain est très complexe et nous, nous faisons des interprétations de tout ça, mais dans le fond, on sait peu de choses.
En conclusion
Un des malaises profonds de notre société, c'est le compartiment, le clivage par groupes. Comme les jeunes, les personnes âgées sont souvent isolées. Si on cherchait des activités qui rassemblent enfants et vieillards, hommes et femmes, notre société serait plus unie et on souffrirait moins d'isolement et on penserait moins à la mort et davantage à la vie. Si on pouvait réunir les gens de tout âge et si, par bonheur, on retrouvait le sens de la fête, si on n'essayait pas seulement d'inventer des rites autour de la mort et qu'on tentait d'en trouver autour de la vie
Car j'estime qu'il y a une absence de célébration de la vie et je crois que c'est de cela dont plusieurs personnes âgées souffrent.

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