La revue le Vis-à-vie, vol. 10 nº 2, 2000
Le thème de ce numéro est « Suicide et orientations sexuelles ». 
Orientations homosexuelles ou bisexuelles chez les jeunes présentant des problèmes suicidaires : recherche, problématique et propositions
Pierre Tremblay, en collaboration avec Richard Ramsay
Faculté de Service social,
Université de Calgary
Les jeunes gais, lesbiennes et bisexuels (GLB) sont plus à risque de problèmes suicidaires que leurs pairs hétérosexuels (1), le risque étant encore plus élevé chez les garçons gais et bisexuels (GB). Deux études récentes et des articles reliés à
ces études viennent soutenir ce fait (2-6). Dans une étude américaine menée auprès d'un groupe de jumeaux d'âge mûr (5) et dans une étude néo-zélandaise d'hommes et de femmes étudiés à l'âge de 21 ans (6), on notait que la probabilité de faire une tentative de suicide en cours de vie était six fois plus élevée chez ceux qui s'identifiaient comme homosexuels. Ces résultats, cependant, ne sont pas toujours fiables. Comme il s'avère plutôt problématique d'obtenir des informations
sur des sujets tabous, ces études présentent certaines faiblesses méthodologiques.
Le risque plus grand pour les jeunes hommes GB a été initialement reconnu à partir d'études réalisées auprès d'échantillonnages variés de jeunes volontaires gais, qui ont rapporté entre 20 et 42 % de tentatives de suicide en cours de vie (1). Pour l'ensemble des études, la moyenne était de 30 % (7). En 1997, à Calgary, une étude avec une méthodologie de cueillette de données améliorée, basée sur un échantillon aléatoire stratifié de 750 jeunes hommes, a produit des résultats qui concordaient avec ceux d'une étude du Kinsey Institute, réalisée en 1978 (7, 8). Cette dernière étude a utilisé un large échantillon volontaire d'hommes homosexuels et un groupe contrôle d'hommes hétérosexuels choisis au hasard dans la même ville. Les deux études ont révélé que les hommes GB ont 14 fois plus de probabilités de rapporter une tentative de suicide durant leur jeunesse et qu'ils représentent
62.5 % des jeunes personnes de sexe masculin faisant des tentatives de suicide à Calgary.
Aux États-Unis
De récentes enquêtes du Youth Risk Behavior Surveys (YRBS) menées dans des écoles publiques aux États-Unis rapportent aussi un risque plus élevé chez les adolescents GLB comparativement à leurs pairs hétéro-sexuels, surtout chez les mâles GB. Deux enquêtes (9, 10) sur les tentatives de suicide faites « au cours de la vie » et « au cours des 12 derniers mois » démontrent que les garçons GB sont six fois (28.1 : 4.2 %;
âge moyen=15 ans) et sept fois
(33 : 5.1 %; âge moyen=16 ans) plus à risque. Dans cette dernière étude, 4.7 % des étudiants GBN
(N=incertains de leur orientation sexuelle) représentaient pratiquement 25 % des tentatives de suicide rapportées par les garçons (Note 1). Le risque des filles LB était de 1.5 à 2 fois plus élevé que celui des filles hétérosexuelles.
La plupart des données du YRBS contenant des informations sur l'homosexualité n'ont pas été publiées dans des revues évaluées par des pairs. Cependant, certaines données ne différenciant pas les sexes ont été analysées et rapportées dans des réunions de spécialistes (11). Les résultats de cinq groupes de données du YRBS indiquent que les adolescents GLB, définis comme tel par le jeune (ou basés sur des activités sexuelles avec des gens du même sexe rapportées par le jeune lui-même) sont plus à risque d'avoir des comportements suicidaires graves. Les différences sont presque deux fois plus élevées pour ceux qui ont considéré (47 : 26 %) ou qui ont planifié
(39 : 21 %) de se suicider, 3.3 fois plus élevées pour ceux qui ont fait des tentatives (32 : 10 %) et pratiquement 5 fois plus élevées pour ceux dont les tentatives ont nécessité des soins médicaux (11).
Des publications évaluées par des pairs utilisant les riches données des enquêtes du YRBS et des analyses différenciant les deux sexes sont nécessaires : le facteur de trois qu'on vient de noter pour un plus grand risque d'une tentative de suicide ne tient pas compte des différences entre les sexes. On prévoit que le facteur pour les garçons GB est plus près d'un multiplicateur de six à sept (10) et de neuf à dix fois plus élevé pour les tentatives sérieuses nécessitant des soins médicaux. Ces chiffres sont similaires au multiplicateur 14 pour les tentatives sérieuses qu'on a rapportées dans l'étude de Calgary. Plus élevé, le chiffre de Calgary est probablement dû à une méthodologie améliorée, basée sur l'utilisation d'un ordinateur, qui contribue à réduire les biais ou les réponses erronées en sollicitant des informations sexuelles taboues (7, 13). Cette méthode atténue la possibilité que plusieurs mâles GB restent non-identifiés et que, par inadvertance, leurs problèmes suicidaires soient attribués aux mâles hétérosexuels.
Question de méthodes
Le potentiel de réduction des erreurs de différentiation sexuelle avec l'uti-lisation de l'ordinateur a été rapporté dans une étude d'un échantillon de jeunes hommes de 15 à 19 ans choisis au hasard. Cette étude a comparé la méthodologie traditionnelle de questionnaires papier-crayon (uti-lisée dans les YRBS) avec celle des questionnaires utilisant l'ordinateur pour solliciter des informations taboues. Pour la sollicitation d'informations sur l'homosexualité, la méthode traditionnelle a produit des sous-estimations évaluées en moyenne à 400 %, comparativement aux résultats obtenus par le biais de la méthode utilisant l'ordinateur (12). Cette différence est assez similaire à la sous-estimation de « 200 % à 800 % » prédite par l'étude de Calgary lorsque les études démographiques visent à identifier des caractéristiques homosexuelles variées par l'usage de la méthodologie traditionnelle plutôt que celle de l'ordinateur (13). Des erreurs de cette importance sont inacceptables dans des recherches en sciences sociales. Néanmoins, des méthodes déficientes sont toujours utilisées dans des études touchant aux réalités sexuelles et à d'autres comportements tabous. Ces comportements incluent l'usage de drogues illicites, usage grandement sous-estimé lorsqu'on utilise les méthodes traditionnelles de collecte de données (12). Or, les adolescents GLB sont aussi plus à risque d'utiliser ce genre de drogues (14, 15).
Les variables
Un certain nombre de variables basées sur des échantillons communautaires non-aléatoires sont associées au suicide chez les adolescents GB : identification précoce, allures efféminées, problèmes familiaux, abus de substances, amis ayant fait des tentatives de suicide, décrochage scolaire, itinérance, manque de soutien social, violence, prostitution
et problèmes psychiatriques (1, 11). Pour comprendre le sens de ces
variables, une autre précaution doit être prise en considération : les échantillons de jeunes GB pris dans la communauté composent des sous-groupes d'adolescents GB (3 à 5 % des garçons) identifiés dans les enquêtes du YRBS. À leur tour, ces sous-groupes composent un autre sous-groupe de jeunes hommes GB (9 à 12 % de la population mâle) identifiés dans l'échantillon aléatoire de l'étude de Calgary. Il faut prendre cette donnée en considération lorsque l'on comprend que les échantillons pris dans la communauté ont un taux de tentative de suicide « au cours de la vie » de
30 %, comparativement à un taux un peu plus élevé de 32 % (en moyenne) sur une période plus restreinte des « 12 derniers mois » dans les cinq études du YRBS (11). De plus, la majorité des tentatives étant faites par des garçons GB, il semblerait que leurs problèmes suicidaires soient plus sérieux qu'on ne le pensait à priori (7).
Un supplément de recherche
En somme, si le facteur de l'homosexualité est ignoré par les chercheurs, les éducateurs et les spécialistes, le risque élevé à l'intérieur de périodes plus courtes et pour des tentatives plus sérieuses pourrait avoir des implications fatales. On doit procéder à des recherches supplémentaires afin de mieux comprendre la tendance des professionnels de la santé mentale à ignorer ou à minimiser l'importance de la contribution des mâles GB au nombre élevé de suicide chez les jeunes. Les recherches devraient aussi explorer l'historique documenté sur l'homophobie et les biais que prennent les professionnels de la santé mentale face aux individus d'orientation homosexuelle.
Il existe des données sur l'effet de l'homophobie dirigée contre les adolescents homosexuels et sur les abus qui y sont reliés. Ces données devraient être davantage analysées. Ces comportements abusifs de pairs ou de proches sont habituellement initiés à la suite d'une présomption d'orientation homosexuelle chez un garçon, souvent associée à une non-conformité masculine. Ce fait a été documenté récemment (18).
Dangereuse homophobie
Réalisée en 1995, à Seattle, une étude rapporte une incidence de tentatives de suicide « au cours des 12 derniers mois » de 5,7 % chez les adolescents hétérosexuels non visés par des attaques relatives à l'homosexualité, comparativement à 20 % chez les adolescents hétérosexuels qui l'avaient été (19). Les adolescents GLB, visés ou non pour des abus reliés à l'homosexualité, avaient la même incidence élevée. Ces adolescents à plus haut risque (10.4 % de l'échantillon de l'étude) composent presque 30 % du groupe ayant fait des tentatives de suicide et pratiquement 40 % des adolescents qui ont rapporté avoir fait de graves tentatives de suicide ayant nécessité des soins médicaux (11). Une étude plus récente dans les écoles publiques de l'état de l'Oregon a recueilli des données semblables (20).
L'homophobie est prévalante dans les sociétés nord-américaines et, par conséquent, dans les communautés de recherche en sciences sociales, médecine et la prévention du suicide. Vraisemblablement, cela dépasse la simple coïncidence si les données des enquêtes du YRBS ne sont pas soumises à l'évaluation des pairs dans des revues scientifiques, même si des données publiées confirment le risque plus élevé chez les jeunes hommes GB (1, 4). Une évaluation de plusieurs facteurs de risque associés au suicide indique qu'en Amérique du Nord, les mâles GB forment jusqu'à 50 % de la population suicidaire chez les jeunes. Ces informations contrastent avec les résultats des publications revues par des pairs et les études post-mortem pleines de lacunes ou de biais méthodologiques (1, 11).
Connaître et agir
La publication de toutes les données des cinq enquêtes du YRBS cor-respond à un grand besoin. Il faudrait aussi procéder à des études bien structurées afin d'explorer les pro-blèmes suicidaires des jeunes GLB identifiés et non identifiés dans les études précédentes, effectuées à partir de méthodes inférieures à celles de Bagley et Tremblay (7, 13). Des études longitudinales sont
requises afin de mieux comprendre l'interaction des facteurs de risque chez les jeunes GLB. Elles permettraient également d'identifier les
« comment et quand » des problèmes homophobes que doivent affronter ces adolescents et jeunes adultes sur les plans social et professionnel et de déterminer « pourquoi » certains jeunes trouvent des solutions et d'autres pas.
Note 1
Le risque de tentative de suicide chez les garçons GBN « au cours des 12 derniers mois » est 6.5 fois plus élevé que celui des garçons hétérosexuels ; les taux n'ont cependant pas été donnés (10). Des calculs approximatifs ont produit un taux de 5.1 % pour les garçons hétérosexuels qui ont fait une tentative et un taux de 33 % pour les garçons GBN. Ces derniers (4.7 % des garçons : 3.8 % GB + 0.9 % incertains de leur orientation sexuelle) représentent
24.3 % des tentatives de suicide rapportées par les garçons, pour lesquels le taux était de 6.4 %.
BIBLIOGRAPHIE
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9. Remafedi G, et al. (1998). The relationship between suicide risk and sexual orientation : results of a population-based study. American Journal of Public Health, 88(1), 57-60.
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11. **Tremblay P, with Ramsay R (2000). The social construction of male homosexuality and related suicide problems : research proposals for the twenty first century. Paper presented at the Sociological Symposium on Suicide, San Diego State University, March, 2000. Les résultats de cinq groupes de données du YRBS sont à - http://www.virtualcity.com/youthsuicide/b-gay-male-youth-suicide.htm#table-2 .
12. Turner C, et al. (1998). Adolescent sexual behavior, drug use, and violence: Increased reporting with computer survey technology. Science Magazine, 280(5365-8), 867-73.
13. **Bagley C, Tremblay P (1998). On the prevalence of homosexuality and bisexuality in a random community survey of 750 men aged 18 to 27. The Journal of Homosexuality, 36(2), 1-18.
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16. Bayer, Ronald (1981). Homosexuality and American Psychiatry : The politics of diagnosis. New York : Basic Books.
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18. Plummer D (1999). One of the Boys : Masculinity and homophobia and modern manhood. New York : Harrington Park Press.
19. Reis B (1996). The Seattle Public Schools' Teen Health Risk Survey. Available at : http://www.safeschoolswa.org/ssp_part2.html.
20. Bloodworth, Ron (2000). Coordinator, Oregon Health Department Youth Suicide Prevention Program. Communication personelle: les résultats de l'étude Youth Risk Behavior Survey (1999).
*Les textes complets publiés dans les Archives
of General Psychiatry sont disponibles
sur le site suivant : http://archpsyc.ama-assn.org/issues/v56n10/toc.html
**Les liens pour les textes cités, ainsi que des statistiques additionnelles incluant les sources d'information, sont disponibles sur ce site : http://www.virtualcity.com/ youthsuicide/quebec-suicide-gai.htm. Les mêmes ressources seront bientôt disponibles sur ce site : http://www.sws.soton.ac.uk/gay-youth-suicide/
quebec-suicide-gai.htm.
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