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La revue le Vis-à-vie, vol. 11 nº 2, 2001Le thème de ce numéro est « Suicide et approches cliniques ». Une approche personnelle de lintervention de criseMounir H. Samy, M.B. ; Ch., B. F.R.C.P. (C)
Lappel Sa vie nest donc pas en jeu ; du moins pas pour tout de suite. Il me restera alors le travail, quelquefois difficile, de mobiliser sa famille, légitimer sa souffrance et lui infuser lespoir dun changement, sinon dans son environnement extérieur, du moins dans sa perception de cet environnement. La théorie Le premier contact Jai pleine conscience de limportance du moment. Pour faire échec au suicide, il faut réussir la crise. Tout va aller dans ce sens : limportance du cadre, la présence de la famille, le temps que jaccorde à la consultation, lempathie que jy mettrai, le détail des notes, mon effort de compréhension et linsistance sur le suivi. La crise est réussie lorsque ladolescent sait quil a été écouté. Lentrevue dévaluation Avec lobservation de son apparence physique, son discours et son attitude envers moi, jai déjà une foule de renseignements pour mettre en contexte linformation qui suivra au sujet de sa visite à lurgence, et lui donner sa juste signification. Jaborde ensuite la crise immédiate par une question très large e. g. « Quest-ce qui tamène à lurgence ? », pour ensuite aller graduellement vers les questions les plus pointues e. g. « As-tu écrit une note de suicide ? », « tu mas dit avoir avalé 20 comprimés de Tylenol extra-fort, combien y en avait-il dans le contenant ? », « Est-ce que tu étais seul à la maison ? », « Quel effet pensais-tu quauraient 20 comprimés de Tylenol ? » Peut-il se projeter dans lavenir ? « Où te vois-tu dans cinq ans ? Dans dix ans ? » Quel est lapport de la psychopathologie individuelle ? Y a-t-il dépression ? Quel genre de dépression ? Usage de drogue ? Y a-t-il dautres comportements autodestructeurs ? Tous les facteurs de risque et de secours seront ainsi évalués. À présent, je peux clairement dire sil y a ou non danger réel pour sa vie, cest-à-dire si je vais hospitaliser mon patient ou le retourner chez lui. Jai donc une idée claire de la gravité du geste et du danger immédiat pour sa vie, mais mon rôle est loin de sarrêter là. La prévention dune récidive avec une augmentation du risque suicidaire (prévention secondaire) dépendra de ma capacité découte et dintervention en rapport à sa souffrance psychique : « Tu devais passer une très mauvaise journée ; pourrais-tu men parler ? » Je veux entendre son histoire. Tel un détective, jai besoin de chercher, dexpliquer, de comprendre pourquoi, pourquoi ce jeune en particulier et pourquoi aujourdhui. Lévaluation se poursuivra par une série de questions sur sa vie, les amis et surtout sil y a une personne à qui il peut vraiment se confier. Je veux savoir où il en est par rapport à son adolescence. Sil aime lire, sil tient un journal de bord, sil sinvestit dans ses études et sil a une amie de cur. Il ne faut jamais sous-estimer limpact dune perte amoureuse pour un adolescent. Parfois, je demande aux parents de sortir temporairement de la pièce si je sens que ladolescent pourrait livrer des informations confidentielles importantes (e. g. peur dun risque de grossesse, activités sexuelles précoces ou usage de drogues illicites). Dans cette tranche de lévaluation, je veux mieux savoir qui a fait cette tentative de suicide. Ladolescent est-il capable de compétence (les adolescents qui excellent aux études sont plus à risque de compléter leur geste) ? Quelles sont ses limites (e. g. pensée concrète) ? Et quel est le degré de son émancipation véritable en rapport à son adolescence (e. g. degré dautonomie affective, présence dune personnalité plus ou moins définie) ? Lémancipation est-elle problématique (promiscuité, drogues, délinquance) ? Je menquiers presque toujours de la présence dun trauma dans le passé proche ou lointain de ladolescent, en particulier si le geste suicidaire a pris la forme dune attaque violente du corps, telle la lacération : « Est-ce quil test déjà arrivé quelque chose de particulièrement terrible dans la vie ? », « As-tu déjà été mis dans une situation inappropriée ou menaçante et contre laquelle tu ne pouvais pas te défendre ? » Ces questions sont délicates et doivent être posées sur le ton du non-jugement et de la plus grande empathie. Suit alors lévaluation de la famille, dabord par le biais de questions relatives à la naissance et au développement de mon patient « la grossesse était-elle planifiée ? », Des difficultés à assurer des soins corporels au nourrisson (e. g. suite à une dépression post-partum sévère ou prolongée) peuvent expliquer le problème plus tard dauto-préservation. Lévaluation des liens familiaux est essentielle ainsi que la relation de couple et celle de la fratrie. Doù vient le sentiment dabandon psychologique ? Loption suicide est-elle sous-jacente à la présence de rejet Tout cela peut paraître long, mais en fait, au-delà de lobtention dinformations nécessaires à mon évaluation, je crée un moment peut-être unique où tous les membres de la famille dévoilent leurs sentiments les uns aux autres, se parlent de leur famille et prennent directement conscience des liens qui les unissent. Cest un moment de vérité et de contact affectif que Winnicott appellait « une expérience ». Aussi croyait-il que toute consultation est en même temps une thérapie. Comprendre cela, cest saisir lessentiel de ce quest lintervention de crise. Cest pour cela que le moment est si important et que jai besoin de la présence de la famille. À travers cette expérience, je brise lisolement psychique du jeune, je rétablis la famille dans sa fonction de contenant (« holding ») et je resitue les parents dans leur rôle dadultes concernés. Je replace surtout ladolescent au centre de leurs préoccupations. À présent, la crise est « réussie », ou presque... Il me reste à faire les liens, à mettre ensemble les pièces du puzzle, à donner un sens et des mots au vécu qui a mené au passage à lacte et que je commence à mieux saisir. Cest le moment du feed-back. Je parle au jeune et à sa famille, ma présence est ressentie comme étant intense, professionnelle, humaine et sincère. Le feed-back Il me reste encore à donner des directives, légitimer la souffrance, mais aussi juger sévèrement lacte suicidaire, passer un contrat de non-suicide, mobiliser la famille et lengager au suivi psychiatrique (e. g. rendez-vous de relance, thérapie familiale ou individuelle, etc.) Javoue quavec les années des phrases similaires reviennent à mon esprit. Je vous les livre ici pèle-mêle : « Nimporte qui peut à un moment donné se sentir tellement mal quil souhaiterait ne plus être en vie. Cette souffrance est terrible et je la comprends, mais une aide est toujours disponible. Passer au geste, te faire du tort, est complètement stupide ! » ; « Y a-t-il quelquun, adulte ou de ton âge, à qui tu peux tout dire ? Un ami véritable à qui tu peux te confier ? » ; « Une crise, cest tout de suite, cest à présent alors que les conséquences dun geste suicidaire peuvent être pour toujours et pas seulement pour toi, mais aussi pour tous ceux qui taiment. As-tu pensé à eux ? ». À un adolescent pratiquant ou du moins avec une identité religieuse : « Sais-tu que le suicide est contre ta religion ? ». « Il y a toujours quelquun à qui tu peux parler et que tu peux appeler. Il y a lurgence ici ; pour qui penses-tu quelle est ouverte 24h sur 24 ? Voilà le numéro de téléphone. Garde-le sur toi. Ta vie est importante ». « Il te semble lorsque tout va mal que rien ne changera jamais et que ce que tu ressens à présent, et qui est insupportable, sera là pour toujours. Je comprends ce sentiment, mais en réalité tu ne connais pas lavenir. Tu ne sais pas ce qui tattend dans 3 mois, dans 6 mois...». Je responsabilise le jeune par rapport à sa propre sécurité : « Ton père, ta mère, ta sur qui est ici, tes amis, les gens qui taiment, crois-tu quils devraient craindre que tu puisses faire une bêtise dans les jours qui viennent (noter que je nomme un à un tous les membres de sa famille ; aussi, « les jours qui viennent » représente une perspective accep-table). Je prends toujours sa réponse au sérieux. À la famille : « croyez-vous pouvoir garder un il sur lui dans les prochains jours ? » Le contrat Le contrat lui-même est banal et bien sûr discutable, mais il prend toute son importance lorsquil arrive comme conclusion normale dune rencontre qui dure depuis plus dune heure et durant laquelle les points suivants ont été bien établis :
Jai presque fini Mon travail nest pas encore fini. Je dois terminer la rédaction du rapport médical, ajouter le diagnostic sur les cinq axes du DSM IV et inscrire le plan de traitement et les instructions de congé de la salle Encore un moment Il est déjà tard. La journée a été longue, je ne suis pas encore rentré à la maison et la fatigue commence à se faire sentir. Je mapprête discrètement à quitter lhôpital lorsque jentends linfirmière mappeler : « Dr. Samy, vous avez deux autres cas qui vous attendent ! » Je sens que le moment sera important...
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70 9 août 2004
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