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La revue le Vis-à-vie, vol. 10 nº 3, 2001

Le thème de ce numéro est « Suicide et Premières Nations ».photo Lucie Charbonneau

Au début, il y avait les Autochtones

Lucie Charbonneau
Directrice intérimaire et responsable de projets


Les premières traces d’occupation humaine en Amérique du Nord datent d’environ 50 000 ans. C’est relativement récent si on les compare à celles de l’Homo erectus, découvert il y a 1 500 000 ans ou des australopithèques, qui ont vécu il y a au moins quatre millions d’années. L’occupation de l’Amérique par des groupes humains remonte cependant à quelque 15 000 ou 18 000 ans.

Le continent s’est vraisemblablement peuplé en deux étapes. Venues d’Asie par le détroit de Béring (au moment où les eaux étaient basses) il y a plus de 15 000 ans, les populations migrèrent d’abord vers le Sud pour peupler le sud du Canada et du Québec, les États-Unis, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. Environ 10 000 ans plus tard, une deuxième vague s’est tournée vers l’Arctique canadien, notamment vers le Labrador et le Groenland.

Là où les premiers sont les derniers
La venue des Européens il y a 500 ans est donc toute récente, par rapport aux peuples qu’on nomme, à juste titre, les Premières Nations ! Au début du 16ième siècle, quand les Européens se sont installés sur les rives du Saint-Laurent, des nations autochtones y vivaient déjà en sociétés complexes ou en groupes familiaux autonomes. Ces nations possédaient une culture, une langue, des coutumes et des croyances qui leur étaient propres.

La pêche et la chasse au gros et au petit gibiers assuraient la survie des populations plus nordiques, alors que la cueillette s’ajoutait au menu des peuples du sud du Québec. Le nomadisme s’est répandu au sud comme au nord, bien que l’agriculture (maïs, haricot, courge, tournesol, tabac) et surtout l’abondance des ressources littorales (poissons, mammifères marins, oiseaux aquatiques, œufs, coquillages), aient amené quelques communautés à un certain sédentarisme dans le sud-est du Québec.

Les Européens arrivèrent donc dans des nations bien organisées et surtout, parfaitement adaptées à leur environnement géographique, climatique et humain. La convoitise de nos ancêtres pour ces territoires et ces ressources nouvellement découverts mettra en péril l’équilibre écologique, pourtant maintenu depuis des millénaires par les Premières Nations.

La relation de causes à effets
C’est maintenant bien connu : les communautés autochtones éprouvent de graves difficultés au niveau social. Il apparaît relativement complexe de saisir les véritables raisons qui sous-tendent ce malaise. Essayons quand même d’en clarifier quelques-unes.

Jusqu’aux années 1950, les Attikamekws vivaient encore selon un mode de vie traditionnel qui favorisait l’entraide, la vie communautaire et la vie culturelle. Les familles vivaient dans de grandes tentes installées sur leurs territoires. Les rôles de chaque membre de la famille étaient bien définis, les hommes pourvoyeurs allaient à la chasse, alors que les femmes veillaient au bon fonctionnement
familial, à l’éducation des enfants, à la préparation de la nourriture, etc. et ce, en dépit du fait que la religion catholique avait déjà commencé son travail d’acculturation en « diabolisant » leurs croyances et leurs coutumes. En effet, les religieux en visite au village se chargeaient d’inculquer à la population la foi et la religion catholique, tout en la menaçant d’éventuels châtiments si elle poursuivait la pratique des rites traditionnels.

En conséquence, les aînés d’aujourd’hui sont souvent des catholiques très croyants. C’est d’ailleurs d’un mauvais œil qu’ils voient le récent retour aux traditions ancestrales, toujours perçues comme des rites pratiquement « sataniques ». La sédentarisation de la population, la construction d’habitations, l’arrivée de l’électricité dans les réserves, etc. ont donc sérieusement affecté le mode de vie traditionnel. Les communautés ont dû apprendre à composer avec des relations interpersonnelles plus individualistes, de
même qu’avec des structures politiques nouvelles beaucoup plus complexes.

Vint ensuite l’époque des pensionnats, époque qui a profondément bouleversé la génération des 25-50 ans. Vivant jusqu’alors dans leurs familles, les enfants ont été pratiquement enlevés à leurs parents pour recevoir une « éducation convenable ». En perte de contact avec leurs parents (ils ne retournaient chez eux que pour les vacances prolongées d’été), ces enfants en venaient à ne plus pouvoir parler leur langue. Dans les murs de ces institutions, ils étaient souvent méprisés et abusés. On peut donc facilement imaginer le traumatisme que toutes les personnes de la communauté ont vécu, autant les parents que les enfants.

C’est ainsi qu’une grande partie du mode de vie traditionnel et de l’identité des Attikamekws se sont émoussés. Et que dire des ravages au niveau de l’estime de soi qu’un tel mépris peut laisser... Les planifications d’assimilation du gouvernement ont bien failli fonctionner ; cet insidieux processus d’acculturation a pu ainsi trouver une terre d’implantation fertile.

Les temps modernes
Graduellement, la modernité s’est infiltrée partout. Les jeunes d’aujourd’hui sont très différents de leurs parents. Les gangs de jeunes effraient par leur audace. Manquant douloureusement de repères dans leurs communautés, à l’instar de leurs parents, ils utilisent les drogues dures et l’alcool pour tenter d’engourdir toute cette douleur. Les
parents actuels sont ceux qui ont vécu l’époque des pensionnats. Ayant peu reçu de la vie familiale et de leurs propres parents, ils ont de la difficulté à savoir comment éduquer et encadrer leurs jeunes qui, bien souvent, se retrouvent à la fois tout-puissants et désespérés. Les parents abusés deviennent tantôt des abuseurs, la violence conjugale est un lieu commun et les jeunes filles ont des enfants de plus en plus tôt. Tranquillement, la communauté et les gens se sont déresponsabilisés de leur destin et de leurs comportements, les familles sont souvent profondément divisées et l’entraide a pratiquement disparu.

Les conditions d’habitation sont aussi un sujet de préoccupation pour la population attikamekw. Il y a effectivement peu de constructions nouvelles dans les communautés, même si la population ne cesse d’augmenter, et lorsqu’il y en a, on dresse une liste d’attente afin d’attribuer les maisons un peu plus équitablement. Les jeunes familles habitent donc longtemps chez leurs parents, ce qui crée un surpeuplement dans les résidences. Cette promiscuité et le manque d’intimité ont certainement un impact au niveau de l’organisation familiale et des relations interpersonnelles. Lorsque les beaux jours de printemps arrivent, les jeunes se retrouvent à l’extérieur sans supervision, car rares sont ceux qui disposent d’un lieu agréable et intime. Comment s’étonner, alors, que la problématique du suicide occupe une telle place à l’intérieur de ces communautés ?

Le suicide chez les Attikamekws
Les Attikamekws ont un taux de suicide de trois à cinq fois plus élevé que les taux du Québec et du Canada. Le recours au suicide comme solution possible à la souffrance et aux difficultés est de plus en plus fréquent. Le nombre croissant de tentatives de suicides, en parti-culier chez les jeunes femmes, devient très inquiétant. Il nous révèle l’urgence d’agir pour contrer le phénomène. Le suicide touche profondément les survivants aussi. En fait, il n’est pas rare qu’une personne suicidée soit idéalisée. Pire encore, il arrive qu’on la considère comme un exemple à suivre, celui d’une personne qui a réussi à résoudre ses difficultés.

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 (Rév. 13/08/02