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La revue le Vis-à-vie, vol. 12 nº 1, 2002

Le thème de ce numéro est « Éthique et suicide ».photo auteur

Éthique et suicide

Thierry Hentsch
Professeur de science politique, UQAM


Peut-être connaissez-vous l’histoire du jeune homme désespéré qui va trouver le rabbin et lui confie qu’il veut en finir avec la vie. Le rabbin le regarde longuement et lui dit : « Ce n’est pas une solution. Réfléchis et reviens me voir dans quinze jours. » Deux semaines plus tard, le jeune homme retourne chez le rabbin et lui annonce fièrement que, tout bien réfléchi, il a décidé de vivre. Le rabbin reste un moment pensif et déclare : « Ce n’est pas une solu-tion. » Muet de stupéfaction, le jeune homme finit par balbutier : « Mais alors, c’est quoi, la solution ? » Après un long silence le rabbin lève les yeux sur lui et s’étonne : « Parce que tu crois qu’il y a une solution ? »

La vie n’a pas de solution. Ou plutôt, elle trouve sa solution d’elle-même dans la mort. La question de savoir si chacun peut lui-même devancer et choisir cette échéance a longtemps été frappée d’interdit en Chrétienté, bien que le Christ lui-même - comme Socrate avant lui, mais de façon plus sereine et à un âge beaucoup plus avancé - ait consenti à une mort qu’il n’aurait pas été très difficile d’éviter. Il y a des formes de martyres suicidaires, comme nous le rappellent les événements du 11 septembre 2001. Mais, en dehors de tout contexte politique ou religieux, le suicide peut être défini comme l’acte par lequel une personne met fin à une vie qu’elle éprouve comme insupportable.

Face à un tel acte, la question de l’éthique paraît a priori dérisoire. Se donner la mort n’est pas chose facile, et personne ne s’y résout ou ne s’y résigne sans de très puissants motifs. Le suicide n’est pas forcément le fruit de la réflexion ni non plus l’aboutissement d’un long processus. Il résulte parfois d’une circonstance passagère, d’un désespoir ou d’un dégoût momentanés que la possibi-lité d’une réflexion ou qu’une présence amicale auraient permis de ramener à de justes proportions. Mais si cette réflexion n’a pas pu se faire, si l’autre a fait défaut, c’est aussi que la volonté subite d’en finir puise à une désespérance et à une solitude plus durables et plus profondes. Quels que soient ses motifs et ses circonstances, le suicide ne justifie aucun reproche, moins encore une quelconque condamnation morale - même si la tentation de passer un jugement moral est forte chez celles et ceux qui se sentent visés ou blessés par cet acte.

Une réflexion d’ordre éthique peut néanmoins éclairer la nature du suicide et contribuer à en dissuader celles et ceux qui le contemplent sérieusement comme une solution. Au contraire de la morale, l’éthique n’implique aucun jugement sur la légitimité de l’acte suicidaire. Elle commence plutôt par questionner le caractère volontaire qu’on lui attribue ordinairement. Car rien ne permet d’affirmer que le suicide est réellement voulu par celui qui le commet. Celui-ci ne demanderait pas mieux que de trouver une autre issue à son désespoir.

Qui donc désire être dans l’état qui le pousse à chercher refuge dans la mort ? Comment ne préfèrerait-on pas vivre, si on le pouvait, si on en avait la force ? Loin d’exercer ce qu’on appelle sa volonté ou son libre arbitre, le suicidaire cède aux pressions qui l’écrasent, aux affects qui l’envahissent. C’est en raison d’un préjugé infondé sur la nature de la liberté humaine, que le suicide apparaît comme un acte libre, volontaire. Or, l’éthique passe nécessairement par l’examen de cette liberté.

L’éthique tente de réfléchir à la question de savoir comment vivre, comment conduire sa vie, dans un monde où rien ne nous permet d’affirmer avec certitude que nous agissons librement. L’idée du libre arbitre est évidemment nécessaire à la société et au droit positif qui contribue à la réguler. Personne, sauf circonstances exceptionnelles, ne peut plaider l’irresponsabilité dans ses rapports avec autrui ; la responsabi-lité juridique postule la liberté d’agir. Mais cette liberté cesse d’être un concept socialement nécessaire dès que le comportement de chacun n’implique que lui-même et ne tombe plus sous le coup des lois (quelle que soit la peine que ce comportement puisse indirectement faire aux autres). Ce n’est que par une extrapolation inconsciente que le libre arbitre est considéré comme appartenant à l’essence de l’homme. L’infinité des facteurs dont dépend le déroulement de notre vie, nos gènes, nos origines, nos rencontres, notre éducation, tous ces éléments entrent dans des interactions d’une com-plexité telle qu’on se demande s’il est même possible, cette vie, de prétendre la conduire. Qu’est-ce donc que conduire sa vie ? Si la question n’a pas de sens, l’éthique est sans objet.

Mais le déterminisme selon lequel notre vie serait d’avance tracée dans le grand livre du monde répugne à notre esprit. Non sans raison. Dans une perspective strictement déterministe, l’esprit n’aurait plus la moindre autonomie et en serait réduit à s’annuler aussitôt après avoir posé son existence. La pensée serait pure illusion - mais ce serait encore la pensée qui le dirait ! la pensée, comme l’a montré Descartes, est la seule chose dont la pensée ne puisse pas douter, puisque le doute à lui seul en est la manifestation irré-
cusable. Du moment donc qu’il y a de la pensée et que celle-ci nous habite ou nous traverse, nous pouvons prendre conscience de l’infinie complexité des facteurs qui nous affectent. Et, dès lors que nous réfléchissons à cette complexité, nous sommes obligés d’admettre que notre vie, dans son déroulement, est nécessairement imprévisible, c’est-à-dire pas plus déterminée d’avance qu’organisée par notre volonté. Toute notre vie, dans ses multiples péripéties, se déroule pour notre esprit dans cette marge, elle-même indéfinie, qui se situe entre l’idée de la détermination et l’idée du libre arbitre.

La question du comment vivre est à la fois possible et limitée par cette indécision. L’éthique apparaît alors comme la réflexion qui se donne pour tâche d’explorer cette limite. Elle délimite, autant que possible, la part de ce qui, dans notre vie, dépend de notre volonté de celle qui n’en dépend pas. Et comme nous ne pouvons logiquement prétendre vouloir librement ce qui échappe à notre entendement, notre libre arbitre ne peut s’exercer que dans les
limites de ce que nous comprenons. La première tâche de l’éthique
consiste donc pour l’esprit à se demander ce qu’il peut comprendre.

De toute évidence notre esprit ne peut prétendre à une compréhension complète du monde et du corps, ni même se saisir lui-même dans sa totalité. En revanche, il peut comprendre certaines choses du monde, du corps et de lui-même. Ce qu’il peut même comprendre le mieux, pourvu qu’il s’y applique sans flan-cher, c’est la manière dont il est lui-même affecté par le monde à travers le corps. Cette intelligence-là est aussi la plus nécessaire à la conduite de notre existence. Plus notre esprit comprend ce qui l’affecte, plus il est en mesure d’agir, plus il accroît ce que Spinoza appelle sa capacité à être, sa joie. Bien plus, l’acte même de comprendre est pour l’esprit un vif bonheur - et un des plus solides qui soit. L’esprit qui consacre ses forces à comprendre ce qui lui arrive est à lui-même source d’une joie qu’aucun affect extérieur ne peut lui enlever. Inversement, tant que
l’esprit demeure dans l’incompréhension de ce dont il souffre, il diminue sa capacité d’agir et
augmente ce que Spinoza appelle sa tristesse.

L’esprit n’en arrive à l’extrémité du suicide que par un accroissement irrépressible de sa tristesse, c’est-à-dire par une incompréhension radicale de ce qui l’affecte. Le suicide est l’expression extrême de la souffrance et de l’impuissance de l’esprit. C’est pour l’esprit l’acte le moins voulu qu’on puisse imaginer.

Acte éminemment paradoxal. Il y a acte, en effet, du moment que l’accomplissement du suicide exige le plus souvent un courage peu commun. Et passivité extrême, puisque par cet acte l’esprit témoigne dramatiquement de sa faiblesse, de son incapacité à conduire sa vie.

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64  9 août 2004 
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 (Rév. 06/06/04