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La revue le Vis-à-vie, vol. 11 nº 1, 2001

Le thème de ce numéro est « Suicide et marginalité ».photo auteur

Que savons-nous des conduites suicidaires des jeunes de la rue et de leur utilisation des services ?

Francine Gratton, Ph.D.
professeure agrégée à l'Université de Montréal et chercheure au CRISE

Jean-Jacques Breton, M.D. M.Sc.
professeur agrégé de clinique à l'Université de Montréal et chef du service de recherche hôpital Rivière-des-Prairies


On connaît l'ampleur du phénomène du suicide chez les jeunes. Nous verrons, dans ce texte, qu'une recension des écrits sur le sujet permet de constater que la situation des jeunes de la rue est particulièrement inquiétante.

Quelques chiffres
Bien qu'il y ait peu de données sur les taux de suicide de ces jeunes, une recherche montréalaise démontre que leur risque de mourir est 13 fois plus élevé que celui des jeunes de la population générale et que le suicide est la principale cause de leur mort (Roy, 1998).

Dans diverses études, on souligne également des tentatives de suicide plus nombreuses chez ces jeunes. Les taux varient de 10 % à 50 % alors qu'ils se situent entre 2 % et 15 % chez les autres adolescents de la communauté (Yoder, 1999; Greene, 1996; Rotheram-Borus, 1993; Sibthorpe, 1995; Ricard, 1998; Smart, 1991). On note aussi que certains de ces adolescents font des tentatives de suicide à répétition. Ainsi, dans l'étude de Molnar (1996), filles et garçons de la rue avaient tenté de se suicider respectivement 6.2 et 5.1 fois. Bien sûr, on doit tenir compte de la gravité des tentatives, mais la répétition d'une telle conduite représente un facteur de risque de suicide complété (Rotheram-Borus, 1993).

Malgré la difficulté à évaluer les idéations suicidaires, elles semblent aussi prévalentes dans cette population (Rotheram-Borus, 1993; Shaffer, 1984). Elles varient entre 35 % et 63 % parmi 432 jeunes de la rue à Montréal (Ricard, 1998) et atteignent 58 % dans une étude américaine effectuée auprès de 775 jeunes âgés entre 12 et 19 ans (Molnar, 1996).

Facteurs qui influencent les conduites suicidaires des jeunes de la rue
Les échantillons utilisés par les chercheurs pour connaître ces facteurs incluent souvent de jeunes fugueurs et sont constitués de jeunes surtout âgés entre 12 et 21 ans. Ces études sont le plus souvent effectuées selon une approche épidémiologique, quantitative. On trouve peu d'études qualitatives, traitant spécifiquement de ce phénomène en profondeur.

Facteurs individuels
Parmi les facteurs individuels, on note une estime de soi si faible chez les adolescents suicidaires de la rue qu'elle devient une variable prédictive des tentatives de suicide (Yoder, 1999; Smart, 1991, 1993). Il en est de même pour un trouble affectif comme la dépression (Yoder, 1999), surtout lorsqu'elle est majeure; elle est plus marquante encore chez les filles suicidaires (Rotheram-Borus, 1993). Une étude torontoise, dans laquelle près de la moitié des jeunes de la rue avaient tenté de se suicider, souligne une humeur dépressive chez environ le tiers de ces jeunes (Smart, 1991, 1993). L'étude de Buckner (1997) ne s'intéresse pas particulièrement aux conduites suicidaires des jeunes de la rue mais plutôt à leur santé mentale. Comparativement à ceux de la communauté, les jeunes de la rue présentent davantage de troubles affectifs, de désordres anxieux et de conduites antisociales.

L'un des comportements adoptés, non seulement par la majorité des jeunes de la rue (Smart et al., 1991; Ricard, 1998) mais plus spécifiquement par ceux ayant des conduites suicidaires, est certainement l'abus d'alcool ou de drogue (Yoder, 1999; Rotheram-Borus, 1993; Greene, 1996; Sibthorpe, 1995). Brent (1995) souligne d'ailleurs qu'abuser de substances augmente fortement le risque qu'un adolescent complète un suicide. De plus, 40 à 45 % des jeunes de la rue reconnaissent avoir tenté de se suicider à l'aide d'une overdose ou par intoxication médicamenteuse (Sibthorpe et al, 1995; Ricard, 1998), ou encore d'avoir fait leur tentative de suicide sous l'effet de la drogue (Rotheram-Borus, 1993). Pour justifier le lien précis entre l'alcool et le suicide, on propose diverses explications (Stack, 2000; Tousignant et al, 1997). L'alcool peut prédisposer au suicide en provoquant un état dépressogène, une faible estime de soi, une diminution des inhibitions ou encore une perte du réseau social de soutien.

Facteurs familiaux
Les histoires d'abus d'alcool et de drogue font aussi partie des facteurs familiaux susceptibles de favoriser les conduites suicidaires chez les jeunes de la rue. Ainsi, l'abus de substances, surtout par les parents, est relié à un risque plus grand (Yoder, 1999; Greene et al., 1996; Sibthorpe et al., 1995; Gary, 1996) d'idéations suicidaires et de tentatives de suicide chez ces jeunes ou du moins les favorise (Molnar, 1996). Lorsqu'ils ont été victimes d'abus sexuels et physiques dans leur famille, ils sont aussi plus à risque d'adopter des conduites suicidaires. Pour Yoder (1999), ce type d'abus par les parents, beaux-parents tuteurs ou parents adoptifs (caretakers) est même un prédicteur de tentatives de suicide chez les adolescents de la rue. Molnar (1996) souligne que, parmi les suicidaires, 70 % des filles et 24 % des garçons de son étude avaient été abusés sexuellement dans leur famille, alors que 35 % des garçons et des filles avaient été victimes d'abus physiques. Des explications donnant lieu à diverses stratégies d'adaptation, sont aussi proposées pour établir des liens entre les abus sexuels, la consommation d'alcool et la conduite suicidaire des jeunes de la rue (Sibthorpe, 1995).

Facteurs environnementaux
Quant aux facteurs environnementaux en lien avec les conduites suicidaires de ces jeunes, la violence sous forme d'abus physiques et sexuels qu'ils subissent sur la rue en fait partie (Yoder, 1999; Molnar, 1996). De plus, si un adolescent de la rue compte dans son entourage un ami qui a tenté de se suicider, il devient plus à risque de répéter cette même conduite. Ce facteur est si important qu'il peut même prédire une tentative de suicide chez des adolescents de la rue (Yoder, 1999). Sans établir un lien direct avec les conduites suicidaires, Smart (1993) souligne que les rapports qu'entretiennent les adolescents de la rue avec leur entourage revêtent une importance telle que lorsque leur réseau social est plus faible, ils sont davantage déprimés. Leur lien avec l'école a aussi beaucoup d'importance en influençant, par exemple, leur consommation d'alcool. En effet, Sibthorpe (1995) constate que des adolescents de la rue non inscrits dans un milieu scolaire consomment plus d'alcool que ceux qui y sont inscrits.

Utilisation des services par ces jeunes
Même si les jeunes de la rue se sentent déprimés, ont des préoccupations suicidaires, vivent des problèmes de toxicomanie et subissent des abus de toutes sortes, ils bénéficient de peu de services adaptés à ce genre de besoins (Ricard, 1998; Reilly, 1994; Kennedy, 1991). L'étude torontoise (Smart, 1991) souligne que les jeunes de la rue ne savent pas où aller ou encore qu’ils ne recourent pas aux traitements, car ils se croient capables de s'en sortir seuls. Ils affichent cette attitude même s'ils expriment le désir, par exemple, de diminuer leur consommation de drogue. Ils sont d'ailleurs davantage préoccupés par le fait de répondre à leurs besoins de base immédiats (se loger, se nourrir, se vêtir...). L'étude de Montréal souligne également l'existence de barrières à l'utilisation des services par ces jeunes (Ricard, 1998). On note, par exemple, leur méfiance à l'égard des traitements et des intervenants. Ils évoquent des raisons structurelles comme des cliniques de santé trop éloignées, l'attente trop longue dans les urgences, ou encore le manque d'ouverture du personnel des services publics à leur égard...

En conclusion
On constate donc que les jeunes de la rue constituent le groupe qui semble le plus à risque de suicide. Effectuer des études en profondeur permettrait de mieux comprendre comment divers facteurs influencent leur conduite suicidaire. On voit aussi que nos connaissances sont extrêmement limitées concernant la perception et l'utilisation des services que font ces jeunes suicidaires. Il importe donc d'approfondir la recherche dans ce domaine si l’on veut offrir des services adaptés à leurs besoins et ainsi, mieux prévenir leur suicide.

BIBLIOGRAPHIE

Brent, D. A. (1995). Risk Factors for Adolescent Suicide and Suicidal Behavior: Mental and Substance Abuse Disorders, Family Environmental Factors, and Life Stress. Suicide and Life Threatening Behavior, 25, 52-63.

Buckner, J. C., & Bassuk, E. L. (1997). Mental disorders and service utilization among youths from homeless and low-income housed families. Journal of the American Acadely of child and Adolescent Psychiatry, 36, 890-900.

Gary, F., Moorhead, J., & Warren, J. (1996). Characteristics of troubled youths in a shelter. Archives of Psychiatric Nursing, 10, 41-48.

Greene, J. M., & Ringwalt, C. L. (1996). Youth and familial substance use's association with suicide attempts among runaway and homeless youth. Substance Use and Misuse, 31, 1027-1058.

Kennedy, M. R. (1991). Homeless and runaway youth mental health issues: No access to the system. Journal of Adolescent Health, 12, 576-579.

Molnar, B. E., Shade, S. B., Kral, A. H., Booth, R. E., & Watters, J. K. (1996). Suicidal behavior and sexuel/physical abuse among street youth. Presentation at the APHA Annual Meeting, New-York City, Session Adolescent.

Reilly, J. J., Herrman, H. E., Clarke, D. M., Neil, C. C., & McNamara, C. L. (1994). Psychiatric disorders in and service use by young homeless people. The Medical Journal of Australia, 161, 429-432.

Ricard, I., Giroux, D., & Moisan, J. Le "Défi à l'accès" pour les jeunes de la rue. Avis du directeur de la santé publique sur la mortalité chez les jeunes de la rue à Montréal. (1998). Direction de la santé publique. Montréal: Direction de la santé publique.

Rotheram-Borus, M. J. (1993). Suicidal behavior and risk factors among runaway youths. American Journal of Psychiatry, 150, 103-107.

Roy, É., Boivin, J. F., & Lemire, N. (1998). Mortality among street youth. The Lancet, 352, 32

Shaffer, D., & Caton, C. (1984). Runaway and homeless youth in New-York City. New-York: Ittleson Foundation.

Sibthorpe, B., Drinkwater, J., Gardner, J., & Bammer, G. (1995). Drug use, binge drinking and attempted suicide among homeless and potentially homeless youth. Australian and New ZealandJournal of Psychiatry, 29, 248-259.

Smart, R. G., & Adlaf, E. M. (1991). Substance use and problem among Toronto street youth. British Journal of Addiction, 86, 999-1010.

Smart, R. G., & Walsh, G. W. (1993). Predictors of depression in street youth. Adolescence, 28, 41-53.

Stack, S. (2000). Suicide: A 15-Year Review of the sociological Literature Part 1: Cultural and Economic Factors. Suicide and Life Threatening Behavior, 30, 145-162.

Tousignant, M., & Payette, T. (1997). Suicide et toxicomanie: deux phénomènes interreliés. In Comité permanent de lutte à la toxicomanie (Ed.), (pp. 34-38). Québec: Gouvernement du Québec.

Yoder, K. A. (1999). Comparing suicide attempters, suicide ideators, and nonsuicidal homeless and runaway adolescents. Suicide and Life Threatening Behavior, 29, 25-36.

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61  9 août 2004 
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 (Rév. 31/05/04