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La revue le Vis-à-vie, vol. 11 nº 2, 2001

Le thème de ce numéro est « Suicide et approches cliniques ».photo auteur

Limites de la médecine et responsabilité sociale vis-à-vis le suicide

Jacques Lachance, MD
CLSC de Saint-Jean-Port-Joli


Cas numéro 1
Monsieur s’est enlevé la vie durant la fin de semaine. Un rendez-vous médical était prévu deux semaines plus tard.

On se dit que si on avait pu l’évaluer, on aurait peut-être pu faire quelque chose.

Cas numéro 2
Madame appelle son médecin de famille pour qu’il reçoive en priorité son mari qui souffre de dépression. Celui-ci est rencontré le lendemain matin. Un diagnostic de dépression majeure est porté. Un traitement aux anti-dépresseurs est amorcé, associé à une psychothérapie.

Deux ans plus tard, l’homme avouera à son médecin que, n’eut été de l’intervention de son épouse l’exhortant de consulter, il aurait mené à exécution son projet de s’enlever la vie par noyade le jour même de la dite consultation.

Il faut souligner que Monsieur avait nié toute intention suicidaire lors de l’évaluation initiale et tout au long du suivi.

On se dit après coup, heureusement que l’épouse a réagi à temps, sinon, on n’aurait rien pu faire.

Cas numéro 3
Le patient souffre d’un trouble obsessionnel-compulsif et surconsomme alcool et drogues. Malgré un suivi médical et le support de nombreux intervenants sur plusieurs années, il est retrouvé pendu dans son domicile.

On se dit qu’on n’est pas surpris, qu’il allait bien finir par le faire un jour ou l’autre.

Cas numéro 4
Il a vingt-deux ans. Il s’en retourne chez lui après avoir terminé la soirée avec ses copains. Il a pris quelques bières et est arrêté pour contrôle d’alcool au volant. Au poste de police, il s’emporte suite à la perquisition de son auto. Il est aussitôt maîtrisé avec menottes aux poignets, et relâché peu après. Il ne veut pas appeler ses parents pour ne pas les déranger. À trois reprises, il demande aux policiers de le raccompagner chez lui. En sortant du poste de police, il professe à nouveau des injures aux policiers. Plus tard, il se jette du haut d’une passerelle et meurt sur le coup. Le rapport du coroner blâmera les policiers de ne pas avoir fourni de protection suffisante à ce jeune.

On se dit qu’on ne pouvait pas prévoir, c’était un bon petit gars sans antécédent judiciaire, issu d’un bon milieu familial.

Cas numéro 5
Elle dit : « Il n’est plus pareil depuis une semaine. Il est plus calme et a l’air plus conciliant. Il veut me rencontrer demain soir pour discuter. Mais je ne sais pas trop, j’ai peur d’y aller, j’ai comme un pressentiment ».

« Bien voyons, de dire ses copines de travail, tu te fais des idées, tu sais bien qu’il n’est pas dangereux, il n’a jamais été violent à ton endroit ».

Il dit : « Je suis tout mêlé dans ma tête, je ne me comprends plus. Ça va mal. Ah ! et puis je m’en vais et vous ne me reverrez plus dans votre restaurant ».

L’après-midi, il consulte un médecin qu’il voit pour la première fois. Il ne laisse rien transparaître de son tumulte intérieur.

Le soir même, il s’enlève la vie avec une arme à feu après avoir tué son fils et son ex-conjointe.

On se dit qu’on ne sait plus quoi dire devant pareil drame.

Comment aller au-delà de nos propres peurs pour protéger une consœur de travail qui nous communique son sentiment de danger pour elle-même ?

Aurions-nous agi différemment à la place du restaurateur qui n’entend pas l’appel de cet homme désemparé malgré un trouble intérieur sûrement ressenti ?

Pourquoi cet homme demeure-t-il fidèle à ce rendez-vous médical qui n’a plus de sens pour lui, sinon qu’il s’y rend comme un automate, comme pour laisser s’écouler la fata-lité ? Peut-être aussi veut-il s’assurer d’éviter tout changement brusque qui pourrait compromettre son projet arrêté de passer à l’acte, ou encore donner une chance à un espoir inconscient que quelqu’un, quelque part, ici un médecin, puisse arrêter le cours de ce destin tragique ?

Dites-moi quel médecin, en pareille circonstance, aurait pu faire la différence ?

C’est à dessein que j’ai choisi ces illustrations cliniques, pour montrer comment l’ampleur de la problématique du suicide dépasse la réponse de l’approche médicale. En effet, les statistiques sur les suicides complétés démontrent que, durant l’année précédant le passage à l’acte, les médecins sont interpellés dans environ 80 % des cas. Cependant, ce pourcentage passe à 30 % lorsque la consultation se fait durant le mois qui précède.

Loin de moi l’intention de soustraire la profession médicale à son engagement envers cette problématique, d’autant plus que celle-ci recoupe 80 % de personnes atteintes de ma-ladie mentale. L’apport médical demeure indispensable.

Nombreux cependant se posent la question de savoir si la formation médicale est suffisamment adaptée et si le contexte dans lequel le médecin pratique est favorable pour prévenir le suicide.

Est-ce que la société se décharge de sa responsabilité en mettant trop d’espoirs dans ses attentes de résultats envers la médecine ? Et celle-ci, voulant s’arroger une bonne part de la connaissance pour son plus grand prestige, ne donne-t-elle pas de faux espoirs et beaucoup de déceptions ?

Tout en continuant à mettre l’emphase sur le dépistage et le traitement de toutes ces pathologies psychiatriques, dépressions majeures, troubles bi-polaires, troubles de conduite, abus d’alcool et toxicomanie, itinérance, etc., ne faudrait-il pas se questionner sur les gens dits normaux, sur la société en général ?

Quelle est notre part de responsabi-lité ? Oui. Il y a la génétique, mais il y a aussi tout l’aspect environnemental. D’où vient ce mal-être, ce mal de vivre ? Et quel est l’impact de l’environnement sur la pathologie psy-
chiatrique ?

On le voit, en tout cas par rapport au suicide, les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous. C’est un peu comme si ce n’était pas tellement le suicidant qui faisait pro-blème, celui-ci n’étant que le porteur, le témoin du mal de vivre de toute la société, voire de l’humanité.

Comme si nos efforts ne portaient pas sur la bonne cible. On s’obstine, on s’entête à voir le mal dans l’autre. On ne voit que le symptôme, le déviant, le déséquilibré, le marginal, le toxicomane, le sans-abri, etc. Ces gens-là sont le miroir de notre agression, de notre froideur, de notre indifférence, de notre mépris. Ils sont là, encore plus présents par leur absence, pour nous hanter, nous forcer à regarder l’homme que nous sommes, celui qui est en devenir.

Tous ces sacrifiés, tous ces exclus qui n’en peuvent plus et qui nous tirent leur révérence sont en train d’aménager, dans notre inconscient collectif, une blessure, une sensibilité fondatrice d’humanité.

Faudra-t-il encore accumuler beaucoup de morosité, de détresse collective, de culpabilité pour enfin s’ouvrir à la solidarité, au partage, à la compassion et s’opposer à l’injustice ? L’homme et ce qui lui reste d’humanité en est-il encore capable ?

Pour l’homme en perte d’humanité, tous ces suicides, ces laissés-pour-compte n’apportent-ils pas à leur façon leur contribution à cette urgence de repenser l’homme et sa façon d’être avec les autres ?

Il me semble que là, à répondre à cette urgence, notre inconscient collectif reprendrait goût à la vie et qu’il pourrait y trouver du sens.

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52  9 août 2004 
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 (Rév. 06/06/04