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La revue le Vis-à-vie, vol. 12 nº 1, 2002Le thème de ce numéro est « Éthique et suicide ». Éthique préventive et risque suicidaireÉric Volant Les études statistiques démontrent avec éloquence que le suicide est, au Québec, un des problèmes majeurs de la santé publique dont lurgence réclame une attention immédiate et soutenue. La prévention du suicide est une responsabilité communautaire à laquelle tous et chacun sont appelés à participer selon leurs compétences. À propos de ce devoir collectif, des questions se posent du point de vue éthique. Pourquoi une société se sent-elle obligée de prévenir le suicide de ses citoyens ? Jusquoù doit-elle aller dans la prévention du suicide ? Comment doit-elle exercer ce mandat ? En dautres termes, existe-t-il une obligation morale qui impose à une collectivité dempêcher certains de ses membres de se donner la mort ? Si oui, sur quoi cette obligation est-elle fondée et quels moyens sont justifiés pour sacquitter loyalement de cette obligation1 ? Pourquoi prévenir le suicide ? Elle est le support de nos activités et de nos relations. Sans elle, il ny a ni projet ni engagement ni plaisir ni création ni procréation. Si lon ne protégeait pas la vie, la terre deviendrait une jungle, et lhumanité disparaîtrait du globe. Si la vie revêt tant dimportance à nos yeux, cest parce quelle est fragile et vulnérable. Elle est menacée de toute part par la mort qui met fin à nos rêves et à nos désirs. Et pourtant, malgré notre attachement légitime à la vie, celle-ci nest pas une valeur absolue. Primo, elle nest pas la valeur unique et, à des moments extrêmes, elle entre en concurrence avec dautres valeurs importantes. Par exemple, en temps de guerre, des hommes et des femmes préfèrent lamour de leur patrie ou la liberté de leur peuple à leur vie personnelle. « La vie vaut-elle plus que lhonneur ? » se demande Bernanos. Secundo, la vie nexiste pas comme une réalité abstraite, mais comme une qualité concrète dont jouissent les « vivants ». Or, les humains peuvent, selon les cultures et les époques ou selon la situation dans laquelle ils se trouvent, appré-cier différemment leurs conditions de vie. En effet, pour les uns, la vie est un bien et la mort un mal, tandis que pour dautres, la vie est un mal et la mort, un bien2. Tertio, une société a ses limites. Aucune société, même si elle sestime la meilleure au monde et si elle croit répondre aux critères de la qualité de la vie, nest en mesure de garantir à tous ses membres une vie heureuse ou pleine de sens. Ces critères de qualité sont dailleurs des constructions sociales bâties sur les valeurs de prospérité et de sécurité, mais qui ne rendent pas compte des valeurs spirituelles. Jusquoù prévenir ? On objectera que la personne suicidaire nen est pas capable. Or, ce préjugé paternaliste met en doute les ressources intérieures dont dispose un sujet même sil se trouve dans une position désespérée. Une des formes les plus subtiles de banalisation du suicide est de considérer et de traiter les personnes suicidaires comme des malades mentaux et de priver leur geste de sa puissance protestataire. Or, la maladie mentale nest pas une cause nécessaire ni suffisante pour expliquer le suicide4. Sauf preuve du contraire, la plupart des personnes à tendance suicidaire sont des gens normaux qui se trouvent dans une situation anormale de désorganisation sociale, familiale, relationnelle ou personnelle. Les personnes, dites déprimées, ne sont pas privées pour autant dautonomie et de compétence éthique, de laptitude à penser et à distinguer entre le bien et le mal. Même si on proclame sur tous les toits « que la vie vaut la peine dêtre vécue » ou « que la vie a un sens », on ne peut fournir aucune preuve de lexistence dune obligation absolue de vivre. Par conséquent, aucune société na dobligation absolue de forcer une personne à poursuivre sa vie contre son gré, comme on ne peut pas forcer non plus une personne à mourir contre sa volonté. « Cest un grand art que de laisser linitiative à lautre et de résister à des formes de thérapie qui cherchent à faire le bonheur des citoyens malgré eux. »5 Comment prévenir ? LÉtat ne peut pas se réfugier dans la neutralité, comme si les tourments privés de ses citoyens nétaient pas de son ressort. Bien, au contraire, sa responsabilité est de promouvoir la santé publique. Le gouvernement doit être prêt à introduire des mesures impopulaires. Par exemple, Loto-Québec réalise, chaque année, un bénéfice dun milliard et plus, tandis quelle dépense environ Il importe de dépister tous les agents pathogènes qui ont un impact sur la santé publique : le chômage, la pauvreté, la discrimination, la stigmatisation. Une attention particulière doit être accordée à la santé familiale : des saines habitudes alimentaires, une eau et un air de qualité dans la maison et dans le quartier, des ressources communautaires pour une aide précoce aux plus jeunes enfants et pour un encadrement souple et stimulant des adolescents au niveau des loisirs et dautres activités culturelles. Le développement de nouvelles unités de médecine familiale simpose avec urgence. Les risques suicidaires sont souvent liés à des désordres subis dans lenfance : autorité oppressive, abus de pouvoir, alcoolisme, violence domestique, inceste, etc. Une médecine de proximité sera en mesure de déceler des tensions et dintervenir opportunément. Dans ce contexte, le rôle des infirmières à domicile nous paraît capital. Nous avons été témoin de la bonté, ferme et habile, de certaines dentre elles réussissant à assainir le climat familial et à rééquilibrer les forces en présence. Coïncidence ou suite prévisible, dès que les infirmières du CLSC ont dû abandonner leurs visites aux écoles, le taux du suicide des écoliers a grimpé considérablement. Lécole, en tant que miroir de la société ou en tant que facteur de changement, est un autre lieu où il est pertinent de sinterroger sur lethos de la collectivité. La violence de groupe, qui se manifeste dans le taxage (racket) et la brimade (bullying), conduit des jeunes victimes au suicide. Dans certains cas, lintervention policière et les sanctions légales peuvent exercer une certaine force de Notes 1 Ces questions nous ont été inspirées par H.M. Kuitert, « Ethical and Legal Problems in connection with Suicide Prevention » dans R. Diekstra, e.a., dir. , Preventive Strategies on Suicide. Leiden, E. Brill, 1995, p. 273-291.
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59 9 août 2004
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