La revue le Vis-à-vie, vol. 11 nº 2, 2001
Le thème de ce numéro est « Suicide et approches cliniques ».
Intervenir auprès de la famille dadolescents suicidaires
Jocelyne Albert, M.Sc., inf.
Conseillère cadre en soins infirmiers à la famille,
Centre Universitaire de Santé McGill
François, âgé de 16 ans, est amené durgence à lhôpital suite à une tentative de suicide. Urgence Santé est intervenu par lentremise dun de ses amis sans que ses parents en aient été avertis. Lors dune entrevue avec le psychiatre, qui est de garde ce jour-là, François dit craindre la réaction de ses parents, mais accepte tout de même quon les contacte. Ces derniers se présentent alors à lurgence, rencontrent leur fils et demandent à parler immédiatement à un intervenant afin dobtenir plus dinformations. Ils sont abasourdis en apprenant que leur garçon a tenté de se suicider. François est alors hospitalisé.
Très souvent, nous rencontrons ce genre de situation. La conduite suicidaire représente une situation de crise pour le jeune et les membres de sa famille qui sont alors contraints dentrer en contact avec un professionnel de la santé. Lintervention débute alors avec le jeune et sa famille. Par la suite, sajouteront dautres personnes significatives pour ladolescent. On voit bien à luvre la théorie des systèmes (Bronfenbrenner, 1986), en ce sens que ce qui touche lun des membres de la famille aura inévitablement un impact sur les autres.
Réunir la famille le plus vitepossible
Lintervention consistera dabord à organiser une rencontre réunissant tous les membres de la famille au moment de cette crise. Les objectifs seront alors de mieux comprendre le geste de ladolescent, davoir une idée globale de la situation familiale, dexplorer les émotions et les conflits au sein de la famille, ainsi que de concerter les efforts pour identifier des solutions. Pour certaines familles, cette première rencontre peut servir à ce quelles se sentent suffisamment encadrées et suppor-tées et donc quelles puissent offrir une écoute active et du soutien au jeune.
Prolonger lintervention en cas deconflits...
Mais on peut devoir prolonger les séances dintervention si on constate la présence de conflits intenses au sein de la famille ou encore, entre le jeune et sa famille. Il importe alors de réunir à nouveau la famille, au cours des jours qui suivent laconduite suicidaire de ladolescent (idéations ou tentative de suicide). Il faut profiter de ce moment pendant lequel lattention est dirigée vers le problème de ladolescent et tout ce qui lentoure. Il est plus facile pour les membres de la famille de comprendre quil nest pas le seul à devoir envisager le problème. Lasituation de crise rend le jeune et sa famille plus vulnérables, ce qui peut favoriser lexpression de certaines émotions qui, habituellement, sont moins accessibles. Profiter de la présence dune tierce personne, qui met à leur disposition son impar-tialité et ses compétences, peut être fort utile pour les guider dans leur démarche vers un mieux-être et le développement de solutions auxquelles ils participeront activement.
Ce que vivent les parents, ce que vit ladolescent
Lors de ces rencontres, on constate que les parents sont aux prises avec des sentiments de déception, de tristesse et dimpuissance. Ils cherchent à tout prix une explication au geste de leur enfant. Les réactions sont diverses. Certains membres de la famille blâmeront une situation ou une personne en particulier. Dautres se rendront responsables du geste de leur enfant et sinterrogeront sur le rôle quils ont pu jouer dans la situation. Quant à ladolescent, il peut se sentir coupable de faire vivre une telle épreuve à sa famille. Il peut aussi se sentir incompris par les siens ou encore, coincé dans une situation sociale complexe qui laffecte énormément et dont les solutions lui semblent inexistantes. Regret,désespoir, tristesse font aussi partie de la panoplie des sentiments quil exprime. Le jeune peut aussi évaluer son geste comme étant « stupide ».
Il revient donc à lintervenant designaler à tous que cet « agir » a suscité une multitude démotions susceptibles de provoquer des conflits, des difficultés dans leurs relations. On leur propose donc den discuter ouvertement lors de quelques rencontres en demandant que tous les membres de la famille soient présents. Il arrive que les parents et ladolescent résistent à lidée que les plus jeunes de la famille assistent aux rencontres. Nous leur rappelons alors que ces derniers constatent habituellement quil y a un problème et quils se soucient des leurs, ils ont donc aussi besoin de notre aide pour mieux comprendre la situation et participer à la recherche de solutions.
Nous les rassurons en leur rappelant aussi que de ressentir et dexprimer ses émotions face à une tentative suicidaire sont des réactions très saines et « normales ». En tant quintervenant, nous pouvons les aider à aborder la situation problématique dans une atmosphère de respect. Nous voulons ainsi permettre à chacun de parler de ses perceptions, de ses besoins et dexprimer ce quil ressent. Ces rencontres permettent aussi de compléter les évaluations individuelle et familiale, de parler de diagnostic, de médication et du besoin dun suivi individuel et ou familial.
Le retour à la maison, à lécole, au travail
Nous en profitons aussi pour avertir le jeune que les membres de sa famille et les intervenants auront tendance à le surveiller de très près au cours des semaines, des mois à venir et ce, jusquà ce que la con-fiance se rétablisse. Ces rencontres fournissent aussi loccasion de regarder avec la famille et le jeune comment ce dernier peut sy prendre pour signaler à son entourage « qu il se sent mal » et quil a besoin de soutien et daide sans être critiqué. Dans de telles circonstances, la famille sait quelle doit réagir immédiatement et diriger le jeune vers les ressources appropriées qui auront été identifiées au préalable. Advenant une autre crise, ladolescent sait quil peut revenir à lurgence de lui-même ou être accompagné de ses parents, dun ami ou de tout autre personne significative. Il devra sattendre à ce que les gens de son entourage dis-cutent de son absence et, même, quils soient informés de son geste. Cest à lui de choisir sil en parlera ou non, comment il en discutera et avec qui. Nous lavertissons quhabituellement lentourage ne fait plus allusion à son absence ou à son geste au bout dune semaine ou deux. Cette préoccupation nest pas quelconque pour les adolescents, car plusieurs dentre eux disent ne pas vouloir retourner à la maison, à lécole ou au travail pour cette raison.
Conclusion
Les interventions mentionnéespeuvent aussi être effectuées auprès de familles dans lesquelles un adulte a tenté de se suicider. Il importe de préciser quelles doivent être menées par un professionnel formé en intervention auprès de la famille et que nous recommandons une consultation en psychiatrie lorsquon discute de diagnostic et de médication. Ainsi, nous croyons quil sera plus productif pour tous douvrir la discussion sur les événements troublants qui ont un impact sur tout le système. Essayer de léviter ou de la remettre à plus tard ne servira quà miner les relations et à augmenter les conflits.
Références
Bronfenbrenner, U. (1986) Ecology of the family as a context for human development: Research perspectives. Developmental Psychology, 22 (6), 123-142
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