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La revue le Vis-à-vie, vol. 11 nº 1, 2001Le thème de ce numéro est « Suicide et marginalité ». Faut-il que des gens vivent et meurent en prison ?Marc Daigle, Ph.D. Dans ce numéro spécial du Vis-à-vie portant sur la marginalité, il faut se questionner non seulement sur la signification de cette marginalité, mais aussi sur le phénomène dexclusion qui en est souvent le corollaire. Qui sont les vrais exclus de la société ? Par delà les souffrances propres à chaque groupe de personnes marginales, force est dadmettre que le groupe des délinquants est porteur dune grande exclusion. Que ce soit leur faute ou non, les délinquants sont ciblés par la société, laquelle a déjà voulu en exclure plusieurs de la vie. La peine de mort, puisque cest de cela dont on parle, est une façon, en effet, de les exclure définitivement des préoccupations de la société. Or, de nos jours, dans la plupart des cas ou des pays, ce nest plus la mort directe qui est leur lot, mais plutôt lexclusion par lincarcération. Faut-il que des gens vivent en prison ? De même, on pourrait imaginer sortir tout le monde des prisons, ce qui règlerait, notamment, le problème des suicides qui y surviennent. Pourtant, il semble bien que notre société, telle quelle est actuellement, doit vivre avec la réalité des prisons. Ceci ne veut pas dire quil ne faut pas chercher à diminuer les taux dincarcération, dautant plus que le Canada est un pays qui nest pas exemplaire à cet égard. Mais, en même temps, il faut aussi se garder des grandes utopies qui, lhistoire récente nous lapprend, ont plutôt eu leffet inverse de celui recherché. Néanmoins, il faudrait effectivement voir si une partie des personnes incarcérées ne devrait pas être prise en charge dans dautres endroits. Ainsi, une recherche récente réalisée dans deux Établissements de détention québécois, révèle que plusieurs détenus souffraient de troubles mentaux graves (Daigle & Côté, 2001). Cependant, la situation était bien différente dans les deux établissements ciblés, celui de Québec logeant moins de personnes vulnérables que celui de Trois-Rivières. Or, ceci pourrait correspondre au fait quil y a plus de psychiatres pratiquant dans la ville de Québec et quun service communautaire bien particulier (PECH : Programme dencadrement clinique et dhébergement) est offert aux personnes souffrant de troubles mentaux et pouvant être interpellées par les policiers, lors dinfractions mineures. Cet exemple illustre bien que la communauté peut mieux prendre en charge une partie des marginaux délinquants, du moins ceux qui souffrent de troubles mentaux. De la même façon, on peut aussi argumenter que de meilleures évaluations psychologiques ou psychiatriques, avant ou pendant les procès, augmenteraient le taux dhospitalisation des personnes souffrant de troubles mentaux. Même dans ces cas, il ne faudrait pas ignorer toute la complexité du processus, sans compter que plusieurs intervenants dexpérience diront ici quune partie de ces personnes ne fonctionnera pas dans les hôpitaux et y commettra peut-être de nouvelles violences. En somme, nous devons transiger non seulement avec la réalité de la prison, mais peut-être aussi avec le fait que plus de personnes sy suicident quailleurs. Faut-il que des gens meurent en prison ? Cest ainsi que, même les mesures extrêmes de contrôle environnemental, comme lisolement en cellule de surveillance spéciale, ne sont utilisées quen dernier recours et pour un court laps de temps. Ceci étant admis, il faut donc vivre avec lidée que la personne incarcérée évolue dans une certaine liberté à lintérieur des murs et quil est illusoire de penser contrôler tous ses gestes, ce qui dailleurs la déresponsabiliserait. Lenvironnement peut être amélioré, certes, et laide doit demeurer disponible pour les plus vulnérables, mais la question ne peut être réduite à son aspect environnemental. Des gens meurent donc dans ce milieu relativement violent quest linstitution carcérale. Par exemple, entre les années 1994 et 1997, 41 suicides ont effectivement été recensés dans les pénitenciers canadiens. Notons quil y a eu aussi 14 meurtres, 157 voies de fait graves et 13 bagarres graves entre détenus. À cela, il faut ajouter 11 voies de fait graves contre le personnel, 6 prises d'otage, 14 perturbations majeures et 233 évasions (Service correctionnel du Canada, 1997). Quant aux taux de suicide, ils sont de toute façon très élevés chez les délinquants, peu importe le milieu où ils vivent (Pritchard, Cox & Dawson, 1997; Lidberg, Wiklund & Jakobsson, 1989; Forsman & Holmberg, 1998). Il nest donc pas surprenant que des enquêtes rappellent occasionnellement que les taux de suicide sont très élevés en milieu carcéral. Les personnes incarcérées ont dailleurs fait beaucoup de tentatives de suicide et la plupart lont fait dans la communauté, avant lincarcération (Daigle & Côté, 2001). Un tel constat résulte probablement du fait que les délinquants, de façon générale, partagent avec dautres groupes plusieurs facteurs de risque, ne serait-ce que la toxicomanie. On sait ainsi, par exemple, que les taux de suicide sont très élevés chez les alcooliques (Tousignant & Payette, 1997). En ce sens, les délinquants sont déjà vulnérables à plusieurs égards, alors que la prison, ne pouvant évidemment être un lieu de réjouissance, ne ferait qualourdir leurs problèmes (Daigle, 1999). Même à cela, plusieurs intervenants défendraient parfois lidée que la prison peut être bénéfique à certains, plus démunis que dautres, qui profitent dun temps darrêt pour se refaire une santé physique ou psychologique, sinon même pour finaliser une thérapie de façon constructive. Il en serait ainsi, par exemple, des femmes à la personnalité limite (borderline) qui peuvent bien saccommoder de ce type de prise en charge structurante (Daigle, Alarie, & Lefebvre, 1999). Par delà les vulnérabilités propres aux délinquants, plusieurs dentre eux attirent aussi notre attention par la violence quils exercent contre dautres membres de la société. Aux yeux des citoyens, la violence ne représente pas laspect le plus sympathique de leur personnalité. Elle révèle toutefois une difficulté fondamentale, en lien avec les comportements suicidaires. Quoique la question ne soit pas aussi claire quon le voudrait, il y a une certaine association entre les comportements suicidaires (autoagressifs) et les comportements violents (hétéroagressifs). Certains modèles explicatifs montrent que des individus seraient porteurs dune charge agressive se retournant tantôt contre soi-même, tantôt contre autrui (Plutchik & Van Praag, 1995, par exemple). Nous observons effectivement quil y a souvent plus de comportements suicidaires non seulement chez les détenus condamnés pour crime violent, mais aussi chez les individus non condamnés exprimant une grande charge dagressivité. Que faut-il faire ? Nous croyons que non ! Références Daigle, M. S. (1999). La prévention des comportements suicidaires en milieu carcéral: évaluation de la situation et approche préventive. Revue de science criminelle et de droit pénal comparé, 2, 303-311.
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66 9 août 2004
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