La revue le Vis-à-vie, vol. 9 nº 2, 1999
Le thème de ce numéro est « Quelques réflexions sur la prévention du suicide chez les jeunes ».
S'approcher du vivant
Marc Chabot
Professeur de philosophie et écrivain
Il y a toujours en ce monde un projet d'existence qu'on ne voit pas.
Cette femme qui parle à ses plantes. Cet homme qui réajuste le foulard d'un enfant. Cet enfant qui dessine la maison de ses rêves.
Il y a toujours une main en train de remettre de l'ordre dans le désordre constant du monde.
Je crois que l'on n'a pas à désespérer quand on aime au moins un être vivant sur la terre. Une dame m'a raconté qu'elle voulait se suicider au gaz et qu'elle s'était arrêtée en pensant que son petit hamster (
) mourrait lui aussi. Pour elle, l'amour de cet être vivant était une consolation dans notre monde 1.
Toujours s'approcher de ce qui est vivant. Donc, ne jamais oublier que chaque humain est ce qui peut donner la vie.
Mais il n'y a pas que donner la vie, il y aussi donner vie au monde.
J'entends par " donner vie " cet effort permanent de la mémoire, ce projet d'exister qu'il y a en chaque être et qui fait que nous sommes ceux et celles qui nous fabriquons un passé et un avenir.
Dans le seul présent du monde, il n'y a rien. Dans l'immédiateté des choses, il n'y a rien. Un fait. Seulement un fait.
Il nous faut dessiner le présent dans un horizon. Il faut toujours voir plus loin que le présent. Celui ou celle qui ne peut plus voir autre chose que l'immédiateté du monde risque gros.
C'est pourquoi tout humain a pour mission d'agrandir son regard et celui des autres.
Le présent est un retranchement dans l'inutile parce qu'il ne donne pas à voir. Le présent est ce qui bouche la vue d'un suicidaire.
Oui, il arrive que le présent soit insupportable. Oui, il y a toujours le refus possible de la mémoire et le refus de l'avenir. Le présent, c'est la dispersion de l'être dans l'inutile. Le désenchantement.
Qu'est-ce à dire ?
Qu'il y a un combat à mener contre cette dispersion de la conscience de l'être.
Les humains sont une forêt. Des arbres poussant dans la plus grande des solitudes. Mais l'humain est aussi cet arbre qui, par magie, peut se mettre à marcher vers l'autre.
Oui, tout ce que j'écris là n'est que jeu métaphorique et poésie. Vous avez raison. Je n'ai même pas besoin de m'en confesser.
Et pourtant l'humain est cet être au projet insensé qui veut faire marcher un arbre vers un autre arbre. L'humain est cet être à mille branches qui peut protéger, aider à grandir et entourer l'autre de ses branches sans l'étouffer.
" La cause de l'art est la cause de l'homme " écrivait Roger Caillois. Cette cause, il faut la défendre en permanence. Contre l'oubli qui toujours nous guette et qu'on peut voir parfois dans le regard vide d'un adolescent seul et déraciné qui essaie encore d'exister sur un trottoir du centre-ville.
Alors, l'idée du suicide se pointe.
Disparaître pour signaler qu'il y avait quelque part un être triste et morne à qui on n'avait appris que l'indifférence.
Il y a des suicides qui sont une réaction à l'indifférence du monde, il y a des suicides qui sont le signe de l'ennui et de la souffrance. Il y a des vies qui n'ont pour horizon que la fin du monde.
" La cause de l'art est la cause de l'homme ". La beauté de cette terre est là, dans les cris répétés de nos discours. Il suffirait de dire : j'entends. Il suffirait de ce mot pour nous reconnecter au monde, pour reprendre avec soi et en soi cette cause sans cesse renouvelée de l'art.
On ne rabote pas les valeurs d'un être.
Un projet d'existence, même de la plus petite des existences, ne peut pas s'inventer dans l'insignifiance du monde. Il faut toujours du sens pour accrocher sa vie dans le monde.
Personne n'existe pour rien. Ce rien, tout autant que le plein sens du monde, nous en sommes les créateurs. C'est avec ce rien que nous pouvons fabriquer le monde, c'est avec le rien que nous pouvons demeurer des inventeurs de projets d'existence. Et si tu n'es rien, c'est qu'il te reste encore la possibilité d'être le tout.
Note
1 Eugen Drewermann, " Le semeur de scandales ", Le Devoir, lundi 3 novembre 1997, p. B1.
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