La revue le Vis-à-vie, vol. 10 nº 3, 2001
Le thème de ce numéro est « Suicide et Premières Nations ».
Suicide chez les jeunes autochtones : le 3e côté de la médaille
Michel Chandler et Christopher Lalonde
Chercheurs à lUniversité de la Colombie-Britannique
Traduction de Georgia Vrakas
Personne, du moins personne au courant de lactualité, ne peut igno-rer que le suicide est une tragédie contemporaine qui atteint des proportions endémiques chez les jeunes autochtones. Cest une « réalité » constamment rapportée par les médias. Cette « réalité » nest quen partie vraie car les faits peuvent savérer trompeurs.
Quon se comprenne bien. Quand on dit que le taux de suicide est beaucoup plus élevé chez les communautés de jeunes aborigènes de la Colombie-Britannique et du reste du Canada que chez les jeunes non-autochtones, on parle un peu à travers son chapeau. Même chose quand on affirme que le taux de suicide chez les jeunes autochtones est vraisemblablement plus élevé que chez nimporte quel autre groupe culturel au monde (Kirmayer, 1994). Avec ces statistiques générales et ce genre daffirmations génériques, on peut penser savoir quelque chose dutile sur les perspectives de vie et de mort dans des communautés autochtones particulières. Or, cest faux. En Colombie-Britannique seulement, on dénombre quelque 200 communautés autochtones, chacune ayant son histoire et ses pratiques culturelles. Face à toute cette diversité, comment ces affirmations sur les autochtones en tant que communauté seraient-elles autre chose que de pures fictions mathématiques qui, le plus souvent, ne disent absolument rien ? Par contre, les données peuvent savérer bien plus con-
cluantes si elles sont basées sur une division générique entre autochtones et non-autochtones chez les personnes vivantes et décédées.
Question de différenciation
Cest là, dailleurs, lune des singu-larités de notre programme de recherche sur le développement de lidentité chez les jeunes autochtones et non autochtones. De nature épidémiologique, notre recherche vise à apporter des données plus différenciées et, nous lespérons, plus utiles, sur la variabilité des taux de suicide chez les groupes autochtones. Autre point distinguant nos efforts : nous avons tenté de retrouver la communauté autochtone dorigine pour chacun des jeunes autochtones suicidés entre 1987 et 1992 en Colombie-Britannique. Non seulement nous avons réussi à quantifier le nombre de suicides dans la province, mais nous avons aussi mesuré le nombre réel de décès par suicide survenus dans chacune des communautés et dans chacun des conseils de bande autochtones de Colombie-Britanique. Deux constats importants en sont ressortis.
Une extrême variabilité
Le premier, cest lillogisme de la si-tuation. Personne ne sera surpris de constater un taux de suicide marginalement plus élevé chez certains groupes autochtones spécifiques. Ce haut taux serait vrai, même si les risques de mourir par suicide augmentent du simple fait dêtre une personne autochtone. À cause de la petitesse des échantillons, il serait effectivement possible dobtenir une variation de taux allant de deux à dix. Cependant, nos données indiquent que plus de la moitié des communautés autochtones de la province nont enregistré aucun suicide de jeunes pendant la période étudiée, alors que dautres groupes ont connu des taux jusquà 800 fois plus élevés que la moyenne nationale. Quatre-ving-dix pour cent de tous les suicides, 90 % sont survenus dans moins de 10 % des communautés et des conseils agrégés. Cette extrême variabilité démontre que le taux de suicide élevé chez les jeunes autochtones ne peut être simplement attribuable aux facteurs de différence entre les autochtones et les non-autochtones. Cest là une conclusion qui ne saurait vous surprendre, du moins nous lespérons.
Une protection efficace
Le deuxième constat présuppose le premier. Il apporte une réponse partielle à la question pourquoi le taux de suicide est-il si élevé chez les jeunes de certaines communautés autochtones et si bas dans dautres ? Il est clair que certaines communautés sont capables de protéger efficacement leurs jeunes du suicide, alors que
dautres sen montrent incapables. Comment ? Cest le nud de la question. Nous devons, en effet, arriver à comprendre comment elles ont réussi. Cest une question de vie ou de mort.
Il y a deux façons de chercher la réponse à cette question. La métho-
de la plus utilisée consiste à nager à laveuglette à travers les nombreuses différences entre les communautés autochtones dans lespoir de trouver des points de distinction entre celles qui connaissent des taux de suicides bas et celles qui ont des taux de suicide élevés. Le problème le plus évident de cette méthode, cest que la plupart des informations ainsi trouvées sont peu significatives. Disons, par exemple, que le revenu moyen soit un facteur retenu et que les communautés à plus faible revenu connaissent un taux de suicide plus élevé chez leurs jeunes. Pour ceux qui veulent agir, un constat comme celui-là est souvent bien pire que le fait de navoir aucune donnée. Sil existait des solutions évidentes susceptibles daider les gens à sortir de leurs pro-blèmes financiers, elles auraient déjà été utilisées. Une alternative serait détablir une «théorie» ou, tout au moins, davoir une idée susceptible de nous aider à savoir où chercher. Nous, à lUniversité de la Colombie-Britannique, nous pensons avoir une eu telle idée.
La persistance
Cela fait plus dune décennie que nous tentons de saisir les différentes façons quont les jeunes dâges et
détats de santé mentale différents et, maintenant, de cultures différentes, de comprendre leur propre persistance face aux changements développementaux et sociaux quils doivent nécessairement affronter. Cest vraiment important de trouver des solutions à ce problème, car sans un moyen de perception continu à travers le temps, il ny a aucune raison de prendre soin de soi-même ou de se préoccuper de son bien-être futur. Selon nos recherches antérieures, les adolescents les plus à risque de se suicider sont ceux qui éprouvent des difficultés à résoudre leur propre persistance à travers le temps.
Normalement, les jeunes se perdent dans leurs problèmes dadolescence pendant un certain temps, mais lorsquils sont encadrés par certaines continuités culturelles, celles-ci leur donnent un sens de la permanence et constituent un lien entre leur passé et leur avenir. À moins, bien sûr, que leur gouvernement nait interdit leur langage, criminalisé leur religion et retiré à leurs parents le droit de les élever et de les éduquer, comme cest le cas chez les Premières Nations du Canada. Dans ces circonstances, on a supposé que leur meilleur espoir résiderait dans les efforts individuels des chefs de communautés à préser-
ver et à reconstruire leur culture, en essayant den arracher les restants aux contrôles provincial et fédéral. Se basant sur cette prémisse, nous avons émis lhypothèse que les taux de suicide chez les communautés autochtones de la Colombie-Britannique varient en fonction directe du degré dengagement des communautés et des conseils individuels dans des efforts concrets pour préserver et réhabiliter leurs cultures menacées. Puis, nous avons identifié six mesures de continuité culturelle. Ce sont les efforts menant...
- à létablissement dun titre autochtone aux terres traditionnelles
- au pouvoir de se gouverner
eux-mêmes
- la prise dun certain degré de
contrôle communautaire sur les
services locaux déducation
- à lobtention dun droit de regard sur les services de santé
- à la présence dun service local de police et de prévention des incendies
- à létablissement de certaines ressources culturelles à lintérieur de leurs communautés, afin daider à préserver et à enrichir leur vie culturelle.
La continuité culturelle
Les efforts de création de ces quelques mesures quantitatives ont donné des résultats de continuité culturelle sans équivoque. Pendant les cinq années qua duré cette étude, on na enregistré aucun suicide chez les jeunes de toutes les communautés et les conseils où se retrouvaient ces six facteurs de protection. Cest là un contraste important par rapport aux autres communautés qui navaient pas pris ces mesures de protection
de la continuité culturelle. Ces dernières ont connu des taux de suicide de 5 à 100 fois plus élevés que la moyenne nationale. La conclusion de ces données est claire : la fréquence des suicides chez les jeunes Autochtones de nimporte quelle communauté de Premières Nations est fonction directe dune série de facteurs sur lesquels leur communauté exerce un certain contrôle. Certains diront que ces résultats sont corrélationnels, que la relation entre les taux de suicide et la continuité culturelle résulte dun troisième facteur qui lui, na pas encore été mesuré. Cest peut-être le cas. Ou peut-être ne lest-ce pas... Cest à vous de choisir.
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