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La revue le Vis-à-vie, vol. 10 nº 3, 2001

Le thème de ce numéro est « Suicide et Premières Nations ».espace photo

Le suicide dans les communautés Inuits

Sheila Levy
Centre de prévention du suicide de Iqaluitpar Sheila Levy
Centre de prévention du suicide de Iqaluit

Traduction de Jean-Yves Boucher

On a souvent demandé à Sheila Levy de parler du suicide chez les Inuits. Ce n’est pas un sujet qu’elle prend à la légère. Vivant avec les Inuits depuis 22 ans, engagée en prévention du suicide depuis plus longtemps encore, elle connaît la prévention, l’intervention et la postvention pour les gens du Grand Nord.

En qualité de bénévole et au fil des divers emplois qu’elle a occupés, Sheila Levy a effectué des centaines d’interventions au cours des années, parfois à raison de deux ou trois par jour. À long terme, elle s’est aussi investie dans des projets sur le suicide et la prévention, entre autres la mise en place et la continuation de la première ligne téléphonique d’aide pour les gens du Grand Nord, service gratuit pour les résidents du Nunavut et du Nunavik. Madame Levy a même organisé à Iqaluit le Colloque national de l’Association canadienne de prévention du suicide.

Et malgré tout cela, Sheila Levy ne se considère pas comme un « expert » du suicide chez les Inuits.


Tout d’abord, je voudrais insister sur le fait que le suicide chez les Inuits est un problème de santé majeur depuis leurs tout premiers contacts avec les cultures occidentales, et que ça ne semble pas vouloir s’atténuer. Identifié comme un problème de santé majeur, le suicide trouve des échos à l’intérieur des murs de notre nouvelle Assemblée législative.

On le retrouve aussi dans les récits en Inuktituk des aînés Inuits. Le suicide est une réalité douloureuse, vraiment trop courante dans bon nombre de communautés. Le taux de suicide chez les Inuits est considérablement plus élevé que celui des autres Canadiens. Ils font également beaucoup plus de tentatives. Si on retrouvait le même taux de suicide chez les Canadiens d’une ville du sud que chez les Inuits du Nunavut, je suis convaincue qu’on procéderait à une intervention majeure, accompagnée d’une stratégie, d’une politique et d’un suivi évaluatif.

Je ne prétends pas que le gouvernement soit responsable d’un tel taux de suicide chez les Inuits, ni que son intervention aurait un impact suf-fisant. Paradoxalement, il est même bien possible que plus l’intervention « extérieure » serait importante, plus la situation s’envenimerait.

Car à ce jour, plus l’aide, les argents et l’influence extérieurs ont été
substantiels, plus les taux de suicide ont été élevés. Les modèles traditionnels de prévention et d’intervention mettent l’accent sur la gestion individuelle de la santé mentale, même pour les gens souffrant de problèmes personnels ou d’abus de substances. Malheureusement, ces modèles ne tiennent pas compte de facteurs de risque culturels comme le désespoir social ou l’effondrement culturel.

Nouveau territoire, nouvelle vie ?
Je vis au Nunavaut -le plus récent territoire canadien- depuis plus de deux décennies. Les changements en cours et les espoirs qu’ils suscitent me redonnent confiance en l’avenir. Le développement d’une fierté culturelle, de même que l’appropriation et le contrôle local des programmes et des services constituent d’autres raisons de fierté. Reconnu internationalement, notre nouveau gouvernement est un modèle. Inclusif, responsable, il est dirigé par et pour les gens du Nunavut. « Les gens d’abord », voilà son cri de ralliement.

Le Nunavut a déjà réalisé des gains politiques importants. Néanmoins, il continue d’être le chef de file dans des domaines moins enviables comme le suicide et bien d’autres tragédies dûes à la souffrance, à la perte de dignité, à la perte d’estime de soi et à l’impuissance caractérisée. Depuis ce 1er avril 1999 où le Nunavut est officiellement devenu territoire, on a enregistré des centaines de tentatives de suicide et trente-huit suicides complétés. Pour certains groupes, le suicide est devenu une façon acceptable de s’en sortir, une espèce de conclusion logique pour fuir la souffrance, le sentiment de perte et l’incertitude. Nous avons à nous battre contre ce fait.

Ça ne veut pas dire que tout est perdu ou que nous n’avons pas obtenu de gains réels. Plusieurs individus et groupes d’aide s’occupent de cette problématique, personnellement et publiquement. Il n’en reste pas moins que les stratégies les plus susceptibles de réussir sont celles qui impliquent à la fois l’action communautaire et l’appropriation collective du problème.

Une solution communautaire
Il y a quelques années, les habitants de Qikiqtarjuaq (Ile Broughton) ont vécu la perte par suicide de plusieurs de leurs jeunes, la plupart s’étant pendus à la barre de métal des pla-cards. Depuis, la communauté s’est organisée. Elle a décidé d’une stratégie pratique : tous les résidents ont retiré les barres de métal de leurs placards. Le taux de suicide a immédiatement chuté et, depuis quelques années, cette communauté n’a pas eu à déplorer d’autres suicides chez ses jeunes. L’aspect important de l’initiative n’est pas tant d’avoir éliminé un moyen de suicide que le message que la communauté envoyait à ses jeunes, à savoir qu’ils avaient une grande valeur à ses yeux et qu’elle ferait tout en son pouvoir pour assurer leur sécurité.

Un autre exemple, celui d’Igloolik, une communauté endeuillée par le suicide pendant de nombreuses années. Depuis deux ans, un groupe de jeunes s’y est formé. Plutôt que de continuer le schéma de comportements suicidaires quasi normalisés, ses membres ont crié « Assez ! » Ils voulaient que les jeunes s’acceptent, qu’ils fassent preuve de courage et qu’ils avancent dans la vie. Non seulement ce groupe de jeunes s’est-il impliqué avec sa communauté pour discuter de ce problème, mais il a posé des gestes. Il continue à le faire en cherchant de la formation, en s’impliquant dans des projets de recherche, en montant des spectacles qu’il a filmés et distribués. En 1999, le groupe des jeunes et la communauté se sont réunis pour célébrer un événement unique : toute une année sans suicide ! La couverture médiatique de cet événement a contribué à la prise de conscience d’autres communautés et à leur engagement dans des actions précises.

Autre exemple d’approche présentant un grand potentiel : la stratégie mettant l’accent sur les valeurs i-
nuits. Les Inuits ont un code de vie et de conduite qui remonte à la nuit des temps, fondé sur des valeurs reconnues et dûment pratiquées. Elles étaient transmises aux jeunes par le biais de contes, de chants, de légendes et par l’exemple, dans la vie de tous les jours. Chose remarquable, tous les aînés inuits, sans exception, partagent ce même code de conduite, qu’ils habitent l’Alaska, le Canada ou le Groënland. Avec le temps, bien des choses ont changé, mais ces valeurs sont restées les mêmes et continuent de servir de point stabilisateur et de référence. De nos jours, ce système particulier et ses méthodes ancestrales de transmission ont été corrompus, minés par les influences extérieures. Une fois sortis du système qui, pendant si longtemps, leur a assuré collectivement leur résilience, leur espoir et leur entraide, les Inuits ont commencé à souffrir, individuellement et collectivement. Le nouveau système de valeurs met l’accent sur la coopération et la collaboration, afin de s’en sortir et de survivre.

Valeurs et continuité culturelle
Le défi d’aujourd’hui, c’est de trouver de nouvelles approches qui permettront aux jeunes de reconnaître et de chérir les vieilles valeurs, tout en se forgeant de nouvelles avenues dans le monde moderne. Cela est amorcé, semble-t-il, avec succès. À l’école et dans les réunions régionales, les jeunes sont progressivement remis en contact avec le système de valeurs ayant assuré la survie de leurs grands-parents par la cohésion sociale, sous l’un des pires climats de la planète. Actuellement, une vaste campagne promotionnelle est en voie de planification. Par l’intermédiaire de tous les médias, dans la diversité des langues et des dialectes, elle « inondera » les communautés de messages sur ces valeurs et sur leur signification pour les jeunes aujourd’hui.

La réalité du suicide
chez les Inuits
continue de soulever bien des questions et des angoisses. Je sais qu’à court terme, le taux de suicide chez les Inuits va continuer à être plus élevé que la moyenne. Je suis cependant optimiste. Et je crois qu’à la longue, s’il faut se fier aux succès déjà observés dans les projets individuels et de groupes, des changements positifs vont survenir. La clé du succès, c’est de remettre la responsabilité de la prévention du suicide aux mains des communautés affectées, plutôt que de « leur orga-niser » de l’extérieur des activités. C’est faire en sorte d’outiller les communautés pour qu’elles initient elles-mêmes les changements requis, qu’elles décident elles-mêmes du type de formation dont elles ont besoin, des mécanismes de son implantation, des changements à initier et du suivi à apporter.
Les diverses communautés doivent fournir un sens de la continuité culturelle à leurs membres, de telle sorte qu’ils puissent se sentir branchés à leur propre passé et qu’ils soient en mesure de construire un avenir sain.

Changer pour une approche qui met l’accent sur les facteurs d’adaptation et sur la création d’une continuité culturelle en renforçant les facteurs de protection culturels, voilà qui me semble porteur de grands succès. Nous espérons qu’ainsi, un nouveau cycle s’amorcera pour le peuple inuit.

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 (Rév. 13/08/02