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La revue le Vis-à-vie, vol. 12 nº 1, 2002

Le thème de ce numéro est « Éthique et suicide ».photo auteur

Éditorial

Alma LeBlanc, M.A. en éthique
Directrice générale
CPS du Bas-Saint-Laurent


« L’être humain est libre et responsable de mener sa vie comme il l’entend. Le suicide est la manifestation ultime de liberté » (J.-P. Sartre)

« Se suicider, c’est manquer de soli-darité ! C’est un geste outrageusement individuel qui nie notre responsabilité envers les autres et envers la société. »

« La vie comme don de Dieu ne peut être rejetée par l’être humain sans qu’il en résulte une faute. »

J’ai choisi ces trois phrases qui expriment bien à mon avis les différentes positions face au suicide véhiculées dans nos sociétés actuelles. Loin de faire l’unanimité, le débat sur le suicide au Québec suscite des avis passant d’un extrême à l’autre. Qu’il nous suffise d’engager la discussion sur le sujet dans un groupe d’amis ou de collègues pour constater quel intérêt passionné cela suscite et à quel point les positions sont divergentes.

Ce numéro du Vis-à-vie me ravit parce qu’il permet de réfléchir à la problématique du suicide sous un angle souvent négligé au Québec : celui de l’éthique. La la prévention du suicide, comme le souligne si justement Natacha Joubert, soucieuse d’adopter une position rigoureuse et scientifique, évite les questions fondamentales et s’enferme dans un discours où le suicide est assimilé à diverses pathologies.

Afin de bien cerner sa position éthique, il convient de faire la différence entre morale, éthique et déontologie, d’autant qu’au Québec, nous sommes plutôt « frileux » face à l’emploi du terme « morale ». Selon Pierre Fortin, la morale est de l’ordre du devoir. Elle nous aide à répondre à la question « Que dois-je faire ? » Elle peut être définie comme l’ensemble des règles qui guident les êtres humains dans leur appréhension du bien et du mal et qui régissent leurs conduites individuelles et collectives.

L’éthique, par contre, nous aide répondre à la question « Comment vivre ? » Elle peut être définie comme la réflexion - l’analyse et la critique - sur les règles et les fins qui guident l’action humaine, c’est-à-dire les jugements d’appréciation sur les actes qualifiés de bons ou de mauvais. Elle peut donc être considérée comme la recherche d’un art de vivre qui fait appel à la créativité et à la responsabilité, au-delà des exigences de la morale.

La déontologie, enfin, peut être définie comme la partie de la morale qui touche plus particulièrement les conduites professionnelles.

Une réflexion éthique débouche inévitablement sur la nature de la liberté humaine et sur le droit à l’autodétermination. Quelle est la limite de cette liberté et quels sont les facteurs qui déterminent l’agir humain et sur lesquels nous n’avons pas de pouvoir ? Comme le souligne Thierry Hentsch, l’éthique n’implique aucun jugement sur la légitimité de l’acte suicidaire ; elle questionne le caractère volontaire qu’on lui attribue. Peut-on parler d’un véritable choix, d’une décision libre, éclairée et individuelle, alors que la problématique du suicide
s’inscrit dans une société véhiculant des valeurs souvent contradictoires ?

Geneviève Garneau nous rappelle que, d’un côté, il y a ceux qui prônent le choix individuel et, de l’autre, ceux qui sont persuadés que le suicide ne constitue pas un choix mais plutôt l’absence de choix.

« Désirer mourir n’est jamais désirer la mort. Cela porte sur autre chose. » Christian Saint-Germain apporte au débat un élément d’une extrême importance, susceptible de rallier différents acteurs à une amorce de position commune sur le suicide. Quelle est donc cette souffrance ?

La situation au Québec est parti-culière ; est-il possible que cette société ait accepté de mourir en 1960  ? Karim Jbeili lance l’idée. Le fait que l’État se soit substitué au champ religieux a changé la donne. Dans une société où la productivité prédomine, l’humain a l’obligation d’agir. Quand on néglige l’être, on perd l’essence même de la vie.

À fuir dans le savoir scientifique, nous oublions le pouvoir de transformation de la souffrance, la nécessaire voie de passage qu’elle constitue dans tout parcours de l’être humain.

Comme l’indique si justement Éric Volant, une éthique de la prévention est une affaire de mentalité générale et de style de vie collectif. Il importe d’être à l’affût de tous les agents pathogènes qui ont un impact sur la santé mentale et non seulement des indices de problèmes de santé mentale qui se règlent à coup d’antidépresseurs... Faire l’effort de trouver un autre sens au suicide que les pro-blèmes de santé mentale mérite toute notre attention et notre courage.

Les intervenants du Centre de prévention du suicide du Bas-St-Laurent se sont donné un lieu de réflexion pour mieux définir leur position éthique face au suicide. En affirmant leur préférence pour la vie, ils ont évité la vision manichéenne du suicide et rallié bien des opinions diverses, ce qui leur permet d’intervenir avec un sentiment de légitimité. Si l’agir humain soulève un questionnement constant qui ne trouve pas nécessairement réponse dans un code, aussi bien rédigé soit-il, les règles déontologiques ont toutefois une fonction de balises.

À quand de grands forums, des états généraux, des tribunes où on discutera sur la place publique des enjeux éthiques, du sens de la vie, de la souffrance conduisant au suicide ? Un rêve ! En attendant, les médias occupent la place en faisant leur travail, tenant compte des exigences avec lesquelles ils doivent composer. Entre traiter la nouvelle et adhérer à une campagne de prévention du suicide, il y a tout un monde. La façon dont on présente certains cas de suicide peut avoir un effet dévastateur dans la population. André Pratte souligne l’importance d’entretenir un dialogue permanent, intelligent et sensible entre intervenants etjournalistes.

Arriverons-nous enfin à nous mettre à penser, à développer d’autres alliances qu’économiques ? Il me semble urgent de réfléchir sur notre sens de la solidarité. J’envie quelquefois les personnes qui semblent posséder des certitudes concernant le suicide ; quelquefois seulement. Malgré mon rôle d’intervenante, je préfère garder le silence devant
certaines détresses, éviter les paroles vides de sens et chercher de quelle façon je peux accompagner un autre être humain dans cette difficile quête de sens.

En sachant qu’une campagne de publicité verra bientôt le jour au Québec pour contrer la banalisation du suicide, souhaitons que les responsables éviteront les lieux
communs et amorceront une réflexion honnête et courageuse sur notre société.

La vie à tout prix ou
la vie d’abord et avant tout


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50  9 août 2004 
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 (Rév. 06/06/04