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La revue le Vis-à-vie, vol. 12 nº 1, 2002

Le thème de ce numéro est « Éthique et suicide ».photo auteur

Quelles leçons tirer du décès de Gaëtan Girouard ?

Michel Tousignant, Ph.D.
Professeur de psychologie, UQAM
Chercheur, CRISE


Rappel des faits
Le 14 janvier 1999, il y a plus de trois ans déjà, le journaliste d’enquête Gaëtan Girouard s’enlevait la vie dans sa demeure de Ste-Foy. Depuis longtemps au Québec, aucun décès n’avait reçu une telle couverture médiatique. La nouvelle fit les manchettes de première page durant plusieurs jours, à la faveur d’une absence d’autres événements importants. Le personnel de TVA était touché de plein fouet par cette disparition et, au cours des jours qui ont suivi, la chaîne s’empressa de diffuser des rétrospectives de la production de leur reporter vedette. Les bulletins de nouvelles reprenaient inlassablement la manchette. Puis, les hebdomadaires illustrés prirent la relève en diffusant des numéros spéciaux de photos. On se rappellera que maître Morin, coroner en chef du Québec, se fit à l’époque un devoir de rappeler aux médias qu’il apercevait à l’œil l’effet dévastateur de cette médiatisation. Ses efforts de prévention ne servirent en fait qu’à raviver la passion autour de l’événement.

Évaluation des conséquences
Avec le recul du temps, nous sommes en mesure d’évaluer un peu plus sereinement les dommages collatéraux de ce suicide et de réfléchir sur les moyens de composer à l’avenir avec un tel phénomène.

Il est indéniable que le nombre de suicides au Québec a augmenté subitement après le 14 janvier 1999 et cela dès les premières heures. Le mois de janvier est habituellement le moins fréquenté par les gens qui veulent se donner la mort. Pourtant, parmi les 36 mois s’échelonnant du premier janvier 1997 au 31 décembre 1999, la période de quatre semaines suivant la mi-janvier 1999 est celle qui a connu le plus de suicides au Québec. À analyser les statistiques de près, il semble évident que ce suicide ait provoqué au moins une cinquantaine de décès, peut-être même plus d’une centaine. L’augmentation significative de la fréquentation des lignes d’écoute téléphonique, aussi bien à Montréal que dans le reste du Québec, témoigne encore de l’angoisse provoquée dans la population, parti-culièrement dans les secteurs les plus vulnérables. Un autre élément préoccupant est que l’on peut principalement attribuer l’augmentation des suicides en 1999 à un accroissement relatif des pendaisons chez les hommes, moyen choisi par Gaëtan Girouard.

Un fait est particulièrement troublant : pas moins de six personnes se sont suicidées par pendaison dans la ville de Ste-Foy dans les quarante jours suivant le 14 janvier 1999. De nombreux rapports du coroner font également mention du fait que certaines personnes ont été très perturbées par ce suicide juste avant de se donner la mort. Ainsi, une dame est demeurée rivée à son appareil de télévision pendant les deux jours suivant le 14 janvier, avant de se suicider. Un homme s’est pendu dans une pièce où, sur une table, figurait un montage produit avec le photo-reportage d’un magazine.

L’effet d’une médiatisation
Un guide d’éthique de presse, offrant quelques repères sur la façon de rapporter un suicide, existe pourtant. Il semble évident que, dans le feu de l’action, les chefs de pupitre ont vite oublié ces préceptes. Le premier jour, on comprend un peu ; mais comment expliquer l’acharnement à revenir constamment sur ce drame dans les deux semaines suivantes avec peu de faits vraiment nouveaux à présenter au public ? La question se pose d’autant plus lorsqu’on commence à soupçonner que cette exploitation d’un drame personnel continue à provoquer des morts.

Il est maintenant l’heure de faire un post-mortem de l’après-Gaëtan Girouard. Les faits sont là : lorsqu’on comptabilise le nombre de décès qui en est résulté, ce drame, tel qu’il a été médiatisé, a eu l’effet d’une bombe au sens littéral du terme. Il ne devrait même pas être nécessaire d’y réfléchir très longtemps et d’en discuter. Le bon sens indique clairement qu’il ne faut plus recommencer, à moins d’avoir davantage à cœur la liberté de presse que la vie de dizaine de personnes. La liberté de presse n’est pas une fin en soi. Elle est un outil démocratique pour aider les citoyens à améliorer leurs conditions de vie, à débusquer des complots politiques ou économiques pour exploiter les gens, et à rendre compte à l’occasion des bons coups.

Liberté de presse et angoisse collective
Il y a évidemment une ligne de démarcation entre la liberté de l’information et l’exploitation médiatique d’un drame personnel. L’article de journal, tout comme le reportage télévisé, tient à la fois de la littérature et du spectacle, s’adressant directement aux émotions du lecteur ou du spectateur. Mais voilà, une partie du public a la corne de l’âme moins épaisse que le reste de l’humanité. Normalement, une nouvelle cause à ces personnes des hauts le cœur un peu désagréables, mais tout finit par se digérer. Avec la médiatisation du suicide de Gaëtan Girouard, ce n’étaient plus seulement les genoux de ces personnes qui flanchaient, mais leur raison de vivre qui s’écroulait. Personne, du moins dans le grand public, n’avait un tel attachement à ce journaliste pour ne pas lui survivre. Cependant, lorsque les médias rappellent à répétition que cet homme avait réussi et avait tout pour être heureux, lorsque des émissions spéciales en font un héros, lorsque ses photos de beau jeune homme s’entassent sur les tables de salon et de cuisine de la province, beaucoup se mettent alors à se questionner et à se demander ce qu’ils peuvent bien faire sur terre alors que le bon Dieu semble les avoir complètement oubliés en ce qui touche le succès, l’argent ou la paix de l’âme. Si, par surcroît, les caméras font un gros plan sur des personnages publics qui osent affirmer que Gaëtan Girouard avait fait son choix et qu’il fallait le respecter, beaucoup comprennent le message à leur façon en ce qui concerne la solution à leurs propres problèmes existentiels. « Si lui n’a pas été capable de passer à travers la vie, comment, moi, vais-je en être capable ? » Voilà la pensée du jour que ruminait la portion la plus fragile du peuple québécois le 14 janvier. Et peut-être des moins fragiles également.

Pendant des jours et des nuits, pendant plusieurs semaines, des employés et des bénévoles de centres de prévention de suicide de toute la province sont venus en aide à des milliers de personnes en crise suite au martèlement médiatique auquel elles avaient été exposées. On peut se demander si un effet d’une telle ampleur a été causé par la simple information ou par la façon dont le récit a été présenté. Il serait par exemple difficile de croire qu’un ar-ticle situé ailleurs qu’en première page de journal ou de section, avec un titre plus discret et sans accompagnement de photo, et sans qu’on y
revienne jour après jour, aurait un tel effet. Tout porte à croire qu’un traitement plus sobre aurait épargné des dizaines de vies. En termes de vies humaines perdues, le bilan est beaucoup plus lourd que pour les inondations du Saguenay ou la tempête de verglas. En l’occurrence, la catastrophe ici est d’origine humaine.

Y a-t-il des limites ?
Dans ce moment tragique de l’histoire sociale québécoise, il n’est pas tant question d’information que d’images. Des images verbales et littéraires qui peuvent perturber gravement l’équilibre mental de beaucoup de gens, au point de mettre leur vie gravement en danger. Il n’est aucunement question dans notre réflexion de penser mettre un frein à la liberté de dire au public la vérité d’un drame collectif. Il s’agit d’ap-peler à l’évaluation des conséquences du mode de traitement de certaines nouvelles. Il est certain que, dans le cas qui nous occupe, nous avions affaire à des journalistes qui, en même temps qu’ils ou elles faisaient leur métier, devaient vivre la mort insensée de l’un de leurs collègues les plus chers et que le récit qu’ils transmettaient au public trahissait naturellement leur angoisse personnelle. Mais il y a des superviseurs dont c’est justement le métier de mettre les choses en perspective et de s’assurer de poser des garde-fous quand cela est nécessaire pour éviter des drames humains.

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85  9 août 2004 
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 (Rév. 06/06/04