La revue le Vis-à-vie, vol. 9 nº 2, 1999
Le thème de ce numéro est « Quelques réflexions sur la prévention du suicide chez les jeunes ».
Vidéocassettes pour la prévention du suicide chez les jeunes
Sylvaine Raymond, Nathalie Proulx et Françoise Roy Association québécoise de la prévention du suicide
" Une saison pour semer, une saison pour attendre
Les automnes les plus tendre ont pris source au mois de mai "
(Gilles Vigneault, Les amours, les travaux)
Il y a déjà un bon moment qu'elles sont annoncées, vous les attendez, et bien ne désespérez pas ça viendra !
Pour meubler l'attente, voici quelques nouvelles sur le projet de production de vidéocassettes pour la prévention du suicide chez les jeunes. D'abord rappelons que ce projet s'inscrit dans une démarche beaucoup plus large, soit le projet Agir ensemble pour prévenir le suicide chez les jeunes. Aussi, dans un premier temps, nous présentons les grandes lignes du projet, pour ensuite vous informer sur l'état des réalisations actuelles.
Le suicide chez les jeunes
À chaque fois qu'on entend parler du suicide, particulièrement chez les jeunes, plusieurs personnes sont troublées, trouvent la situation terrifiante ou encore se demandent comment des jeunes qui avaient toute la vie devant eux, le champ des possibilités grand ouvert, en sont-ils arrivés là ?
Le suicide est un phénomène complexe face auquel nous n'avons pas encore toutes les réponses. Bien sûr, nous savons que le suicide chez les jeunes, particulièrement chez les jeunes garçons, est en augmentation depuis les années 1980. Nous savons également que c'est la première cause de mortalité chez les jeunes hommes et que, pour l'ensemble de la population du Québec, c'est chez les 15-24 ans que l'on retrouve les plus hauts taux de tentatives de suicide et d'idées suicidaires. Nous connaissons également les facteurs associés au suicide chez les jeunes (rupture amoureuse, faible estime de soi, conflits familiaux, perte parentale, placements répétitifs dans des foyers, psychopathologie dans la famille et chez le jeune, antécédents suicidaires dans la famille, etc.).
De plus en plus, les recherches nous renseignent également quant aux facteurs de protection qui viennent contrer les facteurs dits "de risque". Cependant, l'ensemble de ces connaissances ne nous explique pas toujours la trajectoire de vie, les événements vécus par le jeune et, surtout, la perception et l'impact de ces événements sur le jeune. Face à une vision de tunnel, à une perception de souffrance sans fin, le suicide devient alors une alternative. Dans cette perspective, ce n'est pas tant la mort que le jeune recherche mais la fin d'une souffrance intolérable.
Trop souvent, les adultes oublient ce que c'est d'être adolescent. Être jeune, c'est ne plus se comprendre ou encore avoir l'impression de commencer à comprendre le monde et ce qui nous entoure. Être jeune, c'est vivre intensément, c'est le "high" tant dans la joie, dans l'espoir que dans la souffrance. C'est aussi ne pas avoir encore vécu suffisamment d'expériences difficiles pour savoir "de l'intérieur" que nous allons nous en sortir et, qu'un jour, ces expériences nous serviront à aller plus loin. Être jeune, c'est aussi et surtout se définir, faire des choix si nombreux : sexualité, carrière, études, amitié. Cette définition de soi se fait en rapport avec la famille, les amis, les normes reçues et ce que la société nous renvoie d'elle-même. C'est donc la recherche du sens de sa vie actuelle et future, c'est l'urgence de vivre. Et le suicide s'inscrit dans toute cette démarche qui ne va pas nécessairement de soi.
Les adultes que nous sommes, parents et intervenants, ont souvent tendance à minimiser les pertes vécues par les jeunes, à oublier l'intensité de cette période de la vie. De plus, nous nous retrouvons souvent dans une position d'impuissance. Nous craignons de brusquer les choses, de ne pas respecter l'intimité, de ne pas trouver les "bons mots", la "bonne manière" d'aborder nos jeunes. Devant un enfant suicidaire, le parent se questionne tellement et se sent envahi par une foule d'émotions contradictoires. Les intervenants aussi, bien qu'on le dise moins. Nous voulons aider ; cependant, nous nous sentons souvent dépassés par les événements.
Par ailleurs, le suicide commande des actions. Nous pouvons prévenir le suicide. Mais que faire ? Les différentes recherches montrent que les jeunes confient ou donnent des signes de leur intention suicidaire dans une proportion de 70 %. Ces messages sont adressés en premier lieu à leurs amis. Ces derniers ne souvent savent pas quoi faire, quoi dire. Ils se sentent interpellés, bousculés et inquiets. Les attitudes des amis peuvent être de plusieurs ordres. Citons, entre autres, le déni de la situation (ben voyons donc, fais-toi en pas, ça va passer !) et l'implication totale (à partir de maintenant, je vais tout faire pour t'aider, je ne te laisserai pas une minute, et.. oui, je te promets de ne pas le dire à personne !). Ainsi, il serait important de parler à tous les jeunes, de les outiller pour qu'ils puissent agir avec un ami suicidaire sans tout prendre sur leurs épaules. Mais comment le faire ?
Il existe actuellement de nombreux programmes de prévention. Notre but n'est surtout pas de dédoubler ce travail. Cependant, peu de programmes proposent une démarche structurée et nous possédons, à l'heure actuelle, peu d'informations quant aux facteurs qui facilitent ou encore limitent l'implantation de ces programmes. De plus, les outils audiovisuels sont rares et ceux qui existent sont souvent désuets ou inadéquats. L'urgence de la situation du suicide chez les jeunes et l'absence d'outils pertinents sont des éléments qui militent pour la présentation d'un guide d'implantation d'action en prévention du suicide, pour la production de matériels audiovisuels de qualité et pour l'analyse de l'implantation d'une démarche en prévention du suicide.
Tous, nous sommes concernés et interpellés par le suicide chez les jeunes, que ce soit notre enfant, notre frère, notre nièce ou notre petit-fils. Nous ne pouvons rester indifférents, il faut agir.
Le contexte de ce projet
L'Association québécoise de la prévention du suicide a pour mandat de promouvoir la prévention du suicide au Québec. Parmi les moyens d'action retenus, nous voulons favoriser la diffusion des connaissances ainsi que l'émergence de mesures qui visent la prévention du suicide, tout en soutenant les centres de prévention du suicide et toutes autres ressources ?uvrant en prévention du suicide.
Au début de l'année 1996, l'AQS a collaboré étroitement avec l'Assurance vie Desjardins-Laurentienne et le Conseil permanent de la jeunesse à faire avancer la cause de la prévention du suicide chez les jeunes. Une rencontre provinciale d'intervenants québécois, provenant de divers milieux, a permis d'identifier de nombreux besoins pour les intervenants du Québec et a donné lieu à un exercice de priorisation et de formulation d'objectifs. Les objectifs prioritaires identifiés sont :
- 1. Développer des programmes globaux et communs de prévention du suicide en milieu scolaire
- 2. Renforcer les habiletés personnelles et sociales des jeunes dès le primaire et de façon intégrée aux programmes (développer l'estime de soi, la capacité de résolution de problèmes et de conflits, la capacité de communication, etc.)
- 3. Développer et implanter des protocoles de collaboration (ex. avec hôpitaux, centres jeunesse, CPS, commissions scolaires)
- 4. Promouvoir et échanger des outils de prévention auprès des intervenants sur le terrain, incluant un répertoire complet de toutes les ressources et programmes
- 5. Favoriser la formation systématique en intervention auprès des jeunes suicidaires pour intervenants de tous les milieux uvrant auprès des jeunes
Suite à cette identification des besoins, la priorité d'action retenue a été de produire un répertoire. L'identification de ce qui existait au niveau provincial était un préalable à la mise en place des autres objectifs prioritaires.
Ainsi, au début de l'automne 1997, un répertoire du matériel de prévention du suicide chez les jeunes "Des outils pour la vie" a été lancé pour tous les intervenants québécois. Ce répertoire inclut tant les programmes, que les brochures, les dépliants, les guides de formation ou d'animation, les pièces de théâtre et les documents audiovisuels. La réalisation de ce répertoire s'est déroulée dans un contexte de partenariat et de collaboration entre plusieurs intervenants provenant de ressources variées. De plus, ce groupe de travail a eu la possibilité de faire plusieurs constats ainsi que de dégager des éléments pertinents tant au niveau de la qualité que de la pertinence des outils actuels.
Parmi les constats identifiés, nous aimerions en citer quelques-uns.
- Il existe de nombreux outils en prévention du suicide chez les jeunes, cependant, plusieurs d'entre eux ont une approche solitaire, sans perspective vraiment globale ;
- Parmi les programmes offrant une approche globale (visant plusieurs niveaux d'action), peu sont soutenus par un matériel audiovisuel de qualité ;
- Il existe une très forte demande pour du matériel audiovisuel de qualité de la part des intervenants qui uvrent auprès des jeunes et de leurs parents ;
- Le matériel audiovisuel actuellement disponible présente souvent des éléments qui, à la lumière des données actuelles, sont désuets ou encore non pertinents ;
- Finalement, l'expertise développée depuis près de 15 ans par les intervenants qui uvrent en prévention du suicide auprès des jeunes, de même que le développement des connaissances, nous indiquent que le contenu à aborder dans le cadre de la prévention du suicide auprès des jeunes doit être repensé et actualisé.
L'ensemble de ces éléments ont amené l'Association québécoise de la prévention du suicide à formuler un projet de prévention du suicide auprès des jeunes.
Le projet Agir ensemble pour prévenir le suicide chez les jeunes
Dans le but de promouvoir la prévention du suicide chez les jeunes, l'AQS a développé un projet de prévention du suicide auprès des jeunes. Ce projet vise à combler les lacunes identifiées lors de la réalisation du répertoire, plus particulièrement à proposer une perspective globale, à produire du matériel audiovisuel pertinent et à bonifier le contenu des activités actuelles.
Les objectifs généraux
- Outiller les intervenants dans la mise en place d'activités en prévention du suicide
- Assurer la présence des ressources pour une intervention auprès du jeune suicidaire
- Sensibiliser l'entourage pour favoriser un dépistage précoce et une action auprès des jeunes suicidaires
Au niveau de la sensibilisation :
_ Sensibiliser les jeunes, les parents et les intervenants aux signes et aux indices précurseurs des comportements suicidaires chez leurs pairs ;
_ Sensibiliser les parents et les intervenants sur les particularités de l'adolescence et de la dépression chez les jeunes ;
_ Susciter chez les jeunes une réflexion approfondie sur les notions de secret et de loyauté ;
_ Sensibiliser et outiller les jeunes, les intervenants et les parents sur les actions possibles à poser ;
_ Favoriser une meilleure connaissance des ressources d'aide disponibles dans leur région et les sensibiliser à l'importance d'aller consulter.
Au niveau de l'intervention :
_ Favoriser la présence de personnes-ressources habilitées à intervenir auprès des jeunes suicidaires et leur entourage par la tenue de formation spécifique ;
_ Susciter la collaboration et la concertation entre les intervenants de tous les milieux.
Les moyens retenus pour atteindre ces objectifs et contenu des activités :
1 Conception d'un guide d'implantation des activités en prévention du suicide auprès des jeunes
2. Réalisation de deux vidéocassettes
3. Réalisation d'un guide d'animation pour accompagner la vidéo destinée aux jeunes et aux parents
4. En collaboration avec les CPS, organisation d'une série de formations en intervention auprès des jeunes suicidaires et de leur entourage
5. Réalisation d'un projet pilote et évaluation : Implantation de la démarche dans quatre régions du Québec et évaluation
Où en sommes-nous avec ce projet ?
Une vidéocassette pour les jeunes
L'aventure commençait donc à l'automne 1997 avec la création d'un comité d'experts. Ce précieux comité a émis ses recommandations sur le type de documents à créer, les objectifs et le contenu qui devraient être abordés. C'est ainsi que pour les jeunes de 15 à 18 ans, nous avons pu produire une fiction d'environ 30 minutes qui veut illustrer, à partir d'un médium dynamique, les éléments suivants :
- - Certains signes précurseurs des comportements suicidaires
- - La réaction de l'entourage d'un jeune suicidaire, incluant autant les attitudes appropriées qu'inappropriées, notamment celles d'un ami proche et d'un parent
- - Les conséquences possibles du non-recours à des ressources extérieures dans le but de garder à tout prix le secret
- - L'importance de faire appel, en tant que tierce personne aux ressources existantes pour être en mesure de mieux venir en aide à la personne suicidaire
- - L'amélioration graduelle de la situation, tant des proches que du suicidaire lui-même une fois que le secret est brisé et que des ressources d'aide sont mises à contribution (y compris les jeunes eux-mêmes et les parents qui soutiennent les jeunes).
Le cahier d'accompagnement
Cette vidéo est accompagnée d'un cahier dont le but est de fournir aux animateurs, préalablement formés en prévention du suicide, toute l'information nécessaire pour l'animation de sessions de sensibilisation auprès de groupes de jeunes de 15 à 18 ans et auprès de parents de jeunes suite au visionnement de la vidéocassette.
Les objectifs de ce cahier sont :
- 1. Fournir de l'information à l'utilisateur quant aux données à transmettre
- 2. Proposer des exercices et/ou des pistes de discussion, d'échange et de réflexion sur :
- - Les particularités de l'adolescence
- - Les signes précurseurs du suicide chez les jeunes
- - Les facteurs associés au suicide chez les jeunes
- - Les actions à poser pour dépister, venir en aide à un jeune suicidaire et au besoin le référer à une ressource
La vidéo et son cahier d'accompagnement sont maintenant prêts
pour l'étape de l'évaluation ! (Soyez patients, votre tour viendra !) Grâce au soutien financier de Santé Canada, nous avons la chance de pouvoir évaluer le projet.
L'évaluation du projet
L'évaluation du projet est menée par Brian Mishara, directeur du Crise, Sylvaine Raymond, de l'AQS et Mylène Leblanc, agente de recherche. La première étape de cette évaluation est une analyse d'intervention, à l'intérieur de laquelle nous évaluerons si les moyens retenus (vidéo et cahier d'accompagnement) rencontrent nos objectifs. Cette analyse s'intéressera aux perceptions des participants sur la vidéo et dans un second temps, le cahier d'accompagnement sera évalué afin de valider son utilisation, de vérifier sa clarté et la pertinence des exercices proposés. Suite à cette analyse, on pourra procéder à des modifications du cahier d'accompagnement.
On procèdera ensuite à la deuxième étape (en septembre on l'espère) de l'évaluation qui consiste en une analyse d'implantation et une analyse des effets du projet vidéo. Dans quatre régions du Québec, il y aura formation des intervenants travaillant auprès d'adolescents et des tournées de sensibilisation dans les milieux scolaires et communautaires auprès des jeunes et des parents. L'analyse d'implantation consistera à évaluer si la formation se donne telle que prévue ; si la vidéo et le cahier d'accompagnement sont utilisés lors des sessions de sensibilisation et évaluer l'appréciation des participants et des animateurs autant lors des formations que des sessions de sensibilisation.
L'analyse des effets vérifiera quant à elle l'atteinte des objectifs visés par la vidéo et les sessions de sensibilisation. Comment les participants, jeunes et parents, perçoivent-ils la problématique du suicide chez les jeunes ? Utilisent-ils les ressources de leur communauté ? Les jeunes se sentent-ils concernés par la notion de secret et ont-ils été incités, par ce qu'ils ont appris lors des sessions, à parler des comportements suicidaires de leurs pairs, à briser le secret ?
Au moment où ces lignes sont rédigées, l'agente de recherche, Mylène Leblanc a presque terminé la première étape : l'analyse d'intervention.
Le guide d'implantation
Parallèlement à tout cela, Françoise Roy, responsable de projets à l'AQS, travaille à la rédaction du guide d'implantation d'activités en prévention du suicide auprès des jeunes. Ce guide se veut un outil de consultation pour toute personne qui désire mettre en place une activité en milieu scolaire ou en milieu de vie des jeunes (maison de jeunes, centre de loisirs, foyer de groupe, centre d'accueil
). Nous espérons ainsi outiller adéquatement les personnes ressources dans le choix d'activités pour la bonne clientèle et pour atteindre les objectifs visés. Nous émettons une mise en garde sur les actions à mettre en place (à faire ou ne pas faire), les pré-requis, l'utilisation de matériel de soutien comme les vidéocassettes, pièces de théâtre, mises en situation.
Pendant tout ce temps, l'équipe continue à travailler à la recherche de financement et à la conception de la deuxième vidéo, qui elle s'adressera aux intervenants uvrant auprès des jeunes. De plus, nous prévoyons lancer officiellement la vidéo et les documents d'accompagnement au début de l'automne. Par la suite, nous implanterons le projet dans quatre régions du Québec.
Un projet en partenariat
Ce vaste projet s'inscrit dans une démarche réelle de partenariat, tant au niveau de la composition du groupe d'experts conseils qu'au niveau des partenaires financiers et du CRISE (pour l'évaluation).
Aussi, nous tenons à souligner la participation des personnes suivantes au groupe d'experts conseils pour la vidéocassette
Brian Mishara, CRISE, Université du Québec à Montréal
Patricia Garel et Jean-Yves Frappier, Hôpital Ste-Justine
Mario Beaulieu, CPS de Québec
Carol Gravel, CPS 02
Louise Lévesque, JEVI Prévention du suicide chez les jeunes
Céline Morin, Regroupement des maisons de jeunes du Québec
Pierre St-Amour, psychologue
Liette Picard, Ministère de l'Éducation
Francine Gratton, Université de Montréal
Sylvie Chantal-Corbeil, Centre jeunesse de l'Estrie
Également, un gros merci à tous les partenaires financiers impliqués dans ce projet : l'Assurance vie Desjardins-Laurentienne, Santé Canada, le Ministère de la Santé et des Services sociaux, le Ministère de l'Éducation, la Fondation de l'Hôpital Ste-Justine, Opération Enfant Soleil, Télé-Québec et la Division de la santé mentale du Nouveau-Brunswick.

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