La revue le Vis-à-vie, vol. 10 nº 1, 2000
Le thème de ce numéro est « Spécial Premier congrès international de la francophonie en prévention du suicide ».
Suicide et maladie mentale
Georgia Vrakas Membre du CRISE
Doctorante en psychologie à L'UQAM
Plusieurs conférenciers ont abordé et de façon fort intéressante la question du suicide sous l'angle de la maladie mentale. Dans l'ensemble, ils ont exposé le lien existant entre la psychopathologie et le suicide et ils ont relevé les facteurs de risque associés à des populations psychiatriques spécifiques.
La maladie mentale : un facteur de risque important
Le symposium abordant le thème du suicide chez les hommes regroupait Monique Séguin, Michel Tousignant, Gustavo Turecki et Alain Lesage, tous du laboratoire d'étude du suicide et du deuil au Centre de recherche Fernand-Seguin. Les présentations ont adopté une perspective multidimensionnelle, touchant les aspects biologiques, génétiques, psychiatriques, psychosociaux et familiaux de cette population. La communication du psychiatre Alain Lesage portait sur la présence de la psychopathologie chez les hommes décédés par suicide. L'étude du Centre de recherche Fernand-Seguin a démontré que la majorité de ces hommes présentaient un taux élevé de troubles psychiatriques, comme la dépression, l'alcoolisme, la toxicomanie, les troubles de la personnalité et la comorbidité.
Quelles actions préventives pourraient-on entreprendre auprès d'individus souffrant de psychopathologie ? « La première action préventive serait d'adopter une approche de santé publique sur la dépression, là où l'on sait qu'il existe des traitements efficaces », affirme le docteur Lesage. Selon lui, il est difficile de prédire exactement qui va se suicider, d'autant plus que le suicide est un phénomène plutôt rare dans ce milieu. Les individus qui sont en traitement sont les plus à risque de se suicider (dix fois plus que la population en général), mais d'après le docteur Lesage, il ne faut pas perdre de vue que la majorité des personnes en détresse ne consultent pas, surtout si elles sont en dépression. Poursuivant dans la même veine, il affirme que «
si la dépression est bien traitée, on peut baisser le taux de dépression et, par conséquent, diminuer le taux de suicide. En diminuant la souffrance, on aide aussi les familles de ces individus (conjoints et enfants) qui, le plus souvent, sont profondément affectées par la maladie de leur proche ».
Dans sa conférence sur la dépression et le deuil, Michel Hanus, président de la Société de thanatologie et de l'association française Vivre son Deuil, a abordé la question de l'effet intergénérationnel de la maladie mentale. Selon lui, il faut apporter de l'aide aux parents souffrant de dépression, si l'on veut éviter des effets néfastes chez leurs enfants, dont le suicide.
Danielle Saint-Laurent et ses collègues ont présenté, quant à eux, les résultats d'une enquête sur le suicide au Québec, réalisée en 1996. L'étude touchait plusieurs aspects des personnes suicidées, dont leurs antécédents psychiatriques. Encore une fois, une importante proportion des personnes décédées par suicide présentaient un trouble psychiatrique et majoritairement, elles avaient été suivies par le réseau de la santé et des services sociaux. Selon Danielle Saint-Laurent, de l'Institut National de Santé Publique du Québec, «
le médecin doit servir de pivot ». Celui qui est en première ligne, le médecin généraliste, devrait pouvoir venir en aide aux personnes à risque, qui vivent de l'isolement affectif et social à cause de leur maladie psychiatrique. « Le médecin joue donc un rôle important et pour cette raison, il faut l'outiller pour qu'il puisse rejoindre ces individus et les aider à briser leur isolement ».
Populations à risque
Les troubles bipolaires
Puis, il y eut ma propre conférence. Comme étudiante au doctorat en psychologie à l'Université du Québec à Montréal, j'ai choisi d'aborder le suicide chez les maniaco-dépressifs. J'ai analysé, à partir d'études de cas, les interactions familiales des personnes décédées par suicide qui avaient souffert de troubles bipolaires, ainsi que les événements de leur vie au cours des douze mois précédant leur décès. Pendant leur dernière année de vie, les suicidés souffrant de troubles bipolaires comptent beaucoup d'événements reliés à leur maladie, lesquels semblent avoir affecté de façon négative leurs relations familiales. Il apparaîtrait aussi que la famille elle-même contribue à l'isolement de l'individu. Les résultats suggèrent donc des pistes de recherche, notamment au niveau des relations familiales et de l'effet que ces dernières produisent sur l'isolement de l'individu maniaco-dépressif.
La schizophrénie
Le symposium sur la schizophrénie et le suicide regroupait des présentateurs de France, d'Algérie et de Tunisie. Françoise Casadebaig, de l'INSERM (faculté de médecine en France), a présenté les conclusions d'une étude sur le suicide menée chez des patients schizophrènes. Selon les résultats de son enquête, plus de la moitié des décès de cette population, sur une période de cinq ans, sont causés par le suicide. Les facteurs de risque qui ressortent chez les suicidés schizophrènes sont les tentatives de suicide antérieures, la culpabilité face à l'alcool, le fait d'être un homme, une précédente tentative datant de moins d'un an et un diagnostic relativement récent (moins de dix ans). La présentation de Selma Ben Naser, de l'Hôpital Farhat Hached, en Tunisie, portait également sur les facteurs de risque chez les personnes souffrant de schizophrénie. Selon elle, la dépression non détectée constituerait un autre facteur de risque chez ces individus. Il faudrait donc faire attention à ce que ce diagnostic ressorte clairement et que la dépression soit traitée de façon efficace. Quant à Mohamed Boudef, du Service hospitalier universitaire de psychiatrie (Annaba, Algérie), sa communication portait sur un programme de réhabilitation cognitivo-comportementale pour les schizophrènes. Cette thérapeutique, qui consiste à utiliser des traitements neuroleptiques et des techniques d'apprentissage auprès de ces individus, semble effectivement diminuer le nombre d'idées suicidaires chez les patients schizophrènes, comparativement à d'autres schizophrènes ne l'ayant pas suivi. Voilà des pistes fort prometteuses au niveau de l'aide apportée à cette population à haut risque.
Conclusion
Le lien entre le suicide et la maladie mentale a donc été bien présent au cours du congrès. Dans l'ensemble, les présentations ont endossé le fait que la maladie mentale constitue un facteur de risque important du suicide. Les études présentées ont suggéré non seulement des pistes de recherche intéressantes mais aussi des pistes au niveau de la prévention. C'est là un sérieux espoir qu'ils apportent aux personnes souffrant de troubles psychiatriques et à celles qui tentent de les aider.

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