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La revue le Vis-à-vie, vol. 12 nº 1, 2002

Le thème de ce numéro est « Éthique et suicide ».photo auteur

Ave l’État laïc, ceux qui vont mourir te saluent

Karim Jbeili
Psychanalyste


La mort dans tous ses états
L’Antigone de Sophocle met en scène deux façons de traiter de la mort. Créon, le nouveau roi de Thèbes, refuse à Polynice, son ennemi, une sépulture décente et livre sa dépouille aux outrages des regards et des charognards. Ses justifications importent peu. Il suffit de savoir qu’il obéit à une logique politique.

Contre lui, Antigone s’insurge au nom des principes de la solidarité communautaire et décide d’enterrer son frère, ou au moins de couvrir sa pudeur d’une pelletée de terre. La réaction de Créon sera féroce. Il la punira par où elle avait péché. Elle sera emmurée vivante. Pour mettre un comble à la tragédie, Créon sera lui aussi puni en reflet de sa faute. Son fils s’immolera par amour pour Antigone sur la tombe de celle-ci et il n’aura pas de progéniture.

Il y a d’innombrables façons de traiter la mort. Les rites funéraires sont infiniment variés. Pour les anthropologues, leur existence même signe la naissance de l’humain, et leur diversité, la richesse des cultures humaines. Deux d’entre eux vont cependant prévaloir et marquer l’histoire de l’oikoumene depuis plus de 3000 ans. Justement ceux qui sont évoqués dans l’Antigone de Sophocle : l’un qui consiste à mettre en évidence la mort de façon ostentatoire le plus longtemps possible, tandis que l’autre, à l’inverse, aura tendance à la voiler au plus vite.

L’ostentation et le voile
L’Empire Romain a beaucoup exploité la première forme du rapport à la mort. Dans le cirque, on pouvait voir s’étaler les corps gorgés de sang des gladiateurs, des condamnés à mort ou, plus tard, des Chrétiens. Ces corps déchiquetés et inertes étaient, pour l’État Romain, le symbole du contrôle de l’espace, de sa mise en tutelle, de son quadrillage. Le Christianisme, depuis ses origines et d’autant plus lorsqu’il a infiltré l’Empire Romain, a hérité de ce rapport ostentatoire à la mort. Le corps décharné et sanguinolent du Christ est venu se substituer aux carnages des arènes.

Les Romains avaient une sexualité orale débridée. Leurs orgies sont célèbres. L’étalage de chair humaine dans les cirques venait stimuler cette voracité débordante. Le Christianisme est venu modérer cette oralité en lui substituant le rituel cannibalique de la commu-nion. Mais l’idée reste la même. La modernité est enfin venue s’inscrire dans cette lignée. L’inertie des corps sanguinolents est remplacée par l’inertie de la matière, et le rituel cannibalique est remplacé par la consommation économique de l’objet.

La mort ostentatoire a donc été la cheville ouvrière de l’État de type romain depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Ce mythème a une profondeur anthropologique impressionnante, même s’il est difficile de reconnaître dans le concept de matière d’aujourd’hui le cadavre du gladiateur romain d’avant-hier. Ils occupent pourtant la même place centrale de l’immense édifice de l’État, comme le corps de Polynice dans la cité de Thèbes.

Ce qui signifie que, pour relever de l’État de type romain, il faut être mort ou consentir à la mort ou, à tout le moins, être objectivable. Il faut pour être justiciable de l’État rendre hommage à la subjectivité de l’État, la soutenir en consentant à un statut d’objet éventuellement mort. Tout le monde va consentir à ce statut de citoyen-objet-faire-valoir de l’État-sujet-vivant, sauf les adeptes de la vie à tout prix, les émules d’Antigone (sans le savoir) que sont les Juifs. Pour eux, aussi bien du reste que pour tous les Sémites, il n’est pas question de consentir à la mort. La vie est une valeur qu’on ne peut pas brader. Elle appartient à Dieu. D’ailleurs même Isaac, s’il s’est soumis au couteau sacrificateur de son père Abraham, a été sauvé par Yahvé in extremis.

Les Juifs vont donc, au cours des siècles, résister à l’injonction mortelle de l’État. Cette résistance va prendre des formes diverses ; depuis le refus de sacrifier à l’Empereur, jusqu’à la mise en valeur de la solidarité communautaire au détriment de la solidarité civique.

La guerre entre l’État de type romain et le Judaïsme est un accident de l’Histoire qui aurait pu ne pas être. Et, du reste, il en a été tout autrement ailleurs. Mais, nécessaire ou pas, cet accident continue d’avoir un énorme impact sur notre histoire et encadre nos vies. Il a pris aujourd’hui la forme d’une opposition entre l’État et les communautés.

La communauté mise à mort
Cette opposition se manifeste dans la querelle des apparences. L’État déteste les différences. Pour mieux les effacer, il les fait passer pour des inégalités, tout en se déclarant le champion de l’égalité. Il s’ensuit une uniformisation des apparences tant du point de vue ethnique que sexuel. Uniformisation qui, à son tour, a des conséquences aussi spectaculaires que caricaturales lorsqu’il est
question par exemple du port du turban à la GRC ou du voile islamique dans l’école laïque en France.

De façon générale, l’État laïc, dernier avatar de l’État de type romain, l’emporte aisément dans sa lutte contre les communautés. Il peut aisément jeter le discrédit sur les coutumes des communautés en pointant l’une de ces coutumes qu’il fera passer pour scandaleuse. Ce qui aura pour effet d’inciter les communautés habituellement sans défense à se terrer dans l’anonymat et la discrétion.

Le Québec a ainsi renoncé à son statut communautaire en 1960, avec la révolution tranquille (les années soixante de chaque siècle sont fatidiques pour le Québec). Toute référence au passé religieux du Québec, ou même toute référence à la religiosité, rencontre des réactions émotionnelles assez importantes qui indiquent qu’il y a là un point douloureux non résolu.

La communauté québécoise a accepté de mourir en 1960. Elle a accepté de relâcher ses liens communautaires, de faire de moins en moins de mariages préférentiels endogames ; elle a accepté enfin de ne plus être capable de se reproduire. Ce gigantesque suicide collectif était la rançon à payer pour mériter de l’État. Hélas, l’État n’était pas au rendez-vous ; et le Québec s’est retrouvé écartelé entre l’énorme mise perdue et la récompense escomptée qui n’est toujours pas venue.

J’ai connu ainsi parmi mes patients, le cas d’une femme qui élevait seule ses six enfants. La DPJ les lui a enlevés, entre autres parce que les plus âgés s’occupaient des plus jeunes. La logique de l’État laïc vise à dénouer toutes les solidarités, même les solidarités familiales.

Le rituel du mariage est tombé victime de ce suicide collectif au Québec. L’État s’est substitué au champ religieux et, du fait même, a vidé de sa substance cette institution multimillénaire. Depuis lors, le mariage est devenu l’occasion d’avoir ou de ne pas avoir des avantages fiscaux sans aucune dimension transcendante. Si bien que les gens ont cessé de se marier par crainte du ridicule.

La contraception, de plus en plus développée, est venue techniciser la procréation. On fait désormais les enfants dans des contextes extrêmement prosaïques qui n’ont aucun rapport avec un quelconque système symbolique religieux. Seule la technicité médicale et les contingences matérielles comptent. On fait des enfants quand on n’est pas trop vieux et qu’on a un peu de temps à perdre. Résultat, le taux de natalité des Pays Occidentaux est au plus bas, et le Québec, quant à lui, est au dernier échelon de la plus basse échelle.

Transformée en société civile la communauté québécoise avait conservé un reste de solidarité communautaire avec un système de santé à présent au bord de l’asphyxie. C’est encore trop. Il est attaqué de toutes parts pour que ces derniers liens communautaires soient remplacés par des liens économiques.

Si, pour la solidarité communautaire et la contraception, l’État a manifestement gagné la partie, pour
l’avortement, en revanche, il lui reste fort à faire. Toutes les législations visant à légaliser l’avortement ont rencontré une résistance non
négligeable en Amérique du Nord. Si bien que l’avortement est resté un acte ni légal ni illégal; en d’autres
termes un acte qui relève du
communautaire.

Entre être et mourir : l’euthanasie
Concernant l’euthanasie, une distinction s’opère entre ceux qui, laissés à eux-mêmes par la médecine, mourraient naturellement et ceux qui, laissés à eux-mêmes, ne mourraient pas ou ne mourraient pas assez vite à leur goût.

Dans le premier cas tout le monde convient, et ça se pratique déjà à très grande échelle, que débrancher les malades en sursis avec leur accord ou l’accord de leur famille, est un acte charitable, une façon de baisser les bras devant l’inéluctable fatalité. Même le Pape a exprimé son avis sur la question en cherchant à décourager l’acharnement thérapeutique.

En revanche, aider les gens à mourir est loin de faire l’unanimité. C’est qu’il y a une différence importante entre les deux attitudes. Dans le premier geste, il y a une certaine humi-lité face au destin, alors que dans le deuxième cas, il y a une attitude prométhéenne : un refus de la condition de nature, réputée essentiellement insatisfaisante, et contre laquelle il faut faire appel à l’État ou avoir recours à la technologie salvatrice.

Certes il peut y avoir des conditions de vie tellement intolérables qu’elles en viennent à être équivalentes à la mort. Mais il ne paraît pas justifié d’en faire une règle que, dans ces vies, on puisse donner la mort. Dans cette demande de mourir par la main qui ne peut sauver, il y a là l’expression muette d’un immense désespoir auquel il faut rendre la parole en ne répondant pas à la demande. Y répondre, c’est refuser d’entendre le désespoir et prendre le risque de le voir resurgir en symptôme insistant et dévastateur chez les survivants. Sans compter l’idée sous-jacente qu’un être, quel qu’il soit, ne mérite pas de survivre s’il habite un corps dévasté par la maladie. Comme on achèverait un cheval dont seule la force motrice compte.

Entre celui qui souhaite mourir et celui qui serait susceptible de l’aider à le faire, son acte étant ou non
légalisé par la justice, il y a un troisième larron qui est Dieu (ou son éventuelle absence). Il est celui à qui on demande des comptes pour l’intolérable souffrance du candidat à la mort. Il est en principe responsable de l’état de fait. On pourrait se plaindre à lui, se plaindre de lui,l’insulter, le maudire, éventuellement nier son existence. C’est déjà beaucoup de pouvoir parler de ce tiers ou à ce tiers quel qu’il soit. S’orienter du côté d’une légalisation ou non du suicide assisté revient à nier toute l’intensité du rapport à cette transcendance, revient à l’éva-cuer corps et biens, pour lui
substituer encore une fois l’État. Dès lors, le patient est condamné au silence et, par suite, et par suite seulement, au suicide.

Entre être et agir : l’inconscient
La communauté québécoise est morte en 1960 pour mériter de l’État, la procréation agonise pour mériter de la science génique ; ceux qui militent pour l’euthanasie, pour la légalisation de leur suicide, veulent eux-aussi voir inscrite leur mort dans les registres de l’État. Du temps des Romains, on mourait pour mériter de César : « morituri te salutant ». Avec les Chrétiens, on méritait le paradis. Depuis l’ère moderne, on mérite de l’État. L’État laïc moderne est le nouveau culte pour lequel il faut aujourd’hui mourir.

C’est l’état du système nerveux central et de la musculature volontaire qui tranche entre ceux qui réclament l’euthanasie et ceux qui peuvent s’infliger la mort de leurs propres mains. L’État qui vient au secours du système sensori-moteur défaillant apparaît comme son ombre agrandie. Il y a comme une fraternité de nature entre l’État et un système sensori-moteur individuel. Tous les deux tirent leur fondement de l’action. Agir est à leur principe.

En deçà de l’agir, c’est le trou noir, le non-être. Celui qui n’est pas dans l’agir, ou ne peut l’être, relève à tel point du non-être qu’il est vraiment dans son « intérêt », dans sa nature de mourir ou de réclamer la mort s’il ne peut s’exécuter lui-même. À choisir entre le non-être et la mort, il faut préférer la mort. Une immobilité contemplative forcément orientée sur une Altérité divine relève de l’intolérable. Il faut la recouvrir du voile de la mort pour la rendre enfin accessible à l’État.

En deçà de l’action, ce qui est intolérable c’est la parole. En deçà du système nerveux central, ce qui est subversif c’est le système sympathique. En deçà de la société civile, ce qui est hors norme et mérite le génocide c’est la communauté.

La parole, comme le système sympathique ou le monde religieux communautaire, sont tous du même coté : du coté de la vie. Mais par rapport à l’État, ou au système nerveux central, ils sont du coté du non-être, du coté de l’inconscient.

De l’autre coté, c’est l’État, la conscience, la motricité volontaire, la société civile. Tout ce qui est de l’ordre de l’objectivable, du domaine de l’inerte et de la mort. Par opposition à l’ordre de la parole et de la vie, il s’agit là de l’écriture et de la mort. De la parole à l’écriture il y a un saut vertigineux de la vie à la mort. La condensation du nuage de la parole à la goutte d’encre de l’écrit. Ou, comme on dit chez nous, du chameau il ne reste que l’oreille.

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52  9 août 2004 
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 (Rév. 06/06/04