La revue le Vis-à-vie, vol. 9 nº 2, 1999
Le thème de ce numéro est « Quelques réflexions sur la prévention du suicide chez les jeunes ».
Le modèle de la Colombie-Britannique : un modèle à découvrir
Traduction libre de Louise Lévesque (bénévole à l'AQS) et Françoise Roy
Présentation et tableaux : Sylvaine Raymond
Note de mise en page
La reproduction de cet article sur le web rend la page particulièrement large à cause de deux tableaux. Si vous désirez imprimer cet article, nous vous conseillons l'orientation paysage (page couchée).
Pour ce numéro qui porte sur le suicide chez les jeunes, nous avons pensé offrir à nos lecteurs et à nos lectrices une traduction libre de certaines parties du document : Before the fact Interventions : A manual of Best Practices in Youth Suicide Prevention. Ce document a été rédigé par Jennifer White et Nadine Jodoin pour le Ministère des Enfants et de la Famille de la Colombie-Britannique. Destiné aux gestionnaires et aux intervenants préoccupés par la prévention du suicide, ce manuel pratique comporte cinq chapitres. Le premier chapitre introduit le document alors que le deuxième chapitre fait une revue du problème du suicide dans cette province. Le troisième chapitre, de nature plus théorique, décrit le modèle retenu par un groupe de travail pour comprendre et orienter les actions à mettre en place en prévention du suicide chez les jeunes. Le quatrième chapitre présente quinze programmes de prévention du suicide : les meilleures stratégies à mettre en place. Le dernier chapitre se veut un guide pratique pour mobiliser la communauté. Finalement, le document se termine en regroupant de l'information diverse sur les ressources et autres services.
Malgré les informations intéressantes contenues dans tout le document, nous avons traduit uniquement le chapitre III. Vous trouverez à la fin de cet article, les coordonnées pour vous procurer ce document. L'AQS s'est engagée à ce que toute reproduction de cette traduction mentionne les auteurs originaux : White, J. et Jodoin, N., Before the fact Interventions : A manual of Best Practices in Youth Suicide Prevention, Suicide Prevention Information and Resource Center of British Columbia, June 1998.
Développer un modèle pour comprendre
Pourquoi devrions-nous être guidés par un modèle ?
Les modèles fournissent une façon efficace et aidante de comprendre des problèmes complexes comme le suicide et les comportements suicidaires chez les enfants et les adolescents. De bons modèles de prévention nous permettent de voir d'un coup d'il les données importantes à considérer et nous suggèrent comment, quand et où prioriser nos interventions.
Les bons modèles sont généralement faciles à comprendre et les concepts peuvent être facilement transposés en pratique. En d'autres mots, les bons modèles aident à s'orienter rapidement au niveau du terrain et nous suggèrent les meilleures voies pour nous rendre à destination ; soit dans le cas présent : réduire les suicides et les comportements suicidaires chez les jeunes de la Colombie-Britannique.
Le modèle développé ici a trois buts principaux :
- Considérer les facteurs de risque et les facteurs de protection de manière à saisir la nature complexe et dynamique du problème.
- Démontrer comment nous pourrions partir de « ce que nous savons » (nos connaissances de base) pour en arriver à « ce que nous faisons » (notre plan d'action).
- Mettre une emphase particulière pour développer et implanter les efforts de prévention plus tôt dans le processus. En d'autres mots, mettre l'emphase sur le développement et l'implantation de stratégies de « prévention des facteurs de risque au lieu de stratégies de prévention de la mort ».
L'importance de la participation
De façon à augmenter l'engagement dans un processus particulier pour aborder le problème du suicide chez les jeunes, les décideurs, les dirigeants d'agences, les praticiens privés, les partenaires communautaires et autres sentinelles doivent être activement impliqués dans la définition du problème et doivent participer au développement des solutions proposées. De plus, parce que le suicide est un problème complexe comportant de multiples facettes, sa prévention requiert une réponse qui reflète cette complexité. Donc, toute approche provinciale répondant à ce problème doit être bien coordonnée et refléter la contribution d'un large éventail de secteurs, d'organisations et d'individus.
Un regard global sur le suicide chez les jeunes
Nous savons que le suicide et les comportements suicidaires chez les jeunes sont multidéterminés et qu'aucune solution unique n'existe. Le comportement suicidaire émerge d'une interrelation complexe et dynamique entre les facteurs de risques individuels, sociaux et environnementaux et les facteurs de protection, le rendant différent (mais non dissocié) de beaucoup d'autres comportements juvéniles qui nous préoccupent : toxicomanie, décrochage scolaire, pratiques sexuelles à risque. En fait, même si l'emphase de ce document est mise sur le suicide chez les jeunes, beaucoup des stratégies recommandées ici pour réduire les facteurs de risque et augmenter les facteurs de protection pourraient s'appliquer à la prévention d'autres problèmes sociaux chez les jeunes.
Le modèle écologique
Le suicide et les comportements suicidaires s'insèrent dans un certain contexte. C'est un phénomène qui résulte de plusieurs facteurs interreliés, au milieu de divers environnements. Une façon d'illustrer la multitude de facteurs affectant l'apparition du comportement suicidaire est de la représenter graphiquement par différents cercles d'influence.

Figure 3
La figure 3 montre l'individu au centre, entouré par des cercles qui représentent la famille, les pairs, l'école, la communauté, la culture, la société et l'environnement. Chaque cercle représente les niveaux d'influence clés (systèmes) dans l'émergence du comportement suicidaire, ou de tout comportement humain. Et nous pouvons utiliser un diagramme identique afin de fournir une base à des discussions ultérieures sur le suicide. Ce modèle sert à nous rappeler la complexité du suicide et les multiples influences dont il faut tenir compte quand on essaie de comprendre le phénomène.
Quatre types de facteurs
Il y a quatre types de facteurs avec lesquels nous devons être familiers afin de comprendre le suicide et les comportements suicidaires chez les jeunes :
- Les facteurs prédisposants qui indiquent le degré de vulnérabilité au suicide (par exemple : l'histoire familiale concernant le suicide).
- Les facteurs contribuants qui augmentent les risques déjà existants (par exemple : abus de drogues et d'alcool).
- Les facteurs précipitants qui agissent comme déclencheurs chez les personnes prédisposées (par exemple : perte soudaine ou échec).
- Les facteurs de protection établissant les conditions qui contribuent à diminuer les risques de suicides (par exemple : la disponibilité d'au moins un adulte significatif qui peut apporter chaleur, soin et compréhension).
Il est important de se rappeler que les facteurs prédisposants, contribuants et précipitants contribuent à augmenter les risques de suicide alors que les facteurs de protection réduisent l'effet des facteurs de risques.

Figure 4
La figure 4 illustre que chaque type de facteurs, en interaction avec les autres et à travers différents systèmes écologiques, crée les conditions par lesquelles le suicide ou les comportements suicidaires se produisent. Il est à noter que les comportements suicidaires ne suivent pas un processus linéaire ou un cheminement prévisible. En réalité, il y a plusieurs routes menant à l'apparition d'un comportement autodestructeur.
Notre défi comme planificateur est de déterminer les meilleurs points d'intervention afin d'interrompre les différents chemins qui mènent au suicide. Nous pouvons efficacement accomplir cette tâche seulement si nous sommes guidés par un modèle global pour comprendre comment le comportement suicidaire se développe et par une théorie de prévention bien articulée.
Sommaire des facteurs de risque et de protection
Même s'il ne représente pas une liste exhaustive, le tableau 2 dresse un sommaire des facteurs de risque et des facteurs de protection reconnus, regroupés en fonction des systèmes écologiques (cercles du modèle écologique) : individu, famille, pairs, écoles, communauté. L'influence de la culture, de la structure sociale et environnementale est aussi importante à considérer et est discutée plus en détail dans Youth Suicide Prevention : A Framework for British Columbia (1998).

Selon le but recherché, par exemple réduire ou augmenter les effets ou l'apparition d'un facteur particulier, chacun des facteurs listés dans le tableau 2 peut suggérer une stratégie ou un plan d'action spécifique. Par exemple, en utilisant une partie de l'information contenue dans le tableau 2, nous devrions être capable de déterminer que chacun des énoncés suivants représente des stratégies raisonnables à utiliser en prévention du suicide chez les jeunes : réduire la gravité des symptômes dépressifs chez l'individu ; réduire l'abus de drogue chez les individus et les familles; augmenter les attitudes favorables envers la demande d'aide chez les jeunes ; réduire le traitement sensationnalisme du suicide dans les médias ; diminuer l'impact du suicide d'un pair ; améliorer la capacité de résolution de problèmes chez les jeunes ; améliorer les habiletés parentales et renforcer les liens familiaux ; augmenter les expériences de maîtrise de soi chez les enfants et les jeunes et augmenter la capacité d'autodétermination des communautés.
Depuis que nous savons qu'il n'existe pas de solution unique au problème, nous devons travailler à développer une approche globale pour prévenir le suicide et le comportement suicidaire chez les jeunes qui vise ces facteurs importants de la façon la plus efficace, coordonnée et systématique possible. Nous avons aussi à nous efforcer de développer des stratégies concrètes qui peuvent apporter des changements là où c'est le plus réalistement possible.
Développement de stratégies
Trop souvent, les stratégies de prévention du suicide chez les jeunes qui sont développées ne sont pas bien ancrées aux connaissances de base existantes. Par exemple, les programmes de prévention du suicide sont souvent développés en « réaction » ou en réponse à une tragédie particulière. Quelquefois, la planification des programmes de prévention est menée par les bonnes intentions et l'instinct. Compliquant encore plus les choses, le terme « prévention » s'applique à tout : à partir de l'éducation à la petite enfance, en passant par l'intervention de crise jusqu'à la postvention (intervention avec des groupes d'individus qui ont récemment été touchés par le suicide d'une personne).
Un des buts premiers de ce chapitre est de proposer une approche de la prévention systématique et bien documentée, qui reconnaît l'importance du « avant l'acte », de la prévention qui vise les facteurs de risque, incluant la promotion de la santé mentale et l'intervention précoce.
Dans un premier temps, on peut regrouper les approches qui ont historiquement été appelées prévention du suicide comme :
- Celles qui visent à produire un effet avant l'acte.
- Celles qui sont réalisées après l'acte.
« L'acte » ici fait référence à la détection et-ou à l'émergence suicidaire incluant les idéations suicidaires significatives, les tentatives de suicide et les autres comportements délibérés d'autodestruction.
C'est un continuum
En réalité, les niveaux de risque suicidaire ont tendance à apparaître dans une continuité allant de faible à élevé. Le tableau 3 illustre comment on pourrait considérer nos stratégies de prévention et d'intervention basées sur les niveaux de risque, utilisant les grandes catégories « avant et après l'acte ».
Tableau 3
En déterminant le moment (quand), le groupe cible primaire (qui), les facteurs clés d'influence et les types d'intervention à utiliser (quoi), le tableau 3 sert aussi à montrer comment nous pouvons utiliser ce cadre de base pour apporter plus de précision sur le développement de nos approches et de nos stratégies en prévention du suicide.
Avant d'aller vers une discussion plus détaillée de nos multiples approches « avant l'acte », quelques mots au sujet de la relation entre la prévention et le traitement s'imposent.
Prévention et traitement
Ces deux concepts - prévention et traitement - deviennent souvent improprement caractérisés comme des approches en compétition et reflètent une polarisation peu naturelle. En réalité, ces deux approches pour résoudre des problèmes complexes comme le suicide chez les jeunes jouent toutes deux un rôle crucial et doivent être considérées comme complémentaires. Réduire les taux de suicide et l'autodestruction chez les jeunes nécessite les efforts coordonnés tant d'une approche large de prévention (intervention avant l'acte) que d'une organisation de services plus spécialisée et personnalisée pour le traitement (intervention après l'acte).
Sans des efforts de prévention efficaces, le système de soins deviendrait encore plus engorgé qu'il ne l'est déjà et serait confronté à essayer de répondre à des niveaux de détresse plus élevée auprès d'un plus grand nombre d'individus. Avec la mise en place des efforts de prévention efficaces, ceux qui nécessitent des interventions cliniques plus intensives pourront avoir accès aux services dans un délai plus court et au bon moment.
Un focus sur l'approche « avant l'acte »
Pour l'utilité de ce manuel, les approches « avant l'acte » pour la prévention du suicide chez les jeunes seront notre premier point de mire. Les concepts suivants seront utilisés pour décrire différentes approches « avant l'acte ».
Promotion de la santé mentale
Des interventions universelles ciblant la population en général, conçues pour améliorer le bien-être personnel à travers des stratégies qui tendent à augmenter les compétences et forces personnelles et-ou des interventions concentrées sur le système qui visent à augmenter le soutien social et le sentiment d'appartenance ; ce type d'approche est connu ailleurs comme prévention primaire, intervention universelle ou intervention préventive.
Intervention précoce
Des interventions cherchent à rejoindre les groupes de jeunes qui démontrent des indices de risque suicidaire, mais chez qui aucun facteur de risque spécifique n'a été encore identifié. Elles visent à réduire les niveaux de risque et à promouvoir une meilleure adaptation à partir d'un travail sur les compétences personnelles ou sur une restructuration sociale ou environnementale. Elles peuvent aussi inclure les efforts pour améliorer et augmenter la capacité de réponses de systèmes variés. Ce type d'approche est aussi connu sous les vocables de prévention secondaire, d'interventions sélectives ou de prévention corrective.
Tout mettre ensemble
Les différentes approches de prévention du suicide chez les jeunes décrites plus haut peuvent être comprises pour correspondre (au sens large) aux différents types de facteurs de risque et facteurs de protection identifiés plus tôt (Voir la figure 5 pour un diagramme de ces relations).

Figure 5
En résumé, nous faisons de la promotion en santé mentale quand nous essayons de développer les facteurs de protection d'une population. Nous sommes engagés dans les efforts d'intervention précoce quand nous avons identifié les groupes à risque pour qu'ils reçoivent des sessions de développement des compétences. Quand nous intervenons avec un individu à risque élevé et imminent de passage à l'acte, notre approche devient de l'intervention de crise. Quand nous référons un étudiant qui a un niveau clinique significatif d'idées suicidaires pour qu'il reçoive un suivi thérapeutique, nous entrons dans le domaine du traitement.
Depuis que nous savons que les comportements suicidaires sont multidéterminés, nous savons qu'il n'y a pas une seule et unique solution. Somme toute, une approche globale de la prévention du suicide chez les jeunes est meilleure et les actions devraient être entreprises à travers de multiples systèmes, intégrant les efforts coordonnés des stratégies de prévention et des approches cliniques plus individualisées. Ce qui a été présenté ici est une approche théorique qui devrait nous aider à devenir plus attentifs et polyvalents dans nos buts, servant de point de références important pour ceux qui développent des planifications globales pour la prévention du suicide chez les jeunes.
Lectures suggérées :
Green, L. & Kreuter, M. (1991). Health promotion planning : An educational and environmental approach. Mountainview, CA : Mayfield Publishing Compagny
Hurrelmann, K. (1990). Health promotion for adolescents : Preventive and corrective strategies against problem behaviour. Journal of Adolescence, 13, 231-250.
Rae-grant, N. (1988). Primary prevention : Implications for the child psychiatrist. Canadian Journal of Psychiatry, 33, 433-442.
Silverman, M.M. (1996). Approaches to suicide prevention : a focus on models. In R. Ramsey & B. Tanney (Eds.), Global trend in suicide prevention : Toward the development of national strategies for suicide prevention (pp. 75-94). Mumbai, India : Tata Institute of Social Sciences.
Silverman, M.M. & Felner, R.D. (1995). The place of suicide prevention in the spectrum of intervention : Definitions of critical terms and constructs. Suicide and Life-Threatening Behaviour, 25 (1), 70-81.
Spirito, A. & Overholser, J. (1993). Primary ans secondary prevention strategies for reducing suicide among youth. Child and Adolescent Mental Health Care, 3 (3), 205-217.
Washington state Department of Health. (1995). Youth suicide prevention plan for Washington state. Olympia, WA : Washington State Department of Health.
White, J. (1998). Youth suicide prevention : A Framework for British Columbia. Vancouver, B.C : BC Suicide Prevention Program, CUPPL, UBC.
White, J. (1998). Comprehensive youth suicide prevention : A Model for understanding. In A. Leenaars, S. Wenckstern, I. Sakinofsky, R. Dick, M. Kral, & R. Bland (Eds.), Suicide in Canada (pp. 275-290). Toronto : University of Toronto Press.
Vous pouvez vous procurer le document complet en contactant :
Suicide Prevention Informaiton and Resource Center of British Columbia
Faculty of Medecine, UBC
2250 Wesbrook Mall
Vancouver, BC
V6T 1W6
Tél. (604) 822-0740
Téléc. (604) 822-7788
Courriel rouse@unixg.ubc.ca
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