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La revue le Vis-à-vie, vol. 11 nº 2, 2001Le thème de ce numéro est « Suicide et approches cliniques ». Limites de la médecine et responsabilité sociale vis-à-vis le suicideJacques Lachance, MD
Cas numéro 1 On se dit que si on avait pu lévaluer, on aurait peut-être pu faire quelque chose. Cas numéro 2 Deux ans plus tard, lhomme avouera à son médecin que, neut été de lintervention de son épouse lexhortant de consulter, il aurait mené à exécution son projet de senlever la vie par noyade le jour même de la dite consultation. Il faut souligner que Monsieur avait nié toute intention suicidaire lors de lévaluation initiale et tout au long du suivi. On se dit après coup, heureusement que lépouse a réagi à temps, sinon, on naurait rien pu faire. Cas numéro 3 On se dit quon nest pas surpris, quil allait bien finir par le faire un jour ou lautre. Cas numéro 4 On se dit quon ne pouvait pas prévoir, cétait un bon petit gars sans antécédent judiciaire, issu dun bon milieu familial. Cas numéro 5 « Bien voyons, de dire ses copines de travail, tu te fais des idées, tu sais bien quil nest pas dangereux, il na jamais été violent à ton endroit ». Il dit : « Je suis tout mêlé dans ma tête, je ne me comprends plus. Ça va mal. Ah ! et puis je men vais et vous ne me reverrez plus dans votre restaurant ». Laprès-midi, il consulte un médecin quil voit pour la première fois. Il ne laisse rien transparaître de son tumulte intérieur. Le soir même, il senlève la vie avec une arme à feu après avoir tué son fils et son ex-conjointe. On se dit quon ne sait plus quoi dire devant pareil drame. Comment aller au-delà de nos propres peurs pour protéger une consur de travail qui nous communique son sentiment de danger pour elle-même ? Aurions-nous agi différemment à la place du restaurateur qui nentend pas lappel de cet homme désemparé malgré un trouble intérieur sûrement ressenti ? Pourquoi cet homme demeure-t-il fidèle à ce rendez-vous médical qui na plus de sens pour lui, sinon quil sy rend comme un automate, comme pour laisser sécouler la fata-lité ? Peut-être aussi veut-il sassurer déviter tout changement brusque qui pourrait compromettre son projet arrêté de passer à lacte, ou encore donner une chance à un espoir inconscient que quelquun, quelque part, ici un médecin, puisse arrêter le cours de ce destin tragique ? Dites-moi quel médecin, en pareille circonstance, aurait pu faire la différence ? Cest à dessein que jai choisi ces illustrations cliniques, pour montrer comment lampleur de la problématique du suicide dépasse la réponse de lapproche médicale. En effet, les statistiques sur les suicides complétés démontrent que, durant lannée précédant le passage à lacte, les médecins sont interpellés dans environ 80 % des cas. Cependant, ce pourcentage passe à 30 % lorsque la consultation se fait durant le mois qui précède. Loin de moi lintention de soustraire la profession médicale à son engagement envers cette problématique, dautant plus que celle-ci recoupe 80 % de personnes atteintes de ma-ladie mentale. Lapport médical demeure indispensable. Nombreux cependant se posent la question de savoir si la formation médicale est suffisamment adaptée et si le contexte dans lequel le médecin pratique est favorable pour prévenir le suicide. Est-ce que la société se décharge de sa responsabilité en mettant trop despoirs dans ses attentes de résultats envers la médecine ? Et celle-ci, voulant sarroger une bonne part de la connaissance pour son plus grand prestige, ne donne-t-elle pas de faux espoirs et beaucoup de déceptions ? Tout en continuant à mettre lemphase sur le dépistage et le traitement de toutes ces pathologies psychiatriques, dépressions majeures, troubles bi-polaires, troubles de conduite, abus dalcool et toxicomanie, itinérance, etc., ne faudrait-il pas se questionner sur les gens dits normaux, sur la société en général ? Quelle est notre part de responsabi-lité ? Oui. Il y a la génétique, mais il y a aussi tout laspect environnemental. Doù vient ce mal-être, ce mal de vivre ? Et quel est limpact de lenvironnement sur la pathologie psy- On le voit, en tout cas par rapport au suicide, les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous. Cest un peu comme si ce nétait pas tellement le suicidant qui faisait pro-blème, celui-ci nétant que le porteur, le témoin du mal de vivre de toute la société, voire de lhumanité. Comme si nos efforts ne portaient pas sur la bonne cible. On sobstine, on sentête à voir le mal dans lautre. On ne voit que le symptôme, le déviant, le déséquilibré, le marginal, le toxicomane, le sans-abri, etc. Ces gens-là sont le miroir de notre agression, de notre froideur, de notre indifférence, de notre mépris. Ils sont là, encore plus présents par leur absence, pour nous hanter, nous forcer à regarder lhomme que nous sommes, celui qui est en devenir. Tous ces sacrifiés, tous ces exclus qui nen peuvent plus et qui nous tirent leur révérence sont en train daménager, dans notre inconscient collectif, une blessure, une sensibilité fondatrice dhumanité. Faudra-t-il encore accumuler beaucoup de morosité, de détresse collective, de culpabilité pour enfin souvrir à la solidarité, au partage, à la compassion et sopposer à linjustice ? Lhomme et ce qui lui reste dhumanité en est-il encore capable ? Pour lhomme en perte dhumanité, tous ces suicides, ces laissés-pour-compte napportent-ils pas à leur façon leur contribution à cette urgence de repenser lhomme et sa façon dêtre avec les autres ? Il me semble que là, à répondre à cette urgence, notre inconscient collectif reprendrait goût à la vie et quil pourrait y trouver du sens.
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52 9 août 2004
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