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La revue le Vis-à-vie, vol. 11 nº 2, 2001

Le thème de ce numéro est « Suicide et approches cliniques ».photo auteur

Pratiquer la médecine en bureau privé et intervenir auprès des personnes suicidaires : les difficultés

Entrevue avec
Dr Bruno Villemure, MD
Par Francine Gratton1, Ph.D.,
Professeure agrégée à l’Université de Montréal et chercheure au CRISE


Dr Bruno Villemure exerce la médecine depuis 38 ans. Après avoir complété ses études à Montréal, il est allé à Paris parfaire ses connaissances en médecine familiale pendant trois ans où il a présenté une thèse de médecine. C’est à Verdun qu’il a mené l’entièreté de sa carrière en faisant de la consultation en bureau privé tout en assumant, sauf depuis 10 ans, des responsabilités à l’urgence d’hôpitaux faisant partie de cette région.

En entrant dans le bureau du Dr Villemure, nous savons (par des personnes qu’il soigne depuis longtemps) qu’il a la réputation d’être un médecin très humain, fort préoccupé par le bien-être de ses patients. Il « prend le temps de les écouter » attentivement. Cette attitude transparaîtra d’ailleurs tout au long de la rencontre. Nous étions donc très heureuse que, malgré ses nombreuses occupations, il accepte de partager avec nous ses réflexions concernant l’intervention auprès de personnes suicidaires rencontrées dans le contexte d’une longue pratique en bureau privé.

Conscient de l’importance d’adopter une approche spécifique pour évaluer avec exactitude si la personne qu’il rencontre est suicidaire ou non, et lui offrir, lorsque nécessaire, une aide et un suivi efficaces,

Dr Villemure fait part des limites auxquelles il est confronté.

Dans ma pratique, j’ai souvent rencontré des personnes suicidaires. C’est toujours embêtant car les gens ne se livrent pas facilement... Ils essaient de camoufler. On doit adopter une approche particulière pour arriver à aller chercher leurs problèmes et cibler, si oui ou non, ils sont suicidaires. On n’a pas toutes les compétences qu’a un psychiatre ou un psychologue...

Comme on connaît Dr Villemure depuis longtemps dans la communauté où il pratique, souvent des amis ou des parents l’avertissent, par téléphone ou lors d’une visite, de la possibilité qu’un de ses patients soit suicidaire. On l’informe desproblèmes qu’il vit et des comportements qu’on a remarqués. Ce genre de situation est toujours complexe car la personne n’accepte pas nécessairement de confier ses problèmes ni d’admettre qu’elle est suicidaire. Il nous en parle :

Il m’est arrivé d’apprendre qu’un de mes patients était suicidaire par l’entremise d’un de ses amis qui est venu me dire : « Il faut faire quelque chose, on pense qu’il est en danger ». Lors de la visite du patient, j’ai effectivement eu l’impression qu’il y avait chez lui une tendance suicidaire. J’ai alors essayé, mais sans succès immédiat, de l’amener à verbaliser sa tendance suicidaire.

Il m’a fallu prendre le temps de l’écouter pour qu’il admette enfin qu’il pensait parfois au suicide ; qu’il nourrissait même certains projets à cette fin. J’ai réussi, cette fois-là, à lui faire accepter l’importance d’être hospitalisé. Se confier est une chose, mais le convaincre de la nécessité de l’hospitalisation en est une autre !

Même si un patient accepte l’aide offerte, il n’est pas facile d’identifier ou encore de mettre en pratique les interventions les plus aidantes. Ainsi, lorsqu’il s’agit d’un jeune, il est souvent très difficile d’obtenir la col-
laboration de la famille.

Actuellement, on n’a pas suffisamment d’approches en psychiatrie pour se sécuriser face à nos patients suicidaires, surtout lorsqu’il s’agit d’intervenir avec des jeunes. Ils ne sont pas faciles d’approche et ils vivent des problèmes majeurs. Je travaille dans un milieu défavorisé. Il y a beaucoup de laxisme dans l’éducation et malheureusement peu d’échange entre les jeunes et leur milieu familial. La famille n’est pas toujours compréhensive face aux problèmes du jeune qui, lui, peut être dur, agressif avec ses parents. La communication se fait mal, il y a souvent des problèmes sur le plan affectif. Souvent les jeunes ne se sentent pas aimés... Souvent, les parents ne sont pas très coopératifs. C’est aussi un problème de société qui ne donne pas beaucoup de place à ses jeunes. Et encore moins quand il s’agit de leur orientation sexuelle... Une des causes premières du suicide chez eux.

Lorsqu’on réfère la personne en psychiatrie, on rencontre plusieurs obstacles dès le départ...

Même si une personne accepte d’aller consulter en psychiatrie [ce qui n’est pas toujours simple à cause de préjugés face à la psychiatrie], il est primordial pour nous d’aller frapper à la bonne porte et de le référer au bon endroit. Le système est souvent compliqué en raison de sa sectorisation. Si elle n’est pas du secteur, elle est refusée et référée ailleurs. Le mieux, c’est de téléphoner nous-mêmes pour avertir de son arrivée. À ce moment, la personne est bien reçue, du moins par les milieux avec lesquels je suis en contact.

Parfois, même si on obtient une consultation en psychiatrie, le congé peut être donné rapidement et le suivi laisse alors à désirer, à la suite de quoi, on se sent désarmé...

Les délais pour qu’un psychiatre voie un patient référé sont peut-être moins longs qu’avant. Mais on sent que les psychiatres ont une surcharge de travail, qu’ils ont beaucoup de pression et disposent de peu de temps. Je ne veux lancer la pierre à personne, mais le système est peu efficace.

Et les patients ne sont pas gardés très longtemps à l’hôpital. Ils sont vus et lorsqu’on sait qu’une personne est suivie par un médecin de famille et/ou par une psychologue, on lui dira : « Retourne voir ton médecin de famille, ton psychologue, t’as pas besoin de revenir ici ». À l’hôpital, on invitera alors le patient à revenir en consultation un mois plus tard. Les soins psychiatriques nécessitent un suivi attentif et régulier, ce que le système n’offre pas toujours. Je dois donc assurer ce suivi moi-même. Lorsque le patient est en crise suicidaire, je me sens peu habile à l’aider. Il est souhaitable que le réseau puisse rapidement soutenir l’intervention des médecins de famille dans ces moments-là.

Il faut du soutien pour les prises en charge.

Si une personne est en crise suicidaire, en période aiguë, c’est là qu’il y a un grand danger de suicide. Il faut être capable d’intervenir adéquatement tout de suite. Dès que ça traîne, on en connaît les conséquences brutales... C’est comme identifier un cancer, il ne faut pas attendre 4, 5, 6 mois pour le traiter. Car il y a des métastases qui s’installent et on finit par perdre le patient.

Travailler en collaboration...

Pour moi, travailler en collaboration avec un ou une psychologue est important pour assurer un suivi adéquat. Or, le suivi psychologique coûte cher et, le plus souvent, il est du domaine privé.

Depuis qu’il y a une psychologue à la clinique, une femme exceptionnelle, je sens un appui, on réussit ainsi à aider des gens. Elle nous donne la priorité quand on lui réfère une personne suicidaire. Mais il faut que le patient ait des assurances personnelles et qu’il veuille bien aller la voir ! Si la personne n’a pas les ressources financières, c’est le système public. Il faut beaucoup de démarches, téléphoner, faire des demandes etc. C’est long et ces gens-là ne peuvent attendre. Une semaine c’est trop long. On sent qu’on a parfois peu de moyens à notre disposition.

Il arrive aussi que la personne refuse l’aide proposée. Le système n’est pas toujours en cause. Dr Villemure relate l’histoire d’un jeune, suicidé à l’âge de 21 ans...

Il nous a déjoué une fin de semaine. Ça a été épouvantable pour tout le monde... La famille était désar-
ticulée sur le plan affectif depuis le décès de la mère, 4 ans plus tôt... On a senti qu’à partir de ce moment-là, chacun allait un peu n’importe où... Ce jeune avait un gros problème. Le père m’en avait parlé, puis moi j’avais essayé d’éclaircir un petit peu la situation [avec le garçon] mais je n’avais pas réussi [et d’autres intervenants non plus]. J’avais appelé à l’hôpital pour essayer de le faire hospitaliser mais il a refusé. Alors, ce n’est pas toujours le milieu médical ou le système qui sont en cause. Ça peut aussi être un refus de la personne. Il y a toujours la peur, les préjugés. On dirait que ce garçon ne voulait plus aller plus loin. Il me disait « Un jour, je te dirai ». Je lui disais « Pourquoi pas maintenant ? ». Et quand il s’est suicidé il a laissé une lettre, il m’a remercié car « tu étais le seul ami que j’ai eu, en qui j’ai pu avoir confiance ». Je lui disais souvent : « Tu peux venir n’importe quand ».

Mais la fin de semaine, il prenait de la drogue... Moi je lui avais donné des médicaments, un anti-dépresseur pour essayer de l’aider. Et puis effectivement, ils ont retrouvé ses médicaments dans sa chambre. Il ne les avait pas pris. Il avait pris sa drogue. C’est comme ça qu’il nous a échappé.

On est parfois confronté au secret professionnel... Le patient confie qu’il a des idées suicidaires et demande de ne pas en parler.

Respecter la confidentialité est une situation souvent difficile pour le médecin. Les patients ne veulent vraiment pas qu’on écrive au dossier qu’ils ont des idées suicidaires [lorsqu’ils sont en congé de
maladie, par exemple]. Ces personnes nous diront : « Moi j’ai quelque chose à te dire, mais il faut que tu me promettes que tu ne l’écriras pas au dossier ». Nous, on veut faire un suivi, on veut qu’il revienne nous voir. La confidentialité peut devenir un obstacle. On ne peut pas intervenir auprès de la famille. Si on rompt la confidentialité, on peut aussi nous poursuivre. Il y a certains éléments que nous ne préciserons pas au dossier. On doit respecter ça. On essaie de convaincre le patient d’aller chercher de l’aide à l’extérieur mais encore faut-il qu’effectivement il y ait quelqu’un qui le reçoive, réponde à son appel à l’aide.

Le médecin traitant est aussi « harcelé » par des compagnies d’assurance dans des cas de congé de maladie...

Vous avez aussi le harcèlement des compagnies elles-mêmes. La CSST dit : « on paie tant d’argent et après c’est fini ». Il y a des expertises faites à tour de bras. Mais les experts penchent parfois du même côté que la compagnie. Le diagnostic est fait rapidement, le retour au travail doit se faire vite... Avec les conséquences qu’on connaît. La personne n’est pas prête, elle panique... Personnellement, je ne suis plus intéressé à supporter ce genre de pression [car la responsabilité est très grande]. On remplit de la paperasse à n’en plus finir. On prend les décisions pour nous et on nous laisse toutes les responsabilités. Récemment, j’ai vécu cette expé-rience. Le psychiatre avait pris la décision qu’une patiente pouvait retourner au travail et la compagnie d’assurance aussi. Tout le monde était d’accord. On dit à cette patiente : « Lundi prochain, tu retournes au travail. Tu iras chercher l’autorisation de ton médecin traitant ».

Moi, on me demande de prendre la responsabilité du patient sans avoir participé à la décision ! Quand j’ai vu ça, j’ai complété le formulaire et dit que je ne prenais pas la respon-sabilité du patient et que je la laissais à ceux qui avaient pris la décision... Il est très difficile d’assurer ce genre de suivi.

Si la personne n’est pas prête à retourner au travail, ce qu’elle vit peut faire naître des idées de suicide...

Oui, ça peut jouer. Surtout si on n’a pas compris l’état du patient. Si on n’a pas saisi que le patient pouvait être suicidaire. La personne sent monter la pression, n’a plus d’argent qui rentre, elle doit quand même faire ses paiements, elle se retrouve avec rien. C’est la panique.

En conclusion : la psychiatrie, les jeunes, le gouvernement...

Il faut réorganiser tout le milieu psychiatrique, particulièrement l’urgence pour que nous ayons plus de soutien. On doit faire attention aux jeunes qui ont beaucoup d’idées suicidaires. Ils m’en parlent beaucoup et ils en parlent entre eux. Ils sont complètement perdus, ils ont « mal à l’âme ». Il faut être près d’eux, les écouter car ils sont notre avenir. Le gouvernement doit s’impliquer davantage, nous aider. Il faut qu’il investisse plus d’argent dans la prévention du suicide, dans l’aide à apporter aux jeunes. Si on veut trouver des solutions, mieux travailler avec les personnes suicidaires, il faut encourager la recherche sur le suicide.


1 Un grand merci à Madame Reine Dagenais-Brodeur qui a accepté de transcrire le verbatim de cette entrevue.

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55  9 août 2004 
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 (Rév. 06/06/04