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La revue le Vis-à-vie, vol. 10 nº 3, 2001

Le thème de ce numéro est « Suicide et Premières Nations ».photo Arlene Lalilberté

Rencontre avec... Jimmy Hunter

Arlene Laliberté
Doctorante en psychologie communautaire à l'UQAM


Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, monsieur Hunter n’est pas un chasseur. C’est un leader autochtone.

En fait, cet homme compte au-delà de trente années dans le métier : conseiller de bande, puis chef et enfin, grand chef. Jusqu’à tout récemment, Monsieur Hunter a même assumé la présidence de l’Association de développement des Algonquins, un organisme sans but lucratif visant
le développement économique
des communautés algonquines. Aujourd’hui, Jimmy Hunter est devenu Grand chef de l’Algonquin Tribal Council, qui regroupe six communautés algonquines de l’Abitibi-Témiscamingue et de l’Outaouais. En plus de travailler sur le plan politique pour améliorer la situation des communautés amérindiennes, monsieur Hunter offre son temps et son expérience aux jeunes, notamment en donnant des conférences dans les écoles de sa région. À quelques reprises, on l’a invité à donner des conférences dans des congrès sur la santé mentale des Autochtones.

Un homme de cœur et
d’expérience

Jimmy Hunter n’est pas que physiquement imposant. Sa présence aussi est impressionnante, malgré une certaine réserve. D’un calme contagieux, attentif, il se fait un devoir de bien accueillir ses interlocuteurs. Jimmy Hunter écoute plus qu’il ne parle et quand il ouvre la bouche, chaque mot est bien pesé. Tout ce qu’il dit est basé sur son expérience, sur ce qu’il a vécu, vu et entendu. « Appelle-moi juste Jimmy » me dit cet homme simple et généreux. Très concret, il ne m’entretient pas de rhétorique politique ou de grands slogans entreprenants. Jimmy ne connaît pas plus les statistiques sur le suicide que les termes scientifiques s’y rattachant. Par contre, il sait parler avec conviction de ce qu’il voit quotidiennement dans les communautés autochtones : la souffrance.

La souffrance au quotidien
Il est difficile de parler suicide en faisant abstraction des autres pro-blèmes sociaux que l’on retrouve dans les communautés autochtones. Abus d’alcool et de drogues, violence familiale ou interpersonnelle et incestes en sont quelques exemples. En fait, l’enchevêtrement des pro-blèmes rend difficile l’identification des facteurs menant au suicide. Les communautés amérindiennes du Témiscamingue vivent les mêmes difficultés que celles de l’Abitibi, mais le suicide est quasi inexistant chez les premières, alors que pour les deuxièmes, le suicide et le parasuicide sont des problèmes criants, particulièrement chez les jeunes.

Selon monsieur Hunter, « ...l’alcool n’est qu’un problème superficiel. Ce sont les problèmes moins évidents qui mènent un individu à se suicider ». Quels problèmes, Jimmy ? « Ça peut être, entre autres, la dépression, l’abus sexuel, le manque d’estime de soi, la dysfonction familiale, etc. ». Il ajoute que si les communautés du Témiscamingue ne règlent pas dès maintenant leurs problèmes sociaux, elles risquent de voir augmenter de façon importante leur taux de suicide.

« Il n’y a rien pour les jeunes. Il n’y a pas d’emplois, pas de spiritualité, pas d’avenir. Les jeunes ne savent pas qui ils sont et ils n’ont personne pour les guider ». Jimmy Hunter insiste. « Plus de gens doivent s’impliquer dans leur communauté, plus de gens doivent être à l’écoute des jeunes, c’est important ». Plus tard, il dira « ...je ne suis pas un professionnel, mais j’ai une expérience que je peux partager. S’il y a des jeunes qui peuvent apprendre de mes erreurs, ce sera déjà un pas en avant ».

Problème privé ou collectif ?
Tout en partageant son expérience, Jimmy Hunter accorde une oreille attentive à tous ceux qui en ont besoin.

C’est d’ailleurs de cette façon qu’il a appris que plusieurs jeunes
de sa propre communauté, au Témiscamingue, se sentent mi-sérables, certains d’entre eux pensant même au suicide. « Il y a un profond mal-être chez ces jeunes ». Malheureusement, le sujet du suicide est encore tabou dans les communautés autochtones de l’Abitibi-Témiscamingue, où les menaces suicidaires ne sont pas prises au sérieux. Bien souvent, la personne qui dit vouloir se suicider va être ridiculisée et parfois même, mise au défi de le faire. Ce n’est pas l’affaire de la communauté, voilà ce qu’entend le plus souvent monsieur Hunter lorsqu’il aborde la question du suicide avec les siens. Une attitude d’évitement, en somme. « Comme on ne veut pas aborder ce problème, comme on ne veut même pas en parler, on préfère ne pas prendre la menace au sérieux », soutien monsieur Hunter. En fait, ils ne réalisent pas que le fait de vouloir contourner le problème ne fait que l’exacerber. « C’est toujours ça qu’on fait. On masque les problèmes et les sentiments, et la situation empire ». Soutenant qu’un engagement communautaire est nécessaire à tous les niveaux, Jimmy Hunter ajoute que la majorité des efforts et des argents sont investis dans le développement économique, mais qu’il sera impossible, hélas ! d’avoir une économie durable si on ne prend pas d’abord en charge les difficultés sociales. « Peu importe le nombre d’emplois créés, les problèmes seront toujours là et ils feront toujours des ravages si on ne les règle pas ». Selon le grand chef Hunter, même si les Autochtones de sa communauté ne se suicident pas, ils vont quand même se tuer d’une façon ou d’une autre par le biais des accidents de la route, de consommation d’alcool ou de violence. Les nombreux comportements auto-destructeurs sont le signe que les choses vont mal.

D’autres avenues
C’est clair pour Jimmy Hunter : le suicide n’est pas la façon de s’en sortir. « On doit apprendre à accepter et à transiger avec nos sentiments et on doit l’apprendre à nos jeunes ». En effet, plusieurs programmes commencent à voir le jour dans les communautés amérindiennes de l’Abitibi-Témiscamingue. Pour promouvoir la santé mentale, un certain nombre d’intervenants travaillent avec les adolescents et d’autres, avec des enfants d’âge préscolaire. Par exemple, on discute des effets de l’alcool et de la drogue, on aide les jeunes à mieux exprimer leurs émotions et on met un accent particulier sur l’enseignement de la culture autochtone. Par ces programmes, on tente d’aider les jeunes à faire de meilleurs choix. Des initiatives communautaires ont également été entreprises. De plus en plus d’activités sociales sont
« sèches », c’est-à-dire sans alcool. On a renoué avec la tradition en organisant des « pow-wow » et des activités culturelles de plus en plus fréquentes.

La vision d’un grand chef
Jimmy Hunter, ce grand chef lucide à l’œil ouvert sur la situation actuelle dans ses communautés, à l’écoute active des jeunes, nous a brossé un portrait de la réalité des communautés amérindiennes de l’Abitibi Témiscamingue. Le suicide y est présent, soit de façon ouverte, soit de façon masquée. « Il est maintenant du devoir de chacun de le combattre ».

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 (Rév. 13/08/02