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La revue le Vis-à-vie, vol. 12 nº 1, 2002Le thème de ce numéro est « Éthique et suicide ». Suicide : le dilemme des journalistesAndré Pratte* Les journalistes ont pour métier dinformer. Comme citoyens, nous apprécions tous ce rôle, fondamental dans notre vie quotidienne autant que pour la démocratie. Sans les médias, nous ne saurions pas quel temps il fera demain, comment se portent nos actions en bourse, quels sont les nouveaux courants de la mode, quel film vient de sortir, et surtout ce que font ceux qui nous gouvernent. Les médias nous rapportent aussi les incidents, petits ou dramatiques, qui ponctuent la vie. « All the news thats fit to print », dit la célèbre devise du New York Times : toutes les nouvelles quil est convenable dimprimer. Il sagit de dire aux gens ce qui se passe dans leur monde et dans le monde, de leur propre rue jusquaux rues de Kaboul. Un homme averti est un citoyen. Si nous apprenions que notre journal préféré tait sciemment certaines informations, nous en changerions rapidement. Nous voulons tous être informés le plus complètement possible, quitte à choisir nous-même, dans « tout ce quil est convenable dimprimer », ce qui nous intéresse personnellement. Comment, dans ce contexte, informer au sujet du suicide ? Plusieurs intervenants déplorent le traitement quaccordent les médias à ce phénomène personnel et social. On accuse les journalistes de sensationnalisme, de manque de sensibi-lité, et on soutient quune telle couverture incite dautres personnes à senlever la vie. Sur ce dernier point, on le sait, les recherches ne permettent pas de conclure avec certitude. Mais une chose au moins semble claire : lorsquune personnalité senlève la vie (Kurt Cobain, Gaëtan Girouard), cela a un effet dentraînement chez certaines personnes fragiles. Est-ce le fait quil sagisse dune vedette, ou la couverture médiatique qui en est respon-sable ? La réponse nest pas claire. Ce qui est certain, cest que les médias ne peuvent pas ignorer le suicide. Ce nest dailleurs pas ce que souhaitent les intervenants du milieu, qui au contraire demandent aux médias de participer à leurs campagnes de sensibilisation. Sauf quon voudrait que les journalistes rap-portent fidèlement le message, sans plus. Or, non seulement cela irait à lencontre de la mission même des organes dinformation, ce serait malsain. Les médias doivent parler de suicide à LEUR façon. Ils ne doivent pas seulement reprendre le langage des spécialistes ou du lobby de la lutte au suicide (puisquil y a bien un lobby de la lutte au suicide, comme pour toute cause, bonne ou mauvaise...). Les journalistes doivent, comme ils le font pour tous les autres phénomènes sociaux, jeter un regard extérieur, neutre sur cette problématique. Le regard du citoyen ordinaire, le regard pour le citoyen ordinaire. Cest non seulement important pour ce citoyen, cest important pour ceux qui travaillent dans ce domaine. Ce regard leur permet dêtre confrontés - ce qui nest pas toujours agréable, jen conviens - aux perceptions du grand public. Le plongeon de la mort Cependant, que faire lorsquun geste suicidaire paralyse la circulation pendant des heures ? Les médias peuvent-ils ne pas parler dun événement qui a eu des répercussions, mineures mais réelles, sur la vie de dizaines de milliers de gens ? Ne doivent-ils pas - cest-à-dire, nont-ils pas le devoir - comme ils le font pour tout événement, raconter et expliquer aux gens ce qui sest passé ? Que faire si une vedette se suicide ? Les journalistes peuvent-ils passer les circonstances de sa mort sous si-lence ? Est-ce ce que veut le public ? Non. Imaginons un village sans journa-liste. Un citoyen en vue se tue. La nouvelle se mettra, bien évidemment, à circuler. La circulation de linformation est un phénomène naturel, que les journalistes ne font que faciliter et structurer dans des sociétés vastes et complexes. Il faut bien prendre garde dexagérer limpact du travail des journalistes. Lorsquun malheureux saute du pont Jacques-Cartier, la nouvelle se répand, médias ou pas. Et il peut alors se produire un effet dentraînement, médias ou pas. Ceci dit, les médias diffusent linformation sur une échelle immense. Parce que les journalistes sont nombreux et que les médias électroniques sont par nature spectaculaires, les nouvelles sont naturellement amplifiées, sensationnalisées même si les journalistes font leur travail avec tact. Alors, quand leurs scrupules cèdent le pas à la course aux cotes découte... Chacun pourra citer des cas où les médias ont perdu le sens des proportions : supposée vague de suicides dans une école, photos dun plongeon de la mort, délire sur le suicide dune vedette. Les médias doivent, parce quils sont plus présents et plus influents que jamais, faire preuve dune prudence, dune sensibilité et dun bon sens renouvelés. Parce quils sont toujours à la course, et que cette course est propulsée par une concurrence féroce, les journa-listes et leurs patrons ont besoin quon les sensibilise constamment aux risques de dérive qui les guettent. Mais cette sensibilisation doit se faire, aussi, de façon intelligente. Il ne sert à rien - et ça ne servirait certainement pas la société - de demander aux médias de se taire, ou de simplement répercuter les messages conçus par les intervenants. Les personnes qui travaillent dans le domaine du suicide doivent dabord sassurer de bien connaître et de bien comprendre la culture des médias. Il ny a pas de moyen plus sûr de rebuter les gens des médias que de les juger du haut de la chaire des bons sentiments et de la rectitude politique. Ayant fait connaissance, on pourra entretenir un dialogue permanent, intelligent, et sensible. Cest possible. Les journalistes, qui en ont tant vu, savent que cest une question de vie. * André Pratte est également lauteur de trois ouvrages, dont Les Oiseaux de malheur, un essai sur les médias daujourdhui, publié chez VLB.
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54 9 août 2004
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