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La revue le Vis-à-vie, vol. 10 nº 2, 2000

Le thème de ce numéro est « Suicide et orientations sexuelles ».espace photo

La honte d'être

Bill Ryan, M.Ed, MSS.
Professeur associé
École de Service social
Université McGill


Je reçois de nombreuses correspondances de jeunes par courrier électronique, des témoignages de jeunes plus ou moins isolés, malheureux, voire désespérés. Voici quelques-uns d'entre eux.

Bonjour,

Une amie m'a donné ce e-mail là et m'a dit de venir voir. J'ai un problème avec ma mère et j'ai vraiment besoin d'en parler. Je lui ai dit que j'étais lesbienne et elle ne l'accepte pas. J'ai le goût de m'enfuir, de me tuer. SVP, aidez-moi, SVP, répondez-moi.

Bonjour,

J'ai besoin d'aide car je suis en dépression et des fois ça m'arrive d'avoir envie de mourir. C'est très embrouillé dans ma tête. Ça va pas du tout. J'ai seize ans.

Bonjour, M. Ryan,

Je vous ai vu dernièrement à l'émission de Claire Lamarche et j'ai appelé TVA pour avoir votre adresse. J'ai 15 ans et je fréquente une polyvalente dans la région (...). Je suis gai, mais personne ne le sait formellement. Tout le monde m'étiquette dans mon école, jusqu'au point où j'ai peur d'aller à la cafétéria. Plusieurs gars me menacent de toutes sortes de choses. Les professeurs, la direction ne font rien pour m'aider.
J'ai de la misère à me concentrer dans mes cours et tout me semble noir. Je ne veux rien faire d'autre que d'être seul. S'il vous plaît, venez dans mon école et parlez des jeunes gais. Il n'y a personne pour venir à mon aide. S'il vous plaît venez à mon aide avant que je m'éteigne.

Mes parents ne savent pas ce que je vis ni par rapport à mon école, ni par rapport à mon homosexualité. J'ai peur de leur en parler. S'ils décident de ne plus m'aimer en apprenant tout ça, je ne sais pas ce que je vais faire...

L'état de la situation
En 1989, l'auteur Gibson révélait que le suicide est la première cause de décès chez les jeunes gais, les-biennes et transexuels. Farrow dévoilait en 1991 que ces jeunes sont entre deux et trois fois plus à risque de suicide que leurs pairs. D'autres auteurs et chercheurs parlent de risques plus élevés encore.

Pourquoi en est-il ainsi ? Les jeunes bisexuels, gais et lesbiennes évoluent dans un milieu généralement hostile, au sein duquel l'homosexualité et la bisexualité sont stigmatisées de haine et de violence. Quand ces jeunes commencent à prendre conscience de leurs attirances sexuelles, ils sont confrontés à d'énormes pressions de la société et de leur milieu. Ces pressions se présentent sous deux formes : l'homophobie (définie comme une peur et une haine intenses et irrationnelles à l'égard des gais, lesbiennes et bisexuels) et l'hétérosexisme (défini comme la présomption que toute personne est hétérosexuelle). Chez ces jeunes, de tels combats accroissent consi-dérablement le risque de dépression, d'isolement social et de rejet de la part de la famille et des amis, d'augmentation des taux de décrochage scolaire, de toxicomanie et même de suicide. Toutes ces réactions trouvent leur origine dans la honte que ressentent les jeunes en regard de leur orientation sexuelle.

Des sources de honte
Source de stigmates et de tabous, la honte alimente la haine de soi et des autres. Toute personne publiquement humiliée se trouve immédiatement stigmatisée. De plus, ce sentiment de honte se propage chez les gens qui sont associés à la personne humiliée. Pour éliminer le tabou relié à l'homosexualité, nous devons donc examiner les sources de honte chez les gais, les lesbiennes et leur entourage.

La société
L'homosexualité est un comportement humain très stigmatisé sur le plan social. Le système d'éducation, la formation professionnelle, les traditions et les mythes religieux ou culturels présentent l'homosexualité comme un comportement indési-rable, perverti, anormal et tragique. Ces attitudes et ces valeurs sont profondément enracinées dans la tradition théologique, morale et légale de notre culture. Elles sont encore dominantes, même si la science tend à les discréditer et à présenter l'orientation homosexuelle comme faisant partie du potentiel humain.

La famille
La famille induit directement la honte qu'éprouvent les hommes et les femmes qui aiment des personnes de leur sexe. Lorsque les enfants ne répondent pas aux attentes de leurs parents ou qu'ils se conduisent mal selon les critères parentaux, il n'est pas rare qu'ils soient punis et humi-liés. À fortiori, lorsqu'un comportement comme l'homosexualité paraît dévier des modèles approuvés par la culture ambiante, il s'ensuit qu'on associe la honte aux aspects essentiels de l'identité et de la sexualité de la personne. Finalement, pour éviter la honte, les jugements sur ce qui est acceptable ou inacceptable sont intériorisés comme règles de comportement.

Jusqu'à aujourd'hui, la famille en tant qu'institution a qualifié de honteuse toute forme d'amour autre qu'hétérosexuelle. Si seules les personnes de sexe différent peuvent se marier, les gais et les lesbiennes sont irrévocablement en dehors des
limites de l'acceptable. L'homme ou la femme qui s'écarte des modèles d'intimité reçus et qui ose aimer une personne de son sexe est vue comme déviant.

Le groupe de pairs
Dans les groupes de pairs des jeunes, on retrouve plusieurs causes de honte. Les pairs persécutent sans merci toute personne qu'ils soupçonnent d'être homosexuelle. C'est dans la sous-culture du groupe de pairs préadolescents que la honte atteint son paroxysme, d'autant plus qu'ils jouent un rôle clé dans la séparation de la famille en offrant une autre source d'identification. En remplaçant le modèle d'identification des parents par celui des pairs, l'adolescent change graduellement d'allégeance identitaire, ce qui contribue au développement de sa personnalité. Chez les jeunes homo-sexuels, le groupe de pairs crée, hélas ! une nouvelle source de honte et un puissant moyen de socialisation pour l'hétérosexualité obligatoire.

Pendant la période de préadolescence, qui commence vers 11, 12 ans, l'éventualité de la honte de ses caractéristiques psychologiques ou physiques augmente, surtout en raison des inévitables changements physiques. En outre, c'est le temps où toute extériorisation d'affection envers une personne de son sexe, spécialement par le toucher ou par l'étreinte, provoque une honte additionnelle.

Pour les jeunes qui décident de sortir de l'ombre (ou qui y sont forcés par des pairs les traitant de gais), les
conséquences négatives sont nombreuses. Le harcèlement et l'abus à l'endroit de jeunes LBG sont monnaie courante dans les écoles
secondaires, car les autorités les protègent peu, ou même pas du tout. Par exemple, les pairs s'insultent, s'humilient et se font honte en se traitant de fifis, lesbos, tapettes et homos. Ces termes d'insultes apparaissent bien avant le début de l'adolescence, de sorte que les jeunes relient l'homosexualité à la honte souvent bien avant d'être conscients de ce concept et avant même de connaître la signification de ces mots. Les jeunes garçons et filles apprennent que l'homosexualité est honteuse avant de savoir qu'ils sont gais ou lesbiennes. Traiter quelqu'un de fifi, c'est l'insulter publiquement ; aussi, les enfants et les adolescents apprennent très rapidement à éviter qu'on les perçoive comme tels.

Même si la perception de l'homo-sexualité est souvent faussée à l'adolescence, l'équation entre cette orientation et la honte se fait de façon indélébile dans l'esprit de chacun. Un garçon ou une fille qualifié(e) d'homosexuel(le) doit maintenant réfuter cette étiquette, à défaut de quoi il ou elle sera à jamais marqué(e) au fer rouge. Les membres du groupe, en effet, appuient moralement l'accusateur qui, dès lors, parle en leur nom. Être gai ou lesbienne est alors vu comme une tare et la personne perçue comme tel s'expose au ridicule et au dénigrement. Les jeunes apprennent donc à se cacher et à taire leur orientation afin d'éviter la honte. Mais en fait, ce secret renforce leur honte plutôt que de la soulager.

La culture
Au cours du vingtième siècle, on ne trouve aucun exemple de culture ayant accepté l'homosexualité, bien que quelques-unes la tolèrent, souvent à grand-peine. Chaque culture influence le développement de ses membres par les préceptes qu'elle leur propose pour qu'ils puissent vivre décemment. Les attentes culturelles prédominantes veulent que toute personne se marie et qu'une seule forme de relation permette le mariage. Or, nous apprenons ce que nous enseigne notre culture. Nous apprenons également de ce que nous ne voyons pas. Notre culture ne nous présente pas les gais et les les-biennes comme des personnes ordinaires et normales dans leurs relations amoureuses. Il est rare que nous voyons autre chose que des représentations stéréotypées. Le fait de ne pas reconnaître ouvertement et de ne pas valoriser différents modèles de relations intimes transmet aux jeunes, inévitablement, le message que ces formes d'amour différentes sont indignes, déficientes, imparfaites et, par conséquent, honteuses.

Le silence
Le silence engendre la honte et réciproquement, ce qui les rend
prisonniers d'un cycle mutuel de réactivation. Le silence communique d'abord la honte puisque, peu importe le sujet dont nous ne pouvons ouvertement parler, nous nous sentons honteux. Les enfants apprennent cela très tôt. Lorsqu'ils posent des questions sur un sujet interdit -la sexualité, par exemple- et qu'on n'y répond pas, ils apprennent à ne pas récidiver. Ce dont on ne peut parler ouvertement doit être trop honteux, en un mot, tabou. La honte réduit au silence et pousse à cacher la cause de cette honte, donc à ne pas en parler.

Lorsqu'une société impose le silence général sur un vécu donné, elle opprime ses membres. Depuis longtemps, on recourt au silence pour dénier le fait homosexuel. Le silence, en effet, fait appel à la honte générale pour cacher un groupe de personnes et pour les emprisonner dans leur propre société.

Que faire alors ?
Les principales mesures à prendre pour réduire les facteurs de risque associés au suicide chez les jeunes gais, lesbiennes et bisexuels consistent à briser leur isolement et à les aider à acquérir une attitude positive face à leur orientation sexuelle. La philosophie du projet Sain et sauf  se fonde sur ces deux objectifs ainsi que sur l'aide à apporter aux jeunes en vue d'accroître leur estime de soi et de combattre l'homophobie en général. Ce projet Sain et sauf implante, dans quatre provinces canadiennes, des services pour
jeunes gais, lesbiennes et bi-
sexuels inspirés du modèle développé au Projet 10 de Montréal. Des groupes de discussion, un centre de rencontre et des événements spé-ciaux sont autant de mesures qui contribuent à briser leur isolement. Ainsi, ils peuvent joindre un groupe de pairs qui comprend et accepte leur orientation, qui devient pour eux un modèle et qui les aide à bâtir leur estime de soi. En offrant une option autre que celle des bars, les groupes permettent aux jeunes de se rencontrer dans un milieu exempt de drogue et d'alcool. Enfin, par des présentations en classe, des conversations avec les parents et des mesures de sensibilisation des intervenants auprès des jeunes, ce projet contribue à faire changer les attitudes sociales élargies et à réduire l'homophobie et l'hétérosexisme.


Bibliographie
Association canadienne pour la santé publique (1998) Sain et sauf, Ottawa.

Gibson, G. (1989) Gay and Lesbien Youth Suicide in. The Secretary's Task Force on Youth Suicide: Final Report. United States Secretary of Health, Washington, DC.

Projet 10 (1998) Le suicide chez les jeunes lesbiennes, gais et bisexuels, Montréal

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