La revue le Vis-à-vie, vol. 9 nº 2, 1999
Le thème de ce numéro est « Quelques réflexions sur la prévention du suicide chez les jeunes ».
Des jeunes dotés d'une « armature psychologique » solide pour résister aux assauts du suicide
Francine Gratton Professeure agrégée à la faculté des Sciences infirmières, Université de Montréal
Il m'a toujours semblé que pour prévenir le suicide chez les jeunes, il importait de s'efforcer de comprendre comment ils en viennent à mettre fin à leurs jours. C'est ce que j'ai tenté de faire par une recherche 1 que j'ai entreprise en posant deux postulats. D'abord, je concevais le suicide comme le résultat d'une interaction complexe entre divers facteurs. Il m'était difficile de me rallier à l'idée qu'il était causé par des facteurs exclusivement biologiques ou exclusivement psychologiques ou exclusivement sociaux. Ensuite, inspirée du sociologue Max Weber, qui conçoit toute conduite humaine comme ayant un sens pour une personne 2, je voyais aussi le suicide comme une conduite pleine de sens pour celui qui le commettait. Ce n'était pas un geste insensé et il importait d'essayer de découvrir la signification qu'il avait pu prendre pour un jeune qui avait mis fin à ses jours.
C'est ainsi qu'à l'aide de documents personnels (journal intime, correspondance, note d'adieu, travaux scolaires
) et d'entrevues non directives avec 29 proches (parents, frères/surs, parenté, camarades, enseignants
), j'ai reconstruit, dans les détails, l'histoire de vie de cinq jeunes suicidés (18-30 ans). L'analyse des 2000 pages de matériaux amassées a fait émerger le rôle qu'avaient joué les valeurs de ces jeunes dans leur suicide. À sa manière, avant de mettre fin à ses jours, chacun avait considéré les valeurs qu'il privilégiait ou celles qu'il n'arrivait pas à identifier. Il faisait également le bilan des ressources qu'il possédait ou non pour vivre en fonction de ses valeurs. En ressortait un manque de connexion entre les valeurs et les ressources de chacun d'eux. Dans un cas, les valeurs du jeune étaient si exigeantes que, malgré des ressources abondantes, il était toujours insatisfait (l'idéaliste); dans un autre, le jeune bénéficiait de ressources abondantes mais les valeurs, qui auraient pu donner un sens à sa vie, étaient quasi inexistantes (le blasé); pour d'autres, ils étaient imbus de valeurs personnelles ou empruntées, mais se sentaient incapables d'orienter leur vie en fonction d'elles à cause de ressources insuffisantes (le nostalgique, l'épuisé et le déshérité). Cette rupture entre les valeurs et les ressources semblait avoir créé à l'intérieur d'eux un "vide d'être".
Cette étude mettait en évidence la forte implication psychologique des jeunes dans leur suicide. Il en est ainsi de tout suicide à des degrés plus ou moins marqués. Chaque drame suicidaire prend sa forme définitive dans l'esprit d'un individu qui évalue le suicide comme LA meilleure solution à ses problèmes 3. Même si l'extérieur peut exercer une influence sur ce geste, ce ne sont pas les "autres qui le suicident", c'est bien lui qui le fait.
Poursuivre la réflexion concernant cette démarche pouvant aboutir au suicide permet de constater qu'on ne peut minimiser l'importance des événements sociaux qui affectent un jeune ni les réactions de tout ordre qu'ils provoquent en lui. Par contre, en bout de ligne, l'élément déterminant semble la synthèse qu'il en fait, le regard qu'il porte sur le tout et qui l'incitera ou non à choisir comme solution le suicide. Dans une société qui a souvent tendance à laisser les jeunes à eux-mêmes alors qu'ils sont confrontés à diverses possibilités qui appellent des décisions, ils ont fréquemment l'occasion d'effectuer la démarche décrite précédemment. Si ce qu'ils vivent provoque un "mal-être" persistant et-ou récurrent, la solution du suicide pour y mettre fin semble plus disponible qu'elle ne l'était naguère.
Plusieurs faits indiquent que les obstacles à recourir au suicide s'amenuisent. Penser aux inhibitions que ne pose plus, ou moins qu'auparavant, la loi (au Canada, le suicide est décriminalisé depuis 1972 4) et la religion (en 1983, on retirait du droit Canon l'interdiction de donner la sépulture ecclésiastique aux suicidés 5). Rappelons-nous les réactions officielles au suicide de Pauline Julien récemment. On en a presque fait l'apologie. Même si on s'efforce de le contrer, on sent une banalisation du suicide. Sans être des éponges qui absorbent tout sans discrimination, est-ce possible, dans un tel climat, que nos jeunes perçoivent comme message "Tout le monde le fait, fais-le donc" ?
Par conséquent, parce que le contexte dans lequel vit un jeune l'incite, plus souvent qu'autrefois, à effectuer une démarche de réflexion et de recherche de solution ; parce que la solution suicide est dans l'air du temps ; parce que c'est le jeune qui, en fin de compte, prendra la décision du suicide
il m'apparaît fondamental qu'il soit doté d'une solide armature psychologique. Tout finit par se jouer à ce niveau finalement.
Ce raisonnement me donne à croire qu'outiller un être humain pour qu'il résiste aux assauts du suicide est un travail de longue haleine. Sans minimiser les interventions et postventions effectuées dans les centres de prévention du suicide, j'ai la conviction profonde que la véritable prévention du suicide débute dès la naissance d'un être humain et nous implique tous. Le programme est lourd s'il s'agit d'aider un être humain à se construire une solide armature psychologique.
Nous terminons en lançant ces quelques idées : favoriser l'esprit critique chez un jeune pour qu'il fasse des choix judicieux (un projet pilote propose un cours de philosophie adapté aux enfants); l'aider à régler des conflits et ne pas lui éviter toute frustration (Christiane Olivier, psychanalyste, se déclare "contre l'interdiction d'interdire" 6) ; l'aider à être conscient qu'à un problème il existe plusieurs solutions (le programme Plein l'dos en est un bon exemple). Éviter qu'un jeune devienne comme la jeune idéaliste de l'étude qui se posait tant d'exigences en l'encourageant, par exemple, à "déguster ses succès" avant d'affronter d'autres défis. Nous pourrions allonger cette réflexion, mais
Notes
1 Cette étude a été publiée : Gratton, F. (1996). Les suicides d'être de jeunes québécois. Ste-Foy: PUQ, 338 pages.
2 Weber, M. 1965. Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, 537 pages; Weber, M. 1971. Économie et société. Paris: Plon, 650 pages.
3 Baechler, J. 1975. Les suicides. France: Calmann-Lévy, 650 pages; Shneidman, E. 1985. Definition of Suicide, New-York: John Wily & Sons, 256 pages.
4 Santé et Bien-être social Canada, Le suicide au Canada. Rapport du groupe d'étude national sur le suicide au Canada, Division de la santé mentale, Direction générale des services et de la promotion de la santé, 1987, p.61
5 Gaudette, P. 1989. "Suicide et foi", Le suicide à travers les âges. Troisième colloque provincial, 25-26-27 mai 1989, au Collège Ste-Foy, Québec, Association québécoise de la prévention du suicide, pp.205-216, 474 pages, p.214.
6 Article paru dans Le Devoir, le 8 avril 1999 dont le titre était " Contre l'interdiction d'interdire ".
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