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La revue le Vis-à-vie, vol. 10 nº 2, 2000

Le thème de ce numéro est « Suicide et orientations sexuelles ».photo Joanne Otis

Événements suicidaires chez les hommes gais

Joanne Otis, Ph.D.
En collaboration avec des membres
du département de sexologie de l'UQAM



Lors du premier congrès interna-
tional de la francophonie en prévention du suicide 2000, en avril dernier à Québec, Michel Dorais présentait un exposé intitulé « Mobiles de tentatives de suicide chez des jeunes hommes homosexuels ou bisexuels ». Dans cette communication,
M. Dorais attirait l'attention sur l'ampleur de ce phénomène chez ces adolescents et sur l'interdépendance possible entre leur détresse psychologique et leur orientation
sexuelle (Charbonneau, 2000). En appui à ses propos, des données encore partielles recueillies récemment indiquent que 39 des 59 jeunes gais, lesbiennes et bisexuels (GLB) de 13 à 22 ans participant à un projet de promotion de la santé sexuelle dans quatre villes canadiennes (le projet Safe Spaces), rapportent avoir déjà pensé à se suicider et 19 disent avoir fait au moins une tentative pour s'enlever la vie (Otis, Girard, M.-E., Ryan & Bourgon, non pu-blié). Or, il semblerait que l'expérience suicidaire chez les GLB ne se manifeste pas qu'à l'adolescence ; elle serait aussi le lot d'une bonne proportion d'adultes, tout au moins d'adultes masculins. C'est ce que supportent les résultats présentés en mai dernier par les chercheurs de la cohorte OMEGA, lors de la 9ième conférence annuelle canadienne de la recherche sur le VIH (Otis et al., 2000). Le présent texte reprend l'essentiel de cette communication.

OMEGA est une étude longitudinale menée depuis octobre 1996 dans la région de Montréal auprès de plus de 1 400 hommes gais et bi-
sexuels séronégatifs pour le VIH, en vue d'apporter une meilleure compréhension des facteurs épidé-miologiques et psychosociaux associés à l'infection par le VIH et à sa prévention. Ces hommes sont rencontrés à tous les six mois pour participer à une entrevue et pour être soumis à un test de dépistage du VIH. Lors de leur quatrième rencontre à OMEGA, la question des expériences suicidaires est abordée avec eux et, en décembre 1999,
629 participants avaient complété cette étape de l'étude. L'intérêt d'OMEGA pour des événements de vie comme l'expérience suicidaire tient à l'hypothèse suivante : il est fort probable qu'un acte suicidaire et qu'une conduite à risque d'infection au VIH aient en commun des facteurs prédisposants ou précipitants qui caractérisent la vulnérabilité individuelle et sociale de plusieurs hommes gais et bisexuels.

Les résultats obtenus choquent (tableau 1). Plus de 71, 0 % des participants d'OMEGA ont, au moins une fois dans leur vie, pensé à se suicider et pour plus de la moitié, cela s'est produit plus d'une fois. En moyenne, c'est autour de 19 ans que ce sentiment s'est manifesté pour la première fois et chez ceux qui ont ressenti ce désir de mort plus d'une fois, la dernière expérience est
rapportée autour de 30 ans (il faut
se rappeler que les participants d'OMEGA ont, en moyenne, 32 ans). Plus alarmantes encore sont les données concernant la prévalence des tentatives de suicide. Plus d'un participant d'OMEGA sur trois raconte avoir tenté, au moins une fois dans sa vie, de mettre fin à ses jours. Parmi ces hommes, 30 % ont tenté de s'enlever la vie entre deux et cinq fois, alors que 10 % rapportent plus de cinq tentatives. La première tentative est rapportée autour de
20 ans et la dernière, pour ceux qui ont vécu cet état de crise plus d'une fois, se situe autour de 27 ans. Ces données contrastent de façon cruelle avec les proportions observées dans l'Enquête sociale et de santé 1992-1993 réalisée par Santé Québec. Selon cette enquête québécoise, 4,5 % de tous les hommes de 15 à 24 ans et 3,5 % des hommes de 25 à 44 ans auraient eu des idées suicidaires sérieuses au moins une fois dans leur vie. Bien que, selon nous, les données de cette enquête sous-estiment l'ampleur actuelle de ce phénomène chez les hommes adultes québécois, l'écart entre ces prévalences et celles obtenues chez nos participants demeure inquiétant.

Tableau 1
Prévalence des événements suicidaires chez les participants d'OMEGA

Événements

Fréquences %
Idéations suicidaires aucune
1
2 à 5
6 à 50
> 50
28,7
23,5
23,0
13,2
11,6

Tentatives de suicide

aucune
1
2 à 5
> 5

63,9
21,4
11,0
3,7

En comparant le profil des hommes ayant déjà fait au moins une tentative de suicide à celui des autres participants d'OMEGA, il est possible de dégager certains constats sur les plans sociéodémographique, comportemental et psychosocial. D'abord, sur le plan sociodémographique, une plus forte proportion se retrouve chez les anglophones et les allophones, alors que la prévalence est moins élevée chez les francophones. Un plus faible revenu ou le fait d'être sans emploi caractérise aussi ce groupe. De plus, chez les hommes ayant fait plusieurs tentatives, une plus forte proportion se retrouve parmi les moins scolarisés. Ainsi, des conditions sociodémographiques plus précaires sont-elles associées au fait d'avoir posé des gestes suicidaires par le passé. Sur le plan comportemental, les hommes ayant tenté de se suicider sont proportionnellement plus nombreux parmi ceux qui rapportent s'être injecté des drogues de façon récurrente ou s'être engagé dans des
activités de prostitution et ce, au cours des deux dernières années. Conduites à risque et tentatives de suicide sont donc intimement liées, les unes et les autres étant la manifestation d'un rapport plus ou moins adapté à soi, à son corps, à la vie et à la mort.

Enfin, sur le plan psychosocial, certains résultats nous aident à comprendre ces interdépendances. Les hommes ayant posé des gestes suicidaires se retrouvent parmi ceux qui, pour des raisons intrinsèques (sentir pleinement leur vie, dépasser leurs limites...) sont davantage enclins à prendre des risques dans la vie en général. Plus que les autres, ils ont vécu au cours des six derniers mois un sentiment d'isolement et de solitude. Ils se sont sentis éloignés de leurs proches et ont eu de la difficulté à entrer en relation avec les autres. De plus, leur rapport à leur orientation sexuelle est moins harmonieux. Une plus forte proportion de ces hommes ont du mal à accepter leur orientation sexuelle et à la vivre de façon ouverte dans leur divers milieux de vie, que ce soit avec leurs amis, leur famille ou leurs collègues de travail ou d'études. Les hommes ayant fait plus d'une tentative disent vivre davantage dans la crainte qu'on découvre leur orientation sexuelle, ou avoir été victimes de rejet et de discrimination à cause de leur orientation sexuelle. On ne peut donc nier l'importance du lien entre leur détresse psychologique et leur condition d'hommes gais ou bi-
sexuels confrontés à un milieu social plus ou moins tolérant. Un dernier résultat mérite d'être souligné,
car il accentue la vulnérabilité de
ces hommes. Les participants d'OMEGA qui rapportent avoir tenté de s'enlever la vie au moins une fois par le passé, sont deux fois plus nombreux à déclarer avoir aussi vécu au moins un événement de relations sexuelles (avec ou sans pénétration) sans leur consentement. D'un point de vue clinique, ce type d'événement abusif ne peut être écarté comme facteur associé à une détresse psychologique susceptible d'entraîner un geste suicidaire.

La haute prévalence des idéations suicidaires et des tentatives de
suicide chez les participants d'OMEGA, sans être le reflet fidèle de ce qui se passe dans le milieu gai, est tout de même un indice de la vulnérabilité psychologique et sociale de plusieurs hommes gais et bisexuels. Pourtant, ces chiffres alarmants contrastent avec la faible proportion de ces hommes qui ont fait appel à une ressource formelle ou informelle au moment où ils ont vécu ces événements, soit 43,2 %. Est-ce là le reflet de la capacité actuelle des réseaux communautaire, de la santé et des services sociaux à répondre adéquatement aux besoins spécifiques de ces hommes ? Ce constat indique tout au moins qu'en de telles situations, moins de la moitié de ces hommes ont perçu qu'il était possible d'être accueillis ou aidés par l'une ou l'autre ressource.

Les ressources auxquelles ils ont fait appel sont toutefois multiples (tableau 2), les plus importantes étant un intervenant psychosocial ou un ami, alors que les lignes d'écoute téléphonique, incluant celle de Suicide-Action Montréal, ont été moins utilisées.

Tableau 2
Ressources sollicitées par les participants d'OMEGAayant vécu au moins un événement suicidaire et fait appel à l'aide

Ressources sollicitées

%

intervenant psychosocial

ami (e)s

professionnel de la santé

membre de la famille

partenaire

ligne d'écoute SAM

ligne d'écoute gaie
(GAI-ÉCOUTE)

autre ligne d'écoute

intervenant d'un organisme
communautaire gai

intervenant d'un organisme
communautaire sida

68,4

62,9

38,7

32,6

23,4

19,4

13,6

13,5

9,6

0,5

Le suicide chez les gais : double malaise, mais aussi double défi à relever. Bien que la mission première d'OMEGA ne soit pas orientée vers une meilleure compréhension du phénomène suicidaire chez les gais et bisexuels, puissent ces données alimenter la réflexion et contribuer, avec les résultats d'autres recherches, à pousser les instances concernées à agir.


1 Les collaborateurs sont : R. Noël, R. Lavoie, R. LeClerc, B. Turmel, M. Alary, R. Rémis, J. Vincelette, R. Parent, M. Gaudreault, B. Mâsse et le groupe de recherche OMEGA.

RÉFÉRENCES
Charbonneau, L. (2000). Le suicide et les hommes. Le Vis-à-vie, 10 (1), 28-33.

Otis, J., Girard, M.-E., Ryan, B., & Bourgon, M. (1999). (non publié). « Safe Spaces». Profil psychosocial et comportemental des jeunes gais, lesbiennes et bisexuels participant à un programme de promotion de la santé sexuelle. Document-synthèse à l'intention des intervenants. Issu du projet de recherche intitulé «Empowerment des jeunes gais, lesbiennes et bisexuels : processus d'implantation et effets du projet «Safe Spaces» dans quatre villes canadiennes», subventionné par le PNRDS (6605-08-1998/255-0009-AIDS).

Otis, J., Noël, R., Lavoie, R., LeClerc, R., Turmel, B., Alary, M., Rémis, R., Vincelette, J., Parent, R., Gaudreault, M., Mâsse, B. and The OMEGA Study Group (2000). Suicide and social vulnerability to HIV infection among gai and bisexual men in Montréal. Ninth Annual Canadian Conference on HIV/AIDS Research, Abstract #471p, Montréal, Canada.

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