La revue le Vis-à-vie, vol. 10 nº 2, 2000
Le thème de ce numéro est « Suicide et orientations sexuelles ».
HISTOIRE DE VIE « ...Je voudrais tellement être comme tout le monde, avoir femme et enfants, mais les hommes m'attirent... »
Francine Gratton
Professeure à l'Université de Montréal
Chercheure au C.R.I.S.E.
En 1996, nous avons publié une étude dont le but était de comprendre comment des jeunes du Québec (18-30 ans) en étaient venus à se suicider.
Pour proposer une explication, nous avons reconstitué la vie de cinq jeunes suicidés à l'aide d'une trentaine d'entrevues auprès des proches et de documents personnels écrits de la main de ces jeunes. De l'analyse de ces matériaux, a émergé le rôle primordial que les valeurs et les ressources ont joué dans la décision de ces jeunes de mettre fin à leurs jours. Avant de se suicider, chacun avait considéré à sa manière les valeurs qu'il privilégiait et avait fait le bilan des ressources qu'il possédait ou ne possédait pas pour vivre en fonction de ses valeurs. Il ressortait également un manque de connexion vitale entre les valeurs et les ressources de ces jeunes. Nous aboutissions à quatre types de suicide de jeunes nommés des « suicides d'être », en raison de l'influence directe ou indirecte des valeurs dans ces suicides.
Le thème de ce numéro du Vis-à-vie, Suicide et orientations sexuelles, incite à partager avec vous l'histoire de vie de Denis. Ce jeune nostalgique met fin à ses jours à l'âge de 30 ans. Son histoire illustre un type de suicide commis par impuissance des ressources d'un jeune à concrétiser ses valeurs. Malgré ses efforts, ce jeune homme imbu de valeurs personnelles se sent incapable d'orienter sa vie en fonction d'elles, parce que ses ressources sont insuffisantes. Son intense questionnement à propos de son orientation sexuelle a contribué, entre autres, à l'empêcher de vivre en fonction de la valeur qu'à la fin de sa vie, il privilégiait plus que tout au monde : la normalité.
L'histoire de vie du jeune nostalgique en trois épisodes
Né dans une région de l'est du Québec, Denis est le cinquième d'une famille de huit enfants. Il a six mois quand sa famille déménage dans le nord-ouest québécois. Il y passera toute son enfance et une partie de son adolescence, jusqu'à l'âge de 14 ans.
Des années de bonheur
Denis est un bébé resplendissant de santé. Enfant très affectueux, il exprime facilement son amour à ses proches. On relève aussi sa douceur qui, à l'école primaire, le rend sujet à de mauvais traitements de la part des plus vieux. Les enseignants de son école le trouvent studieux, aimable et poli. Ils ne manquent pas de souli-gner l'excellence de sa conduite et de son travail. À la fin du primaire, on lui propose même de « sauter » une année.
Son milieu de vie étant financièrement modeste, le père doit cumuler deux emplois pour parvenir à joindre les deux bouts. Il n'est pas souvent avec les siens et de plus, il souffre d'un problème d'alcoolisme. Cette situation ne semble cependant pas avoir créé un climat particulièrement tendu à la maison, du moins aucun proche rencontré ne le mentionne. Denis a donc six surs et un frère, son aîné de quatre ans. Ils se tiennent tous, s'entendent bien et se rallient autour de la mère, le véritable
centre du foyer. Cette femme est très forte, physiquement et psychologiquement.
Ainsi, loin d'être démuni, ce garçon possède de grandes ressources personnelles et son avenir s'annonce prometteur.
Usure progressive des ressources : Denis descend aux enfers
Les parents décident un jour de déménager à Montréal. Denis a 14 ans. Pour lui, cela marque le début d'une difficile période de six à sept ans, alors que ses ressources personnelles se détériorent sérieusement.
Lorsque qu'il entreprend son secondaire, Denis est parachuté dans un environnement physique et humain totalement inconnu. Il fréquente une école de quartier dont la réputation laisse beaucoup à dési-rer en raison de la drogue qui y circule librement. Il en consomme et s'y accroche davantage que bon nombre d'autres jeunes. À 18 ans, Denis quitte son milieu familial pour aller cohabiter avec des amis. Ses problèmes de drogue s'aggravent et ses résultats scolaires sont en chute libre. De peine et de misère, il obtient son diplôme d'études secondaires en formation générale, non sans avoir enregistré plusieurs échecs scolaires en cours de route.
Au début de la vingtaine, des pro-blèmes de santé mentale se révèlent de plus en plus chez Denis. Il devient étrange et imprévisible. Les membres de sa famille sont inquiets, on le sent souffrir beaucoup moralement. Durant deux ou trois ans, ses proches le voient dégringoler, jusqu'au jour où il devra être hospitalisé en psychiatrie. Là, on conclut à un diagnostic de schizophrénie. À partir du début de la vingtaine et jusqu'à sa mort, Denis sera épisodiquement suivi en psychiatrie. Régulièrement, il devra faire de nouveaux séjours à l'hôpital psychiatrique.
C'est avec un profond chagrin que sa famille l'a vu, entre l'adolescence et ses 25 ans, s'abîmer et se défaire progressivement.
L'émergence de son besoin de « normalité »
L'élan vital est fort en Denis. Il va rebondir dans les cinq dernières années de sa vie et se révéler à lui-même son besoin nostalgique de revenir à une vie « normale ». Il part de loin, il ne demande pas la lune, juste des « aspirations raisonnables », juste vivre « normalement », comme tout le monde. Voyons brièvement comment a émergé et s'est consolidée sa valeur personnelle de « normalité ».
À compter du milieu de sa vingtaine, on décèle chez Denis, de façon de plus en plus marquée, une grande déception et une profonde insatisfaction de son sort. C'est en regardant autour de lui et en se comparant aux membres de sa fratrie que s'est amorcée la prise de conscience de son « anormalité ». Avec tristesse et colère, il constate qu'il est le seul membre de la famille à souffrir d'une maladie mentale. Il réfléchit aux raisons possibles. À cause de la drogue ? Parce qu'on ne l'a pas suf-fisamment aimé dès sa naissance ? À cause de son hérédité ?
Tous les efforts que Denis a déployés pour trouver la cause de sa maladie mentale n'améliorent pas sa condition. Mais il poursuit néanmoins son travail intérieur pour se redécouvrir lui-même.
La confusion sur son orientation sexuelle : un obstacle à la « normalité » de Denis
De plus en plus, Denis réalise qu'il veut à tout prix mener une vie parfaitement « normale ». Dans cette vie, il ne prendrait plus de médication, il aurait un travail gratifiant et lucratif et posséderait les biens matériels qui en découlent, il aiderait les autres dans le besoin. Et lui, qui a si bien connu la misère, se plairait à voyager à loisir, à jouer ou à compo-ser de la musique. Peu de temps avant son suicide, il écrivait :
J'ai des aspirations que je considère raisonnables : voyager à loisir, surtout aux Pays-Bas (terre natale de mes ancêtres) pour y observer sa culture et son exubérance sociologique. Mélomane sans être virtuose, je réussis à créer des ambiances agréables au clavier, des mélodies bien structurées et cohérentes, d'un style peu connu. De toute évidence, il m'est possible d'effectuer des progrès lorsque je mets du mien dans ce que j'accomplis.
Comme c'est le cas chez les aînés de sa famille, cette vie « normale » implique aussi de vivre avec une femme et même de fonder une famille avec elle. Dans les dernières années de son existence, Denis fait souvent cette confidence : « ...Ah ! si j'avais une femme ! J'aimerais ça me marier, avoir des enfants ». Ce rêve de rencontrer l'amour de sa vie, il le décrit admirablement bien dans cette petite histoire qu'il a imaginée :
Tous les matins, monsieur Germain se lève et va prendre le métro pour aller travailler. Célibataire, il rêve toutes les nuits de la femme de sa vie. Jamais ne l'a-t-il encore rencontrée dans le réel. Un jour pourtant, à l'aube, il la voit dans le reflet que lui renvoient les portes et les fenêtres du wagon. C'est elle, sans nul doute. Elle lui sourit. Elle lui fait signe de la main. Ses lèvres s'agitent, plutôt elles s'ouvrent délicatement, apportant à Germain un rayon d'espoir. Elle lui a parlé. Il le sait. Il l'a vue. Il lui a presque répondu.
Mais la fin de son récit incite à penser que Denis ne s'attend pas vraiment à ce que son rêve se réalise :
Il allait le faire tout comme s'il était là. Mais voilà, ce n'était que fictif. Pure vision hallucinatoire commandée par son désir ardent de la rencontrer... Cette femme n'existe pas.
À la fin de sa vie, une jeune fille de santé mentale fragile lui manifeste son amour et son désir d'habiter avec lui. Même si elle est dotée de plusieurs qualités, Denis ne veut pas former un couple avec elle. Non seulement il n'en est pas amoureux, mais il a tant de difficultés à régler ses propres problèmes qu'il refuse de s'en créer d'autres en s'unissant à une femme prise dans le même pétrin que lui. Denis se suicidera peu de temps après avoir senti la pression exercée par cette jeune femme pour habiter avec lui. Il n'aura partagé sa vie quotidienne ni avec elle, ni avec aucune autre femme.
Pour Denis, vivre une vie « normale », c'est entretenir des rapports amoureux avec une personne de l'autre sexe. Au-dedans de lui-même, il n'en est pas moins confronté à la réalité complexe et ambivalente de sa libido. Son orientation sexuelle est confuse. Tout comme il a aimé avoir des relations hétérosexuelles, les hommes l'attirent et l'excitent. Sa jeune sur nous dit :
« ...Même lui, il ne savait pas s'il était gai ou si ... Il y avait des choses qu'il vivait par rapport à ça. Il m'avait dit » Comment je t'expliquerais ? C'est pas parce que je le veux mais ... je vois un gars, un beau, pis je bande. Je ne commande pas ça là, mais c'est ça qui arrive. Qu'est-ce que tu veux que je fasse avec ça ?» .
Deux ou trois ans avant de se suicider, il forme un couple avec un jeune homme et il fréquente des bars gais. À ses proches, il révèle alors clairement ses tendances. Cette expérience de vie commune se termine au bout de quelques mois. Selon sa famille, « ...c'était difficile à vivre pour Denis d'être ainsi tiraillé sexuellement et de ne pas répondre aux normes de la société ».
Conclusion
Ainsi, pendant les quatre, cinq dernières années de sa vie, Denis a trimé dur pour pouvoir éventuellement satisfaire à toutes ses « aspirations raisonnables ». En vain. Efforts sur efforts, déception après déception, il a tourné en rond. Ce qu'il peut ne connecte pas avec ce qu'il veut. Comme il le dit à l'une de ses surs la fin de semaine avant sa mort : « ...Je suis tanné de vivre. Je suis fatigué de me battre ». Il a bien essayé, mais cela n'allait pas du tout. Il s'enlève la vie.
Ainsi, nous pourrions poursuivre longuement sur l'influence qu'a pu exercer l'ambivalence sexuelle de Denis sur son suicide. Le type d'étude que nous effectuons n'a pas pour but de démontrer une relation de cause à effet entre l'homosexualité et le suicide. Mais, nous pouvons certainement affirmer que l'ambivalence sexuelle de Denis a semé en lui une grande confusion et qu'elle fut un obstacle de taille à la réalisation de ce qui, pour lui, représentait une « vie normale ».
1 Les histoires de vie longuement relatées dans Gratton (1996) montrent comment a été préparé et réalisé chacun des cinq suicides.
2 Ce nom est fictif. L'histoire de vie de ce jeune s'est construite à partir de plus de dix heures d'entrevues réalisées auprès de sa mère et de trois de ses surs. Nous avions aussi des écrits personnels de Denis : des poèmes, des lettres écrites à des membres de sa famille, un texte rédigé lors du Sommet québécois de la jeunesse, un dossier faisant état de démarches effectuées la dernière année de sa vie en vue de réali-ser un stage à l'extérieur. Notre information se complétait de dix bulletins de notes, six au primaire et quatre au secondaire et de dépliants sur quelques organismes dans lesquels il était beaucoup impliqué.
Bibliographie
Gratton, F. (avec la collaboration de Jacques Lazure). 1996. Les suicides d'être de jeunes québécois. Ste-Foy : PUQ, 338 pages.
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