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La revue le Vis-à-vie, vol. 10 nº 1, 2000

Le thème de ce numéro est « Spécial Premier congrès international de la francophonie en prévention du suicide ».espace photo

Cercle de guérison autochtone

Arlene Laliberté
Doctorante en psychologie communautaire à l'UQAM


Pour nous entendre et guérir ensemble : Le suicide dans la réalité des communautés des premières Nations du Québec. Tel était le thème audacieux du symposium que présentaient cinq autochtones, en provenance de trois nations, algonquine, attikamek et innu. Le Petit Larousse définit ainsi le mot symposium : une réunion de spécialistes sur un thème scientifique particulier. On se serait donc attendu à voir une brochette d'hommes de science défiler les uns après les autres pour présenter leurs plus récentes découvertes ou livrer des statistiques toutes fraîches. Ce ne fut pas le cas au symposium des premières Nations. Les découvertes ont fait place aux témoignages et les statistiques sur le suicide ont été éclipsées par des personnes et par l'expression de leur histoire, de leurs sentiments et de leur souffrance. Un cercle de guérison s'est formé devant nous. Alors, comment faire une synthèse de ce symposium qui n'en était pas vraiment un, au sens strict du Petit Larousse ? Ce n'est pas chose facile. Car aucun mot, aucun article ne sauraient rendre justice au partage si généreux et si sensible que nous a offert ce groupe d'Autochtones. Ainsi, le texte qui suit se contentera de décrire plus ou moins fidèlement l'expérience que nous ont proposée ces Amérindiens. Pour qu'il puisse être tout à fait fidèle, il m'aurait fallu accompagner ce texte de « l'aura », cette essence éthérée qui donnait toute leur signification, leur clarté et leur profondeur au silence, aux gestes et aux paroles des participants.

C'est un témoignage de Fred Kistabish qui a débuté le symposium. Il raconte son enfance en Abitibi, l'arrivée des missionnaires, puis celle des premiers colons et des pensionnats. Il relate le bouleversement causé par l'évangélisation, la sédentarisation et les pensionnats. Pendant que monsieur Kistabish se raconte, je tente de situer son histoire dans l'Histoire, d'y apposer une date, mais je n'y arrive pas. Cet homme a 50 ans, 100 ans et 350 ans tout à la fois. Son expérience de contact est celle de tous les Autochtones avant lui. Au-delà des dates, au-delà des centaines de curés qui ont laissé leur nom aux municipalités qu'ils ont fondées alors qu'ils tentaient de « convertir les Sauvages », au-delà de tout ce que nous apprennent les cours d'histoire, il y avait des personnes. Monsieur Kistabish, lui, a parlé de ces personnes. Des hommes, des femmes et des enfants qui habitaient ce territoire bien avant l'arrivée des « Blancs », de leurs joies, de leurs peines et de leur façon de faire et de comprendre le monde. Ces personnes qui ont été bousculées, bouleversées, chambardées, localisées, relocalisées, souvent humiliées. Ainsi, cet homme sans âge a mis un visage humain sur un grand pan de d'histoire.

Richard Moar a par la suite offert à l'assistance une chanson qu'il a composée dans sa langue natale, accompagnée des battements de son tambour. Cet instrument, habituellement donné par un aîné, est un symbole important pour les Amérindiens. Présent dans toutes les cérémonies et les fêtes, le tambour est l'instrument qui permet de chanter les louanges au Créateur, de remercier la Terre pour sa générosité, d'accueillir un nouveau-né ou de dire adieu à un défunt. Le son du tambour, c'est la résonance de la tradition autochtone. Le respect de l'autre, de la vie et de soi-même, c'était cela le message du tambour de monsieur Moar. Il a offert son chant à l'assistance « …dans le but, dit-il, de respecter l'autre, de construire des ponts interethniques pour s'ouvrir l'un à l'autre et pour grandir ensemble ». Il ajoute que la guérison naturelle –la façon de faire des Autochtones– se fait par le partage. « Parler, crier, pleurer, suer (dans les tentes de sudation), ce sont toutes des façons naturelles de guérir ». Richard Moar ajoute « Nous avons un grand besoin de guérir, dit-il, expliquant qu'autrefois, il n'y avait pas de suicide, mais que l'arrivée des pensionnats avait provoqué une coupure entre l'enfant et ses parents et, par conséquent, une coupure avec sa tradition. Les enfants ont été déracinés et c'est alors qu'est apparu le mot « suicide ». Ayant lui-même perdu un frère par suicide, il a beaucoup souffert de cette perte. Il se qualifie de survivant « … survivant de l'histoire, des pensionnats et de la situation actuelle ».

La situation actuelle, elle nous a été présentée par Marcel Petiquay, intervenant en toxicomanie dans la communauté attikamekw de Wemotaci, en Haute-Mauricie, et par Jean-Charles Piétacho, chef de la communauté innu de Mingan, sur la Côte-Nord. Ces deux hommes vivent géographiquement éloignés l'un de l'autre, ils exercent deux professions différentes et pourtant, ils tiennent tous deux le même discours. Un sentiment d'impuissance devant le suicide des jeunes Amérindiens est présent dans toute la communauté, à tous les niveaux. Les aînés, si sages et si connaissants quand il s'agit de la nature et de la vie en général, se trouvent dépourvus et manquent de réponses à la question des suicides dans leurs communautés respectives. « On se sent démunis devant les tentatives de suicide de nos enfants », dira Jean-Charles Piétacho. Monsieur Petiquay, quant à lui, affirme « …qu'il est très difficile d'intervenir auprès de gens qui sont tes voisins, tes amis, tes parents ». Les intervenants s'épuisent. Plusieurs d'entre eux ont traversé les mêmes obstacles que les clients qu'ils tentent d'aider et une grande majorité a été touchée de près par le suicide. Monsieur Petiquay parle d'une jeune fille de 12 ans, sa voisine, qui s'est enlevé la vie, il y a quelques mois. « Elle était toujours chez-nous, je me sentais comme son père ». C'est ce père intérimaire qui a dû décrocher le corps de la fillette, après que sa mère l'ait découverte, pendue à une poutre à l'intérieur de la maison. « J'ai tenté de la réanimer, mais il était trop tard », ajoute monsieur Petiquay. Livré avec beaucoup d'émotion, ce témoignage donne un visage, une âme aux statistiques sur le suicide. Il illustre aussi les difficultés particulières auxquelles sont confrontés les intervenants dans les communautés amérindiennes.

Les membres des communautés deviennent de plus en plus conscients des problèmes qui les affligent et ils prennent les moyens pour les combattre. Louise Généreux, intervenante au Centre de réadaptation Wapan, doit souvent intervenir auprès de personnes en crise suicidaire. Sa présentation a porté sur le processus suicidaire, les facteurs de risque suicidaire particuliers aux Autochtones et les éléments déclencheurs. « L'un des éléments déclencheurs non négligeable, c'est la perte. Or, les Amérindiens ont vécu plusieurs pertes, de divers types et à différents niveaux. Des pertes historiques, collectives et personnelles comme la perte du mode de vie, de la tradition, de l'autodétermination, de la famille, de la dignité, etc. ». Madame Généreux ajoute que « lorsque le deuil n'est pas complété, ces pertes se transmettent de génération en génération ». Le témoignage de Jackie Kistabish apporte un sens encore plus profond à cette affirmation. Parlant d'un jeune enfant de 4 ans qui est malheureux et veut mourir, elle dira « …même si cet enfant ne prononçait pas le mot suicide, la mort était dans son langage. »

Pertes, souffrances, impuissance : à eux seuls, ces trois mots peuvent résumer la situation dans les communautés autochtones, telle qu'elle a été présentée dans ce symposium. Il faut toutefois tenir compte de la résilience, de la persévérance et de la détermination dont ce peuple millénaire fait preuve. Car, même devant l'énormité de la tâche, ces cinq personnes et d'autres comme elles n'abandonnent pas la lutte. « Avant toute chose, on devrait se battre pour la santé de nos jeunes ». Ainsi, ce cercle de guérison déguisé en symposium a ouvert un peu plus les voies de communications interethniques, a jeté un peu plus de lumière sur la problématique du suicide dans les communautés amérindiennes et a ajouté une humanité aux chiffres, toujours trop froids, qu'il s'agisse de dates ou de statistiques. Chaque personne du cercle a partagé ce qu'elle avait à offrir et le son du tambour a de nouveau retenti. Vieux de plusieurs milliers d'années, ces battements transcendent le temps pour nous rappeler que le Peuple des premières Nations est bien vivant.

C'est Jean-Charles Piétacho qui aura le dernier mot : « …La prévention du suicide, c'est le travail de tout un peuple ! » Et si c'était celui aussi de tous les peuples ?

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 (Rév. 28/11/01