i i
i
i
ACCUEIL  ACTIVITÉS  AIDE et RESSOURCES  DONS  DOCUMENTATION  NOUVELLES  MEMBRES  ENGLISH 
i
i
i
i Le suicide...
i
i
i
i La revue le Vis-à-vie
i Volume 14
i Volume 13
i Volume 12
i Nº 1 article 13
i Volume 11
i Volume 10
i Volume 9
i Volume 8
i
i
i
i Des outils pour la vie
i
i
i
i Les dossiers
i
i
i
i Les publications
i
i
i
i Les thématiques
i
i
i
i  
i
i
i
i Pour commander
i
i
i
i
i
Recherche
i

 
i
i Recherche avancée
i

i
i Revenir i Documentation i Le Vis-à-vie i Volume 12 i Nº 1 article 13  
i

La revue le Vis-à-vie, vol. 12 nº 1, 2002

Le thème de ce numéro est « Éthique et suicide ».photo auteur

Suicide : le dilemme des journalistes

André Pratte*
Éditorialiste en chef , La Presse


Les journalistes ont pour métier d’informer. Comme citoyens, nous apprécions tous ce rôle, fondamental dans notre vie quotidienne autant que pour la démocratie. Sans les médias, nous ne saurions pas quel temps il fera demain, comment se portent nos actions en bourse, quels sont les nouveaux courants de la mode, quel film vient de sortir, et surtout ce que font ceux qui nous gouvernent.

Les médias nous rapportent aussi les incidents, petits ou dramatiques, qui ponctuent la vie. « All the news that’s fit to print », dit la célèbre devise du New York Times : toutes les nouvelles qu’il est convenable d’imprimer. Il s’agit de dire aux gens ce qui se passe dans leur monde et dans le monde, de leur propre rue jusqu’aux rues de Kaboul. Un homme averti est un citoyen.

Si nous apprenions que notre journal préféré tait sciemment certaines informations, nous en changerions rapidement. Nous voulons tous être informés le plus complètement possible, quitte à choisir nous-même, dans « tout ce qu’il est convenable d’imprimer », ce qui nous intéresse personnellement.

Comment, dans ce contexte, informer au sujet du suicide ? Plusieurs intervenants déplorent le traitement qu’accordent les médias à ce phénomène personnel et social. On accuse les journalistes de sensationnalisme, de manque de sensibi-lité, et on soutient qu’une telle couverture incite d’autres personnes à s’enlever la vie.

Sur ce dernier point, on le sait, les recherches ne permettent pas de conclure avec certitude. Mais une chose au moins semble claire : lorsqu’une personnalité s’enlève la vie (Kurt Cobain, Gaëtan Girouard), cela a un effet d’entraînement chez certaines personnes fragiles. Est-ce le fait qu’il s’agisse d’une vedette, ou la couverture médiatique qui en est respon-sable ? La réponse n’est pas claire.

Ce qui est certain, c’est que les médias ne peuvent pas ignorer le suicide. Ce n’est d’ailleurs pas ce que souhaitent les intervenants du milieu, qui au contraire demandent aux médias de participer à leurs campagnes de sensibilisation. Sauf qu’on voudrait que les journalistes rap-portent fidèlement le message, sans plus. Or, non seulement cela irait à l’encontre de la mission même des organes d’information, ce serait malsain.

Les médias doivent parler de suicide à LEUR façon. Ils ne doivent pas seulement reprendre le langage des spécialistes ou du lobby de la lutte au suicide (puisqu’il y a bien un lobby de la lutte au suicide, comme pour toute cause, bonne ou mauvaise...). Les journalistes doivent, comme ils le font pour tous les autres phénomènes sociaux, jeter un regard extérieur, neutre sur cette problématique. Le regard du citoyen ordinaire, le regard pour le citoyen ordinaire. C’est non seulement important pour ce citoyen, c’est important pour ceux qui travaillent dans ce domaine. Ce regard leur permet d’être confrontés - ce qui n’est pas toujours agréable, j’en conviens - aux perceptions du grand public.

Le plongeon de la mort
Mais, à moins que je ne me trompe, ce n’est pas vraiment ça qui dérange. Ce qui dérange, c’est la couverture médiatique d’un suicide, ou d’une série de suicides en particulier. Et c’est là que se situe, vraiment, le dilemme des médias. Ils se sont déjà donné certaines balises. Si un inconnu est assassiné, où que ce soit, les médias en parleront. Par contre, si un inconnu s’enlève la vie dans son logement, les journalistes n’en parleront pas. L’affaire, jugent-ils, n’est pas d’intérêt public. Depuis plusieurs années, les médias ont convenu, aussi, de ne pas parler des suicides qui surviennent dans le métro. Alors que si tout autre incident a lieu dans le métro...

Cependant, que faire lorsqu’un geste suicidaire paralyse la circulation pendant des heures ? Les médias peuvent-ils ne pas parler d’un événement qui a eu des répercussions, mineures mais réelles, sur la vie de dizaines de milliers de gens ? Ne doivent-ils pas - c’est-à-dire, n’ont-ils pas le devoir - comme ils le font pour tout événement, raconter et expliquer aux gens ce qui s’est passé ?

Que faire si une vedette se suicide ? Les journalistes peuvent-ils passer les circonstances de sa mort sous si-lence ? Est-ce ce que veut le public ? Non.

Imaginons un village sans journa-liste. Un citoyen en vue se tue. La nouvelle se mettra, bien évidemment, à circuler. La circulation de l’information est un phénomène naturel, que les journalistes ne font que faciliter et structurer dans des sociétés vastes et complexes.

Il faut bien prendre garde d’exagérer l’impact du travail des journalistes. Lorsqu’un malheureux saute du pont Jacques-Cartier, la nouvelle se répand, médias ou pas. Et il peut alors se produire un effet d’entraînement, médias ou pas.

Ceci dit, les médias diffusent l’information sur une échelle immense. Parce que les journalistes sont nombreux et que les médias électroniques sont par nature spectaculaires, les nouvelles sont naturellement amplifiées, sensationnalisées même si les journalistes font leur travail avec tact. Alors, quand leurs scrupules cèdent le pas à la course aux cotes d’écoute...

Chacun pourra citer des cas où les médias ont perdu le sens des proportions : supposée vague de suicides dans une école, photos d’un plongeon de la mort, délire sur le suicide d’une vedette. Les médias doivent, parce qu’ils sont plus présents et plus influents que jamais, faire preuve d’une prudence, d’une sensibilité et d’un bon sens renouvelés. Parce qu’ils sont toujours à la course, et que cette course est propulsée par une concurrence féroce, les journa-listes et leurs patrons ont besoin qu’on les sensibilise constamment aux risques de dérive qui les guettent. Mais cette sensibilisation doit se faire, aussi, de façon intelligente. Il ne sert à rien - et ça ne servirait certainement pas la société - de demander aux médias de se taire, ou de simplement répercuter les messages conçus par les intervenants.

Les personnes qui travaillent dans le domaine du suicide doivent d’abord s’assurer de bien connaître et de bien comprendre la culture des médias. Il n’y a pas de moyen plus sûr de rebuter les gens des médias que de les juger du haut de la chaire des bons sentiments et de la rectitude politique.

Ayant fait connaissance, on pourra entretenir un dialogue permanent, intelligent, et sensible. C’est possible. Les journalistes, qui en ont tant vu, savent que c’est une question de vie.

i

* André Pratte est également l’auteur de trois ouvrages, dont Les Oiseaux de malheur, un essai sur les médias d’aujourd’hui, publié chez VLB.

i

i
54  9 août 2004 
i
 (Rév. 06/06/04