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La revue le Vis-à-vie, vol. 12 nº 1, 2002Le thème de ce numéro est « Éthique et suicide ». « Pourquoi vous ne les laissez pas mourir tranquille ? »1Brigitte Lavoie, M. Ps. « Pourquoi vous ne les laissez pas mourir tranquille ? ». Cest avec cette question quune journaliste a commencé son entrevue. Jai été esto-maquée par ce commentaire honnête qui réflète une opinion répandue, mais une opinion qui contribue au haut taux de suicide au Québec. Je vous réponds aujourdhui, madame, avec un peu de retard. Dabord, vous savez, il ny a rien de tranquille dans une mort par suicide. En fait, ça serait plutôt le contraire. Je ne vous parle même pas ici des années complètes où la tranquillité sefface complètement pour ceux et celles qui restent. Non, je vous parlerai seulement des heures qui pré-cèdent le suicide. « Ça va pour la tranquillité, me répondrait-elle... mais pourquoi ne pas les laisser mourir... si cest ce quils veulent ? » Mais justement madame, ce nest pas ça quils veulent, comme vous dites. Ils veulent arrêter de souffrir... et pendant une période de temps, ils ne voient pas dautres solutions que le suicide. Et si au moment où ils ne voient pas dautres solutions que le suicide, ils ne voient pas dêtres humains qui leur manifestent de lintérêt... Dites-moi où ils vont trouver la force daller chercher de laide ? Vous savez, parfois, on ne trouve pas que lon vaut soi-même la peine, mais cest la peine de quelquun dautre qui nous oblige à continuer... à continuer assez longtemps pour ne pas se tuer. Dans notre société, on a décidé dempêcher quelquun de conduire parce quil était à .08. À .08, on considère que la personne nest pas en état de conduire. On considère que ses facultés sont affai-blies et que ça pourrait lemmener à commettre des erreurs fatales. Eh bien, madame, dans les heures qui précèdent son suicide, la personne est à bien plus que .08 de souffrance. Ses facultés sont affaiblies par la peine, la dépression, lanxiété, la fatigue et elle na plus un aussi bon jugement pour conduire sa vie. Et cest pour ça madame, quon ne peut pas la laisser conduire sa vie, quon ne peut pas la laisser mourir. On prend le volant pour elle, momentanément, pour quelle reprenne de la perspective, quelle trouve dautres solutions à ses problèmes. Le suicide, ça me regarde parce que si un proche se suicide... cest ma vie à moi qui va être bouleversée. Le suicide, ça me regarde parce que si mon fils pense au suicide, jespère que son enseignant ou son coach de hockey verra les signes que moi jaurai manqué. Le suicide ça me regarde, parce que lorsque jaurai besoin de services daide pour un ami, jespère quils seront adéquats. Le suicide, ça me regarde parce que la société québécoise ne peut pas se passer de la contribution de 1500 personnes, comme ça, 1500 per-sonnes à chaque année. 1500 personnes qui ne tomberont plus en amour, 1500 personnes qui nélèveront plus leurs enfants, 1500 personnes qui ne composeront pas une symphonie ou ne me diront plus le samedi matin au marché avec un grand sourire: « Est-ce que vous êtes servie, madame? » Le suicide ça me regarde, parce que cet étranger là-bas, qui na pas lair daller bien... cest le fils de quelquun, le père dune autre, lamie dune autre. Quand il y aura plus dintervenants formés, quand les services seront connus, suffisants et accessibles, quand la population en général saura mieux comment réagir face à un proche suicidaire... À ce moment-là, madame, je serai plus tranquille parce que je naurai pas limpression que la société les a laissé mourir sans leur offrir ce dont ils avaient besoin. Note 1 Ce texte a dabord été publié dans le bulletin interne de Suicide-Action Montréal, suite à la Semaine nationale de prévention du suicide 2002. Nous le reproduisons dans sa forme intégrale.
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59 9 août 2004
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