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La revue le Vis-à-vie, vol. 11 nº 2, 2001

Le thème de ce numéro est « Suicide et approches cliniques ».photo auteur

Écologie sociale et pensée suicidaire

Éric Volant
Professeur retraité associé, Département des sciences religieuses
Université du Québec à Montréal


La psychologie morale empirique s’est donné pour mission d’étudier la genèse et le développement de la conduite morale1. Elle se répartit en deux approches différentes dont la première examine le raisonnement moral d’un individu en relation étroite avec son développement cognitif, tandis que la seconde observe la personnalité (caractère, tempérament, sensibilité) de l’individu en situation, dans ses prises de décision. Cette seconde approche nous semble particulièrement utile dans l’examen des matériaux auto-biographiques des personnes suicidées (journal intime, lettres d’adieu, correspondance, etc.). Elle peut nous révéler des indices significatifs sur l’état émotionnel de l’individu (angoisse, sérénité, culpabilité, doute, honte, agressivité), sa capacité éthique ou son aptitude à penser (raisonnement, justification, signification), l’impact de son environnement familial et social sur sa décision suicidaire2.

Une note préalable sur l’aptitude à penser par soi-même
En éthique, on a tendance à surestimer le pouvoir des principes de la liberté et de l’autonomie sur nos délibérations et nos actions. Assez naïvement nous attribuons nos bonnes actions à nos bonnes dispositions de courage ou d’altruisme, alors que la réalité n’est pas si mirobolante. En effet, nous posons le bon geste, parce que nous arrivons à la bonne place au bon moment, un peu malgré nous. Heureusement, ceci est vrai aussi pour nos actions dites « mauvaises ». « L’occasion fait le larron », dit le proverbe. Ainsi à propos d’Adolf Eichmann, qui joua un grand rôle dans la déportation et l’extermination des juifs, la philosophe d’origine juive Hannah Arendt estima que « dans certaines circonstances, la plus ordinaire des personnes honnêtes peut devenir criminelle » et elle fut frappée par « l’inaptitude à penser » de cet homme, aussi bien durant la période nazie que lors de son procès à Jérusalem3. Pascal Bruckner4 définit l’autonomie comme « le courage de penser par soi-même sans être dirigé par un autre. » Qui, parmi les meilleurs, peut prétendre que sa décision morale puisse atteindre cette perfection ?

Dans le présent article, nous introduirons une réflexion sur le pouvoir des structures de la vie quotidienne sur la pensée suicidaire. Des per-sonnes qui décident de s’enlever la vie ont sans doute de bonnes raisons pour le faire. Cela ne veut pas dire pour autant que leur autonomie est souveraine et inconditionnelle. Leur liberté de choisir est conditionnée par des incidences extérieures. L’écologie sociale n’enlève pas nécessairement leur aptitude à penser, mais elle exerce son influence sur leurs délibérations et choix. L’environnement physique et moral dans lequel baigne la personne suicidaire est une des composantes qui entre en ligne de compte dans
l’orientation de sa pensée.

L’incidence de l’environnement physique sur la conduite suicidaire
Une dame de quatre-vingt ans a dû être logée dans une maison d’accueil, après une chute dans son appartement. Par comble de malheur, sa fille unique venait de décéder. Lorsque je l’ai visitée, elle s’ennuyait mortellement et me confia son désir de mourir. D’un geste agressif, elle pointa son doigt vers la fenêtre. Un coup d’œil vers le dehors et mon regard se butta sur un mur de brique rouge, austère et hostile. « J’étais si heureuse dans mon HLM. J’avais une si belle vue et je pouvais entendre jouer les enfants. Maintenant, je suis comme dans une prison », dit-elle. Une emmurée vivante loin de son environnement habituel et loin des cris des enfants qui lui donnaient vie ! Elle avait été arrachée à son milieu de vie naturel et transplantée dans un milieu inhospitalier et mortifère. C’est du moins ainsi qu’elle le voyait subjectivement.

Les lieux d’habitation façonnent notre être et affectent notre âme. On n’a pas assez mesuré l’influence de l’urbanisme sur la sensibilité des gens. Dans son effort de fonder une « psycho-géographie », Guy Debord (1931-1994) essaya de montrer comment des constructions débilitantes génèrent des habitants tristes et que l’aménagement des villes se reflète sur les visages des citadins. L’écrivain et cinéaste français proposa de créer des « ambiances poétiques » offrant une écologie plus esthétique et favorisant un style de vie plus libre. Il rejoint ainsi la pensée du philosophe des Lumières Emmanuel Kant5, pour qui la « beauté est le symbole de la mora-lité ». Et, selon son disciple Friedrich Schiller6, « c’est par la beauté que l’on s’achemine à la liberté ». La laideur, sous toutes ses formes, indispose les humains sans qu’ils ne s’en rendent compte et perturbe leur regard sur la vie. Des irritants, liés à une vie stridente et fébrile, menacent leur aptitude à penser et à agir librement. « Le monde va tellement vite que l’on n’a plus le temps de penser». Voilà ce que les gens nous disent.

L’incidence de l’environnement moral sur la pensée suicidaire
Selon le sociologue français Maurice Halbwachs (1887-1945), derrière le geste de l’individu se profile le milieu humain. La personne suicidaire respire l’air de son temps et subit l’emprise de la mentalité générale. Le suicide est un symptôme de la nature et de l’étendue de la perturbation sociale. « Le nombre des suicides est un indice assez exact de la quantité de souffrance, de malaise, de déséquilibre et de tristesse qui existe ou se produit dans un groupe. Lorsqu’il augmente, c’est le signe que la somme des désespoirs, des angoisses, des regrets, des humiliations et des mécontentements de tout ordre se multiplie. C’est donc bien l’état général, heureux ou malheureux, de l’ensemble que ces morts volontaires plus ou moins dispersées nous font connaître »7.

Il y a des relations à établir entre la conduite suicidaire et les rapports que les sociétés contemporaines entretiennent avec la mort. On pense évidemment, avec raison, aux attentats-suicide du 11 septembre, à la guerre contre les réseaux ter-roristes, lancée par les Américains et appuyée par leurs alliés, à la résistance armée des Talibans et des islamistes extrêmes, mais aussi aux massacres, qui les ont précédés, près des Grands Lacs en Afrique ou dans l’ancienne Yougoslavie. Toutes ces situations de violence extrême, étroitement liées à des enjeux économiques et financiers (par exemple, l’industrie pétrolière) et dont les populations civiles paient un prix très élevé en mortalité, en famine, en déportation et en dévastation, n’attestent-elles pas d’un mépris de la vie humaine ? Et ce mépris de la vie n’est-il pas un signe éloquent d’une humanité suicidaire ? La guerre, qui prend souvent l’allure de martyr ou de sacrifice pour la li-berté, est d’ailleurs une forme de suicide collectif qui menace l’avenir de l’humanité entière.

De ces formes de mépris de la vie hautement médiatisées, les citoyens « ordinaires » et les jeunes retiennent avant tout le visage d’une mort qui s’incruste dans la vie quotidienne et se banalise. Il faudrait s’interroger aussi sur les rapports morbides que la culture contemporaine entretient avec le corps. Les conduites extrêmes, comme la vitesse au volant et les sports à haut risque, sont des formes d’abolition de la limite fondatrice de la mort. Le sociologue français Patrick Baudry observe la « prégnance suicidaire » de la société. « La réalisation de soi emprunte aujourd’hui la voie de l’autodestruction », affirme-t-il. L’entraînement sportif est « organisé, géré et planifié dans la mort » et est décrit en termes sacrificiels. « Le plaisir sportif s’associe à l’exténuation d’un corps dont il faut se débarrasser. [...] La mise en forme du corps peut être comprise comme un mode de disparition du corps »8. Des experts en sciences de l’activité physique ne sont pas tous d’accord avec ce verdict. Par contre, on ne peut plus nier l’existence, dans les sports, d’un climat d’autodestruction lié, entre autres, à la consommation de produits toxiques par
les sportifs professionnels ou olympiques.

Les gens, qui vivent une crise existentielle, sont très vulnérables aux messages reçus de leur entourage. Au travail, à l’école, à la maison, ils regardent vivre les autres et essaient d’y déceler des signes d’espoir pour la poursuite de leur propre existence. Ils espèrent trouver, dans la pensée et la conduite des autres, des raisons de vivre. Comme intervenant ou comme proche d’une personne fatiguée de vivre, posons-nous ces questions : quelles sont les forces qui me font vivre ? Quels intérêts me tiennent en vie ? Quelle est la qualité de mon désir ? Quelle est mon aptitude à penser ? Ma vie vaut-elle vraiment la peine d’être vécue de sorte qu’elle soit pour une personne, déçue ou épuisée, un stimulant qui l’aidera à sortir de sa morosité et à s’élever au-dessus de la médiocrité ambiante ?

Références

1. Flanagan, O. (1996). « Psychologie morale » dans Monique Canto-Sperber, dir., Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale. Paris, PUF, 1220-1229.
2. Volant, E. (2001). «Lettres d’adieu » dans Dictionnaire des suicides. Montréal, Liber, 195-2001.
3. Arendt, H. (1963). Eichmann à Jérusalem. Paris, Gallimard, et Arendt, H. (1996). Considérations morales. Paris, Payot, Rivages
4. Bruckner, P. (1995). La tentation de l’innocence. Paris, Grasset, 22.
5. Kant, E. (1968). Critique de la faculté de juger. Paris, Vrin, 173.
6. Schiller, F. (1943). Lettres sur l’éducation esthétique. Paris, Montaigne, 169.
7. Halbwachs, M. (1930). Les causes du suicide. Paris, PUF, 488.
8. Baudry, P. (1991). Le corps extrême. Paris, L’Harmattan, 73.

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74  9 août 2004 
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 (Rév. 06/06/04