La revue le Vis-à-vie, vol. 11 nº 2, 2001
Le thème de ce numéro est « Suicide et approches cliniques ».
Éditorial
Suicide et approches cliniques
Jean Rochette, M.Ps.
« Moi, je lui avais donné des médicaments, un antidépresseur pour essayer de laider. Et puis, effectivement, ils ont retrouvé ses médicaments dans sa chambre. Il ne les avait pas pris. Il avait pris sa drogue. Cest comme ça quil nous a échappé. »
Cest sur ces mots de larticle de Bruno Villemure que jai choisi de commencer cet éditorial sur les approches cliniques et le suicide.
Ces mots frappent, assomment, renvoient directement à limpuissance fondamentale de tout intervenant en matière de suicide : ce nest pas moi qui aurai le dernier mot, ce ne sont pas mes techniques et mes solutions qui prendront la décision finale. Tout au plus puis-je espérer faire pencher la balance du côté de la vie.
Car cest bien de cela quil sagit. Lintervention en situation de crise suicidaire, cest essentiellement un combat entre les forces de vie et les forces de mort. Mais ce combat se livre à lintérieur de la même per-sonne, pas entre le suicidaire et lintervenant. Ce qui serait le mieux, ce serait que les forces de vie soient demblée plus fortes afin quil ny ait presque jamais de combat.
En planifiant ce numéro sur les approches cliniques, le comité savait bien quil recevrait des articles un peu disparates. En acceptant le rôle de chef de pupitre, je savais bien aussi que jaurais le mandat de faire un lien qui ne serait pas évident entre tous ces articles. Mais je ne mattendais pas à une aussi heureuse surprise et étais très loin de me douter que ma tâche serait aussi
simple.
Le présent numéro du Vis-à-Vie présente à ses lecteurs un véritable bouquet de fleurs. Des fleurs toutes différentes, certes, mais qui embaument comme le printemps. Et voilà que ma tâche nest que de mettre le ruban sur ce bouquet déjà si riche.
On ne trouve pas ici la liste exhaustive des approches cliniques utilisées de nos jours. On ne trouve pas non plus un cours sur les diverses façons de voir lhumain selon telle ou telle orientation. On trouve plutôt la réflexion dhommes et de femmes qui, selon leur orientation, se mettent carrément au service de la vie. Tous vont selon leur spécialité, tous aussi dépassent cela pour nous emmener plus loin dans la réflexion.
En parcourant les articles, on apprend comment fonctionne une salle durgence, comment les patients sont pris en charge et quelles sont les interventions qui seront faites. On apprend également ce qui se fait en Abitibi pour contrer le suicide, ce qui se fait dans les cabinets de médecins, dans des cliniques spécialisées comme le Faubourg Saint-Jean. On est ensuite entraîné dans une réflexion psychanalytique, puis écologique. Enfin, après avoir sainement douté de notre efficacité dintervenant, constaté les faiblesses de notre « réseau » de la santé et découvert la psychothérapie brève orientée vers les solutions, on conclut avec une réflexion humaniste. Tout cela à saveur de collaboration puisquà peu près tout le monde affirme que les approches multidisciplinaires sont gagnantes. Vous trouverez ces articles succulents, jen suis persuadé. Et vous aurez le goût den parler.
Ce numéro du Vis-à-Vie vous apprendra ce que vous savez déjà : les urgences sont bondées, les services sont limités, largent se fait rare, les ressources sont insuffisantes. Il faut donc investir dans la santé : humainement et en argent. Cest urgent. Cest indispensable.
Il vous persuadera sans doute aussi de l’importance que chacun se dote, au-delà de toute approche clinique spécifique, d’un vocabulaire commun en matière de la prévention du suicide et de techniques d’intervention efficaces. Mais cela est déjà disponible via les formations qui existent dans le réseau.
Il appuiera aussi lidée que la colla-boration entre les professionnels est non seulement souhaitable, mais gagnante la plupart du temps et reste très souvent à inventer.
Il vous laissera pourtant sur votre appétit par les réflexions de nos auteurs. Dans ce numéro, en effet, force est de constater quil manque des représentants des deux secteursles plus importants : il manque les parents et les éducateurs.
Reine-Marie Bergeron cite quelquun qui veut « ...mourir pour toujours ». Comme si on pouvait mourir pour un temps, temporairement, le temps de se reposer et de pouvoir passer à autre chose.
Mais quelle est cette société à plusieurs vies, comme dans les jeux vidéos, que nous sommes en train de bâtir à nos enfants ? Quelle qualité déducation leur donne-t-on ? Comment les outille-t-on pour trouver leur sens à la vie, cette vie à laquelle de plus en plus de gens semblent acquérir la capacité de renoncer ?
Toutes les approches cliniques au monde ne changeront pas la façon de voir, les valeurs et la culture des gens qui sont aux prises avec des idées suicidaires. Toutes les approches cliniques, aussi efficaces quelles soient, ne viendront pas à bout de ce désert de sens quiconstitue le monde technologique moderne où lon peut même tomber en amour par ordinateur, essentiellement seul devant son écran, se donnant lillusion dêtre deux.
Comme le dit André Paré, nous avons oublié denseigner aux enfants quil y a des épines sur les roses et que les crises sont inévitables. Nous avons oublié de leur dire que le monde est éphémère et quil nous faut à chaque jour se dépouiller de ce que nous étions pour construire ce que nous serons. Nous avons oublié de leur dire que les souffrances sont des occasions de croissance. Jaime bien lorsque Josée Lamarre parle des crises en appelant cela des« moments de vie intense ». Car cest bien dintensité quil sagit. Lexpérience de découvrir ce que nous sommes, ce que nous devenons, comment nous nous transformons est en soi intense. Dune intensité parfois heureuse et parfois tragique, mais dune intensité à vivre, non à mourir.
Le petit de lhomme vient au monde presque démuni en termes de survie. Il na que des parents et des potentialités. Il appartiendra aux parents, puis aux éducateurs, de faire en sorte que ce petit apprenne à développer ces potentialités. Pour cela, le bébé devra commencer à mourir. Mourir dabord à la fusion parentale, à son enfance, à ses jeux, à tout ce qui lui appartient et qui fait son monde. À chaque fois, il devra trouver un nouveau sens à sa vie. À chaque moment, il devra se définir et suivre une route qui montera de lintérieur de lui, abandonnant souvent la vieille route pour en prendre une nouvelle.
Au cours de ce périple à travers la vie, la qualité de présence des êtres qui agiront près de lui et pour lui sera déterminante dans ses choix et sa capacité de se trouver et de se définir. Si ces êtres lui manquent, absents ou inadéquats, il ne pourra pas apprendre à se construire comme il le devrait. Ce quÉvens Villeneuve fait dans sa clinique, au fond, cest précisément tenter de rebâtir des gens qui, à un moment crucial de leur vie, nont pas eu ce dont ils auraient eu besoin pour prendre leur élan. Les ailes leur ont été brisées, les pattes ont été démantelées.
Mounir Samy nous apprend que lors dun contrat de non-suicide passé sur lhonneur, « cest peut-être la première fois que quelquun fait appel à son honneur. Sa vie est en lien à quelque chose de sacré ».
La question qui se pose dès lors est : pourquoi ? Pourquoi est-ce la première fois ? Pourquoi a-t-il fallu quil ne veuille plus de sa vie pour quelle puisse devenir liée à quelque chose de sacré ?
Jacques Lachance se demande si les taux de suicide actuels ne montrent pas « lurgence de repenser lhomme et sa façon dêtre avec les autres ».
Repenser lhomme, cest repenser aussi comment on éduque cet homme. Comment on lui apprend la tolérance à la frustration ? Comment on lui apprend que sa vie ne sera pas toujours belle, mais que dans la mesure où il lui donnera du sens, il naura pas envie de lécourter ?
Aujourdhui, des gens de diverses disciplines ont écrit des textes où ils présentent leur réalité de travail. À travers cette présentation, personnellement, je choisis de lire un cri : un cri pour repenser la concertation, un cri pour repenser léducation, un cri pour repenser une société qui génère de plus en plus de suicidaires et de plus en plus jeunes.
Il est urgent que les forces de vie lemportent et que les gens reçoivent clairement le message : tu es quelquun, tous, nous avons besoin de toi. Car à travers notre jeunesse, cest notre civilisation qui est en train de se suicider
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