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La revue le Vis-à-vie, vol. 11 nº 2, 2001Le thème de ce numéro est « Suicide et approches cliniques ». Écologie sociale et pensée suicidaireÉric Volant La psychologie morale empirique sest donné pour mission détudier la genèse et le développement de la conduite morale1. Elle se répartit en deux approches différentes dont la première examine le raisonnement moral dun individu en relation étroite avec son développement cognitif, tandis que la seconde observe la personnalité (caractère, tempérament, sensibilité) de lindividu en situation, dans ses prises de décision. Cette seconde approche nous semble particulièrement utile dans lexamen des matériaux auto-biographiques des personnes suicidées (journal intime, lettres dadieu, correspondance, etc.). Elle peut nous révéler des indices significatifs sur létat émotionnel de lindividu (angoisse, sérénité, culpabilité, doute, honte, agressivité), sa capacité éthique ou son aptitude à penser (raisonnement, justification, signification), limpact de son environnement familial et social sur sa décision suicidaire2. Une note préalable sur laptitude à penser par soi-même Dans le présent article, nous introduirons une réflexion sur le pouvoir des structures de la vie quotidienne sur la pensée suicidaire. Des per-sonnes qui décident de senlever la vie ont sans doute de bonnes raisons pour le faire. Cela ne veut pas dire pour autant que leur autonomie est souveraine et inconditionnelle. Leur liberté de choisir est conditionnée par des incidences extérieures. Lécologie sociale nenlève pas nécessairement leur aptitude à penser, mais elle exerce son influence sur leurs délibérations et choix. Lenvironnement physique et moral dans lequel baigne la personne suicidaire est une des composantes qui entre en ligne de compte dans Lincidence de lenvironnement physique sur la conduite suicidaire Les lieux dhabitation façonnent notre être et affectent notre âme. On na pas assez mesuré linfluence de lurbanisme sur la sensibilité des gens. Dans son effort de fonder une « psycho-géographie », Guy Debord (1931-1994) essaya de montrer comment des constructions débilitantes génèrent des habitants tristes et que laménagement des villes se reflète sur les visages des citadins. Lécrivain et cinéaste français proposa de créer des « ambiances poétiques » offrant une écologie plus esthétique et favorisant un style de vie plus libre. Il rejoint ainsi la pensée du philosophe des Lumières Emmanuel Kant5, pour qui la « beauté est le symbole de la mora-lité ». Et, selon son disciple Friedrich Schiller6, « cest par la beauté que lon sachemine à la liberté ». La laideur, sous toutes ses formes, indispose les humains sans quils ne sen rendent compte et perturbe leur regard sur la vie. Des irritants, liés à une vie stridente et fébrile, menacent leur aptitude à penser et à agir librement. « Le monde va tellement vite que lon na plus le temps de penser». Voilà ce que les gens nous disent. Lincidence de lenvironnement moral sur la pensée suicidaire Il y a des relations à établir entre la conduite suicidaire et les rapports que les sociétés contemporaines entretiennent avec la mort. On pense évidemment, avec raison, aux attentats-suicide du 11 septembre, à la guerre contre les réseaux ter-roristes, lancée par les Américains et appuyée par leurs alliés, à la résistance armée des Talibans et des islamistes extrêmes, mais aussi aux massacres, qui les ont précédés, près des Grands Lacs en Afrique ou dans lancienne Yougoslavie. Toutes ces situations de violence extrême, étroitement liées à des enjeux économiques et financiers (par exemple, lindustrie pétrolière) et dont les populations civiles paient un prix très élevé en mortalité, en famine, en déportation et en dévastation, nattestent-elles pas dun mépris de la vie humaine ? Et ce mépris de la vie nest-il pas un signe éloquent dune humanité suicidaire ? La guerre, qui prend souvent lallure de martyr ou de sacrifice pour la li-berté, est dailleurs une forme de suicide collectif qui menace lavenir de lhumanité entière. De ces formes de mépris de la vie hautement médiatisées, les citoyens « ordinaires » et les jeunes retiennent avant tout le visage dune mort qui sincruste dans la vie quotidienne et se banalise. Il faudrait sinterroger aussi sur les rapports morbides que la culture contemporaine entretient avec le corps. Les conduites extrêmes, comme la vitesse au volant et les sports à haut risque, sont des formes dabolition de la limite fondatrice de la mort. Le sociologue français Patrick Baudry observe la « prégnance suicidaire » de la société. « La réalisation de soi emprunte aujourdhui la voie de lautodestruction », affirme-t-il. Lentraînement sportif est « organisé, géré et planifié dans la mort » et est décrit en termes sacrificiels. « Le plaisir sportif sassocie à lexténuation dun corps dont il faut se débarrasser. [...] La mise en forme du corps peut être comprise comme un mode de disparition du corps »8. Des experts en sciences de lactivité physique ne sont pas tous daccord avec ce verdict. Par contre, on ne peut plus nier lexistence, dans les sports, dun climat dautodestruction lié, entre autres, à la consommation de produits toxiques par Les gens, qui vivent une crise existentielle, sont très vulnérables aux messages reçus de leur entourage. Au travail, à lécole, à la maison, ils regardent vivre les autres et essaient dy déceler des signes despoir pour la poursuite de leur propre existence. Ils espèrent trouver, dans la pensée et la conduite des autres, des raisons de vivre. Comme intervenant ou comme proche dune personne fatiguée de vivre, posons-nous ces questions : quelles sont les forces qui me font vivre ? Quels intérêts me tiennent en vie ? Quelle est la qualité de mon désir ? Quelle est mon aptitude à penser ? Ma vie vaut-elle vraiment la peine dêtre vécue de sorte quelle soit pour une personne, déçue ou épuisée, un stimulant qui laidera à sortir de sa morosité et à sélever au-dessus de la médiocrité ambiante ? Références 1. Flanagan, O. (1996). « Psychologie morale » dans Monique Canto-Sperber, dir., Dictionnaire déthique et de philosophie morale. Paris, PUF, 1220-1229.
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74 9 août 2004
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