La revue le Vis-à-vie, vol. 10 nº 2, 2000
Le thème de ce numéro est « Suicide et orientations sexuelles ». 
Mort ou fif, différence assassinée
Michel Dorais
Professeur, École de service social
Université Laval
avec la collaboration de
Simon Louis Lajeunesse,
Étudiant, département de sociologie
Université Laval
Au Québec, le taux de suicide est particulièrement élevé chez les jeunes hommes de 15 à 29 ans comparativement au taux de suicide chez les filles du même âge. Or, une étude canadienne de Bagley et Tremblay (1997) a révélé un taux de tentatives de suicide jusqu'à 13 fois plus élevé chez les jeunes homo-
sexuels que chez les hétérosexuels. Au Québec, nous n'avons pas encore de recherches quantitatives sur cette question. Nous avons toutefois effectué une recherche exploratoire qui tente de cerner les motifs de tentatives de suicide chez plusieurs jeunes hommes homosexuels. Fruit d'une analyse en évolution, les résultats présentés ici ne sont que préliminaires (le rapport final de la recherche sera publié à l'automne 2000). Entre autres, ils ne tiennent pas compte de la comparaison à faire entre ce groupe de jeunes hommes homosexuels et un sous-groupe de jeunes hommes hétérosexuels que nous avons aussi interrogés.
Les participants
Au moment d'écrire ces lignes, en mai 2000, notre échantillonnage comprenait 28 répondants ayant tous fait des tentatives de suicide. Ils provenaient d'un peu partout au Québec, surtout des régions urbaines de Montréal et de Québec. Ils avaient entre 18 et 35 ans. Sept d'entre eux se sont définis comme hétérosexuels, les 21 autres comme homosexuels. Au moment de répondre à notre enquête, l'âge moyen était de 27 ans et la première tentative de suicide avait eu lieu entre 11 et 25 ans, pour une moyenne se
situant autour de 17 ans.
Tôt ou tard...
Selon leur récit de vie, deux profils de jeunes hommes homosexuels se dessinent : nous les avons appelés les « hâtifs » et les « tardifs ». Les hâtifs sont ceux que leur entourage a identifiés relativement tôt comme homosexuels, c'est-à-dire entre l'âge de 6 et 14 ans. Pour identifier une orientation homosexuelle chez un jeune, son entourage s'appuierait sur des stéréotypes physiques et psychologiques, comme le fait d'être moins habile dans les sports ou d'avoir des attitudes qu'on associe généralement au genre féminin. En ce sens, les jeunes identifiés tôt comme homosexuels sont des jeunes qui ne correspondent pas aux stéréotypes masculins. Par ailleurs, les jeunes hommes identifiés comme homosexuels ne le sont pas toujours, l'étiquette étant accolée en raison d'un non-conformisme de genre. Les tardifs, quant à eux, sont ceux que l'entourage a identifiés en tant qu'hétérosexuels et en conformité de genre, mais qui, généralement à la surprise de leur entourage, se sont pourtant révélés homosexuels vers la fin de l'adolescence ou au début de l'âge adulte. Cela dit, tous nos répondants homosexuels ont ressenti depuis l'enfance qu'ils étaient « différents », sans pour autant être en mesure de mettre des mots sur leur impression. Même s'ils ont des attirances homosexuelles, les garçons vus comme masculins, sportifs, bagarreurs ou qui ont des copines, passent cependant plus facilement pour hétérosexuels. Ils s'évitent ainsi la stigmatisation précoce vécue par ceux qui démontrent une certaine féminité (associée, à tort ou à raison, à l'homosexualité).
Cinq dimensions se dégagent des difficultés expérimentées par les jeunes hommes homosexuels de notre échantillon : la famille, l'école, la représentation sociale, le rapport à soi et le rapport au territoire.
La famille ou devenir étranger chez soi
La réprobation de la famille est toujours anticipée par nos répondants et, très souvent, elle s'avérera effective. Des messages répétés depuis la plus tendre enfance à l'effet que l'homosexualité est la pire chose qui puisse arriver à l'un des leurs provoquent la peur du rejet parental chez les jeunes se sentant d'orientation homosexuelle. Souvent, un climat de drame s'installe lorsque les
parents découvrent effectivement l'orientation sexuelle de leur fils. Le fait de n'avoir aucun appui ni référence pour traverser cette crise peut participer à des idéations suicidaires chez les jeunes concernés.
«À 16 ans, j'ai dit à ma mère que je me posais des questions et que je pensais que j'étais tapette. Elle m'a dit
« Tu sacres ton camp d'ici, je ne veux plus te voir ».
Certains parents ont besoin d'une période d'adaptation, après laquelle ils démontrent une bonne volonté à comprendre leur fils. Pour les pa-rents des hâtifs, c'est parfois moins difficile parce que des signes avant-coureurs ont amené les parents à imaginer cette éventualité et à s'y faire. La révélation de l'homo-
sexualité de leur fils est alors une nouvelle qui ne fait que confirmer
des doutes. Cependant, les parents soupçonnent rarement la situation dramatique dans laquelle se trouve leur fils. Car, la plupart du temps, le garçon ne parle pas de sa situation par honte de ne pas être celui qu'on s'attendait qu'il soit.
«J'avais 31 ans quand mes parents ont su de quelle violence j'avais été victime au collège. Ça a été tout un choc pour eux ».
Et quand les parents savent ou s'en doutent, ils ont peur de nommer les choses, de crainte d'encourager leur fils dans l'homosexualité ou tout simplement à cause de la honte qu'ils ressentent eux-mêmes du fait d'avoir un enfant homosexuel.
L'école, lieu d'apprentissage du mépris
L'école est un haut lieu de violence psychologique et physique, aux quelles s'ajoute un harcèlement moral soutenu. À l'école, les jeunes hommes sont potentiellement en danger permanent de se faire harce-ler et violenter par les autres garçons à propos de leur orientation homosexuelle ou leur non-virilité présumée.
« Je me suis sauvé de l'école très souvent. J'ai lâché l'école parce que je n'étais plus capable ».
Pour de nombreux garçons, les cours d'éducation physique servent à affirmer leur virilité et ce faisant, à ridiculiser ou à ostraciser ceux d'entre eux qui ne démontrent pas, selon eux, de cette virilité. La cour de récréation et les endroits fréquentés en périphérie de l'école servent aussi de tremplin aux manifestations de haine de l'homosexualité et de ceux qui y sont assimilés. Il est rare, par ailleurs, que tout autre garçon ou même qu'un adulte prenne la défense de ces jeunes ostracisés, selon le principe que celui qui défend un homosexuel peut être lui-même soupçonné de l'être.
« Ils m'ont frappé à grands coups de pied et tous ceux qui ont vu ça n'ont rien fait... À chaque fois que j'étais confronté à cette violence-là, elle me validait dans ma haine de moi-même ».
Il y a très peu de secours disponible. Ni professeur, ni surveillant, ni travailleur social n'interviennent au dire de nos répondants, contrairement à ce qui se passe, par exemple, quand on ostracise systématiquement un groupe ethnique ou religieux. Or, qui ne dit mot consent. Le discours tenu à l'école sur l'homosexualité (quand on en parle) est d'ailleurs généralement négatif ou, du moins, interprété comme tel.
« Quand l'infirmière a parlé d'homo-
sexualité, tout le monde s'est mis à rire...».
Bref, pour le garçon présumément homosexuel ou « féminin », l'école
constitue un milieu de vie hostile où il rencontre généralement peu d'aide et de protection. Ce climat d'anxiété et de violence, tant physique que psychologique, contribue à la dépression, au désarroi puis à l'idéation suicidaire. Le plus insidieux, c'est que les rares fois où un jeune se plaint auprès d'un responsable d'être harcelé et violenté, on lui fait généralement porter l'odieux de la situation : ce serait à lui de se défendre, de se faire invisible, d'affronter ses agresseurs... L'école semble très réfractaire à reconnaître la violence homophobe comme un problème collectif (on le reconnaît volontiers pour la violence sexiste
ou raciste). Ce problème doit être prévenu en intervenant sur ses cau-ses et non sur la victime, comme si cette dernière était responsable des sévices qu'elle subit.
Représentations sociales de l'homosexualité : silence, ridicule et injures
La dimension des représentations sociales est celle où interviennent journaux, revues, cinéma, publicité, télévision. C'est le lieu du « on-dit, les gens pensent que... ». C'est là où l'on retrouve toutes les images publiques de l'homosexualité. Or, dans les médias, il y a peu d'images positives et viables de personnes homosexuelles.
« Maintenant, y'a des gais à la télévision, mais ils sont tout seuls et ils n'ont pas de contacts physiques ».
L'environnement du jeune se fait, par ailleurs, le relais des stéréotypes et des préjugés populaires.
« À côté de chez nous, il y avait le fils de la voisine. Il s'appelait Pierre, mais tout le monde l'appelait Pierrette ».
Dans ce climat, il y a intégration de l'homophobie ambiante. Pour exorciser cette image négative, restent le déni (jusqu'à devenir soi-même homophobe), la fuite (dans l'alcool et la drogue, par exemple) ou la volonté d'en finir le plus vite possible avec cette vie sans issue.
Le territoire, une obsédante menace
Les allées et venues des jeunes identifiés comme homosexuels sont sources de stress pour eux, car ils ne savent jamais où et quand on va les insulter, les menacer ou les agresser.
«Je ne savais jamais quand les autres allaient me taper dessus ».
Ainsi, les recoins de l'école, les rues et les sentiers isolés sont à fuir. Les actes de violence commis dans ces lieux sont sans témoins. Souvent seuls, car ces jeunes ont peu d'amis, les jeunes étiquetés comme homosexuels sont des proies faciles.
« J'ai vécu la guerre totale. À tous les jours, à la fin des classes, je sortais par la porte arrière du collège et non par celle qu'utilisaient les autres, sinon j'étais sûr d'en manger une ».
Pour certains, le « village gai » de Montréal jouera plus tard un rôle important. Ce périmètre est perçu comme une façon de se réapproprier le territoire, un territoire vu comme un lieu de libération et de protection.
« J'ai fui à Montréal pour vivre ma vie gaie ».
Le rapport à soi ou l'avenir bloqué
Dans la dimension du rapport à soi, nous incluons le monde intérieur du jeune homme, c'est-à-dire ses émotions, ses peurs, ses désirs, ses attentes, ses craintes et ses déceptions. C'est à partir de cette inté-riorité que se forme l'idéation suicidaire, qui commence en général à se développer à la puberté (notons que la première tentative de suicide rapportée a été réalisée à 11 ans seulement et que nombre de répondants l'ont vécue à 13, 14 ou
15 ans).
L'intégration de l'homophobie et de l'intolérance face à la non-conformité de genre se fait très tôt. Par ailleurs, les jeunes ne se rendent évidemment pas compte eux-mêmes que leur vision péjorative de l'homosexualité ou de la féminité, le cas échéant, n'est pas la seule option possible tellement ils sont en contact uniquement avec des discours méprisants ou homophobes. Il faut ajouter que chez les hâtifs, qui subissent l'ostracisme et la stigmatisation depuis la plus tendre enfance, il y a une fatigue psychologique et émotive parfois insoutenable.
« Je me détestais en fif... J'étais à bout, je ne voulais plus en entendre parler ».
En somme...
Pour les jeunes hommes se sentant homosexuels ou qui sont identifiés comme tels, le goût de vivre est entamé par la peur d'être rejetés ou le fait de l'être effectivement - y compris par ses proches et ses pairs. Le harcèlement homophobe et ses
violences deviennent rapidement insoutenables. La famille et l'école, en particulier, envoient au jeune un constant message de dévalorisation que celui-ci finit par intégrer. Pour le jeune homme identifié comme homosexuel, isolé et sans ressources, l'une des seules solutions lui apparaissant, c'est de mettre fin à ce cauchemar au moyen du suicide.
Ce ne sont pas tous les jeunes hommes identifiés comme homo-sexuels qui font des tentatives de
suicide. Il nous faut comprendre pourquoi et évaluer les facteurs de résilience qui ont permis aux ex-
suicidaires interviewés de s'en sortir. Notre analyse n'est pas terminée, mais nous souhaitons que ce bref article préliminaire mette en lumière une réalité tragique et méconnue. Car, encore aujourd'hui, pour beaucoup de jeunes, il vaut mieux être morts que fifs...
Références :
Bagley, C et Tremblay, P. (1997). Suicidal Behaviors in Homosexual and Bisexual Males, CRISIS, vol. 18, no. 1.
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