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La revue le Vis-à-vie, vol. 12 nº 1, 2002

Le thème de ce numéro est « Éthique et suicide ».photo auteur

La la prévention du suicide face au suicide : Ouverture ou fuite ?

Natacha Joubert, Ph. D.
Chercheur et expert-conseil
Institut national de santé publique du Québec


Toutes orientées vers l’avenir, solidement arrimées à l’idée du progrès, nos sociétés n’ont que très peu à dire sur ces grands maux, sinon qu’il faut, face à eux, organiser la fuite.

Luc Ferry
L’homme-Dieu ou le Sens de la vie

Il y a une quarantaine d’années, la la prévention du suicide était instituée en tant que discipline scientifique ayant pour objet d’étude les causes du suicide et sa prévention. On a assisté par la suite à un véritable foisonnement de la recherche et des écrits dans ce domaine. Diverses organisations regroupant des chercheurs et des intervenants spécialisés en prévention du suicide ont également vu le jour au niveau régional, na-tional et international. Toute cette activité reflétait par ailleurs une préoccupation grandissante face à l’escalade des taux de suicide. On réalisait brusquement que, contrairement aux préjugés courants, ces gestes désespérés étaient commis par des individus de tous les âges, de toutes les conditions et de tous les milieux. C’est ainsi que les discussions sur le suicide et sa prévention débordèrent du cadre de la recherche scientifique et de l’intervention et gagnèrent les sphères publique, médiatique et politique.

À l’heure où l’on constate qu’en dépit des nombreux débats que suscitent les taux élevés de suicide au Québec nous ne parvenons toujours pas à bien comprendre le phénomène, pas plus qu’à le prédire et à le prévenir, il y a peut-être lieu de s’interroger sur la façon dont on a mené la réflexion sur cette question au cours des dernières décennies. Lorsqu’une discipline scientifique, comme la la prévention du suicide, se donne formellement comme objet d’étude de réfléchir à certaines conduites humaines de manière à avoir une portée sur les individus, elle a la responsabilité du contenu qu’elle génère et de son impact. Autrement dit, l’appropriation d’un « savoir » ne vient pas sans une appropriation d’un certain « pouvoir », et ce pouvoir s’il ne s’accompagne pas d’une réflexion éthique sur lui-même peut rapidement, comme on le sait, devenir source d’aliénation pour les individus.

La réflexion éthique en la prévention du suicide ne doit pas se limiter à soulever des questions en lien uniquement avec l’appréciation comme bonne ou mauvaise de la conduite suicidaire elle-même (par ex. : Le suicide est-il un acte rationnel ? Notre société doit-elle condamner le suicide ? Le suicide est-il un droit individuel ?), mais elle doit également toucher à sa propre conduite en tant que discipline porteuse d’un savoir qui a un impact réel sur les individus, en l’occurrence sur les activités de prévention du suicide au Québec.

Le suicide est un phénomène complexe, douloureux et difficile à comprendre. S’interroger sur ses causes, c’est s’engager dans une réflexion au cœur de la condition humaine. « Vouloir que cesse la souffrance », car il s’agit bien de cela dans la majorité des suicides, vient le plus souvent au terme d’un combat durant lequel la personne a essayé d’agir sur cette souffrance. Pour elle, il s’agit bel et bien d’un combat avec la vie et pour la vie. Et ce combat, il est, à un moment donné ou à un autre, celui de tous les êtres humains parce que le fait d’être humain et en vie implique diverses confrontations déchirantes avec soi et les autres ; confrontations qui peuvent devenir insupportables sans les renforts du soi, c’est-à-dire nos ressources personnelles, et le soutien des autres.

S’interroger sur les causes du suicide, c’est donc aborder directement les questions qui touchent à ce que nous sommes, la vie, la souffrance et aussi à notre recherche de bien-être et des moyens pour le favoriser, tant individuellement que collectivement. Ces questions, on se les pose depuis la nuit des temps et bien que la la prévention du suicide n’ait pas l’obligation d’avoir réponses à toutes, elle a le devoir de les examiner et ce faisant, de faire preuve d’ouverture dans la tâche qu’elle s’est donnée.

Or, cela fait des années que, soucieuse de se donner un statut de discipline rigoureuse et scientifique, la la prévention du suicide évite ces questions fondamentales et s’est enfermée dans un discours où le suicide est assimilé à diverses pathologies comme la dépression, la toxicomanie et la violence ou encore défini comme « spécificité pathologique ». Des critiques ont déjà été formulées quant aux fondements épistémiques de cette pathologisation du suicide, critiques qui mériteraient d’ailleurs d’être discutées beaucoup plus à fond. Ce que nous voulons toutefois soulever ici et qui touche plutôt aux fondements éthiques de la la prévention du suicide, c’est sa participation à ce que Luc Ferry appelle « la fuite organisée » et,
conséquemment, au sentiment général d’impuissance et d’aliénation de la population face au suicide. En effet, comment qualifier ce cloisonnement de la réflexion sur le suicide dans un discours pathologique que seuls les spécialistes sont en mesure de décrypter et qui ne contribue pas à accroître notre capacité d’intervenir pour en réduire le nombre ? Que penser d’une discipline scientifique qui s’est donné comme mission de réfléchir aux causes du suicide et qui n’aborde pas les questions de fond comme celles de la souffrance qui se cache derrière chacune d’elles ?

Nous vivons une période où la souffrance fait très peur, et j’ajouterais même très mal, notamment parce que nous nous acharnons à la nier au nom de cette vision épurée de la vie que nous voulons dégagée de toute contrainte alors qu’il n’en est rien. L’idée de « progrès » si chère à l’époque moderne est empreinte d’un désir de contrôle accru, voire absolu, sur nous-mêmes et le monde dans lequel nous vivons. Tout se passe comme si nous cherchions à nous convaincre que les progrès du savoir scientifique devaient nous permettre de dépasser la condition humaine, source de toutes nos mi-sères. Mais voilà, il n’y a qu’à regarder l’état du monde actuel pour constater que les progrès remarquables et les bienfaits réels dont est capable la science moderne ne suf-fisent pas à enrayer la détresse et les misères humaines.

Pris au piège de notre condition humaine à laquelle nos ambitions parfois démesurées de progrès ne nous permettent pas d’échapper, nous choisissons souvent la fuite. Mais en fuyant, nous nous privons de la possibilité de nous réapproprier notre capacité d’agir pour apaiser nos misères. L’histoire humaine est remplie d’exemples où la souffrance n’apparaît pas seulement comme source de paralysie et de désespoir, mais aussi comme source de créati-vité, d’enseignement et de dépassement. Il s’agit là de dépassement non pas en dehors de ce que nous sommes, mais au regard de tout ce que nous pouvons être.

Pour se défaire du sentiment d’impuissance que nous éprouvons face au suicide et pour parvenir à re-
joindre les personnes qui souffrent au point de vouloir que tout s’arrête, il importe de sortir la réflexion sur le suicide de l’impasse dans laquelle elle se trouve. La la prévention du suicide pourrait jouer un rôle important dans ce sens en créant l’ouverture nécessaire à la recherche et à l’intervention qui redonneraient à la souffrance une légitimité et une dimension qui permettent de mieux la comprendre et d’agir de manière à réduire ses effets les plus dévastateurs.

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59  9 août 2004 
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 (Rév. 06/06/04