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La revue le Vis-à-vie, vol. 12 nº 1, 2002

Le thème de ce numéro est « Éthique et suicide ».photo auteur

Une culture du suicide

Marc Chabot*
Essayiste, parolier,
Professeur de philosophie au
Cégep François-Xavier-Garneau


Tant qu’il est en vie, qui peut dire :
« ceci ne m’arrivera pas » ?

Ménandre

Comme les autres, j’ai vu ces per-sonnes qui se suicidaient en se jetant du haut du World Trade Center pendant que, tout près, d’autres per-sonnes agitaient désespérément une chemise ou un bout de chiffon pour signaler au reste du monde que chaque minute était maintenant une éternité. Comme les autres, j’ai oublié l’attentat, ses raisons, la politique, les revendications inexistantes, le combat entre le bien et le mal. Je ne voyais qu’une vie qui venait de se jeter dans le vide.

Il n’y avait rien à dire. Absolument rien. Un grand silence ou un cri d’horreur. Mais pas de mots. Rien du langage. Rien de cette si grande invention des humains.

Pourtant, nous n’avons pas le choix, il faut revenir aux mots. Tôt ou tard, il faut se saisir des faits par le langage. Quitter le silence ou le cri d’horreur. Quitter l’indicible,
l’inimaginable, l’indescriptible, l’incroyable, l’inouï, l’insupportable, parce que les images en moi ne suf-fisent pas.

Pendant des jours et des semaines, au téléphone, dans les cuisines, sur les courriels, à la radio, sur les écrans de télé, cette même question : est-ce que tu y comprends quelque chose ?

Nous l’avons oublié, mais c’est toujours ensemble que nous cherchons des solutions à nos problèmes humains, c’est toujours à l’aide des autres que nous nous approchons d’une compréhension du monde ou de nous-mêmes. Sans cette solidarité confuse - parce qu’il faut admettre que nous ne parvenons à la compréhension des choses qu’à petites doses -, nous ne pouvons rien pour nous, rien pour les autres.

Du point de vue pratique, cela pourrait s’énoncer également ainsi : quel est l’ordre de grandeur que devrait avoir une catastrophe avant que ne parte d’elle l’éclair général de connaissance qu’on attend ? [...] Quelle doit être la gravité de ce qui nous arrive avant qu’il y ait une amélioration1 ?

Il y a déjà un bon moment que nous sommes dans la confusion, que nous ne saisissons pas les faits du monde, que nos alliances sont davantage stratégiques, politiques ou encore plus réductrices, c’est-à-dire économiques. Il y a déjà un bon moment que nos alliances servent le plus souvent nos intérêts primaires et nos intérêts immédiats.

Peut-être que la gravité de l’acte n’a rien à voir avec son ordre de grandeur. La gravité est dans l’œil de celui qui regarde. La gravité n’est pas dans le fait, mais dans ce que nous en pensons. Un seul mort est une gra-vité pour l’humain. Mais quand nous refusons de penser la mort d’un seul, il n’est jamais loin le temps où nous ne nous préoccuperons plus de la mort de centaines de personnes.

L’attentat du 11 septembre 2001 est une accumulation de faits. Pour des milliers d’entre nous en Amérique, une prise de conscience de notre fragilité, une prise de conscience de l’urgence de se mettre à penser le monde, notre humanité et notre humanisme. Parce qu’il faut le dire, le monde, l’humanité et l’huma-nisme sont pris au piège.

Le pire, c’est que nous pouvons désormais douter qu’une amélioration soit possible. Il se pourrait même que nous doutions de notre effort pour que s’améliorent le monde et les êtres. Et puis, il y a un sentiment terrible d’impuissance qui nous habite. Ces doutes, nous pouvons les entendre lorsque nous écoutons attentivement ce qui se dit, ce qui s’écrit, ce qui se pense. Ces doutes, ils ne sont peut-être pas dans les discours politiques, mais ils sont dans les mots des humains.

Dieu est soudainement partout. Dans la bouche du président comme dans la bouche des dirigeants islamistes. Ce n’est pas le même Dieu, mais c’est quelque chose d’extérieur à nous, d’extérieur au monde.

Et de quoi doutons-nous encore ? Précisément de nous.

Or, la gravité des faits est là. Cette perte de conscience, ce découragement, cette folle pensée qui nous amène à douter de ce « nous ».

Donc, puis-je me dire, je ne suis rien, je ne compte pour rien, il n’y a rien qui puisse me sauver. Je suis abandonné en ce monde et je ne dois vivre que de méfiance, je ne dois vivre que dans la peur de disparaître.

Cette conscience tragique, l’Amérique ne l’avait pas, elle se croyait à l’abri du monde. Cette conscience tragique qui est un fait quotidien pour un Algérien, pour un Palestinien, pour les humains d’Afrique, l’Amérique s’en croyait épargnée. C’est du moins ce que laissent entendre certains analystes politiques ; mais ce n’est qu’une manière de voir les choses.

Au contraire, je crois que cetteconscience tragique existait bel et bien en cette Amérique, mais sur une autre échelle. Elle se manifestait de façon individualiste dans nos sociétés centrées sur l’individu.

Quand un homme désespéré tue toute sa famille avant de se suicider, il choisit la grandeur de sa catastrophe. Il décide, comme un terroriste, que la vie des autres lui appartient, il refuse l’individualité des êtres. Il agit comme un terroriste, le plus souvent sans aucune revendication non plus, même lorsqu’il laisse une lettre pour nous expliquer qu’il amène avec lui sa famille au Paradis. L’ordre de grandeur varie, mais le fait est le même.

L’Amérique est maintenant un chien qui aboie. Elle hurle à la mort. Elle veut mordre, sans trouver quoi croquer. Un jour, elle dit qu’elle va frapper fort, et l’autre, qu’il faut être patient. Sa conscience est encore embryonnaire. Elle a trop longtemps vécu seule, elle n’entendait pas la détresse des autres. Elle se pensait comme modèle universel. Maintenant, elle ne sait plus. Même quand elle bombe le torse pour faire voir qu’elle sait.

Il y a plusieurs façons de penser les suicides. Il n’y a qu’une seule façon de prendre conscience de la possible amélioration : se mettre à penser. Cesser de fuir nos problèmes, cesser d’anéantir notre pensée et notre découragement derrière les apparences et le rapide retour du divertissement.

Oui, chaque être humain est seul, mais, le sachant, nous pourrions faire l’effort de penser ensemble cette solitude. Le paradoxe n’est pas si terrible.

Le silence est l’une des choses auxquelles malheureusement notre société a renoncé. Nous n’avons pas de culture du silence, nous n’avons pas non plus de culture du suicide2.

Si nous avions une culture du silence, nous pourrions avoir une culture du suicide. Mais nous vivons dans une société où se taire est une maladie. Il faut tout dire et surtout n’importe quoi. Résultat : une déva-luation à la fois du silence et de la parole. Dire ou ne pas dire ne signifie plus rien. Ce qui se dit, ce qui se fait, ce qui se pense, c’est toujours et encore du spectacle. L’empire de la parole vide, des mots creux. L’effort fait pour obliger tout le monde à faire de sa vie une expérience télévisuelle. Alors que nous pourrions imaginer des silences respectueux de la vie. Alors qu’il y a tant et tant de silences qui pourraient être vécus comme une rencontre humanitaire.

Une culture du silence serait celle qui nous accorde le droit de nous taire. Le droit de vivre, pour nous-mêmes d’abord, les choses les plus importantes. Mettre en mots ce que l’on vit n’est pas facile. Il faut d’abord pouvoir rencontrer un interlocuteur. Tout le monde parle, personne n’écoute et personne n’entend.

La culture du silence donnerait à la parole une importance nouvelle. On ne devrait surtout pas confondre une culture du silence avec la censure ou l’obligation dans laquelle on place tous les humains de taire ce qu’ils sont. Il ne s’agit plus d’empêcher de dire, au contraire, il s’agit de dire. De retrouver en nous les mots qui sont les plus beaux, de ne pas les déchirer pour rien sur la place publique. Une culture du silence a besoin d’être pour contrer cette fausse culture de la parole qui envahit nos esprits.

Une culture du silence va avec une culture du suicide. Il ne s’agit pas de se taire et de partir. Il ne s’agit pas de se taire et d’en finir avec soi. C’est avec les mots inutiles qu’il faut en finir. Une culture du silence n’est pas non plus une culture qui aménage une place au suicide comme solution à tous nos problèmes. Une culture du suicide serait une réflexion toujours plus aiguë sur le sens de la vie et de la mort.

Je n’ai pas ici tout l’espace qu’il me faut pour qu’on puisse saisir dans toute sa portée ce que signifient une culture du silence et une culture du suicide. Je sais pourtant que l’idée pourrait faire son chemin en nous. La détérioration du monde va avec la dévaluation toujours plus accentuée du langage. Parce qu’on semble oublier que le langage est un tissu que l’on ne peut pas déchirer impunément. Après le langage, il n’y a rien et dans ce rien se cachent la violence et la disparition de notre humanité. Bien des jeunes le sentent sans pouvoir le dire, et comme dire est sans conséquence, ils s’en vont de ce monde sans rien nous dire, croyant que l’acte violent contre soi va finir par être un message clair. Cependant, nous ne sommes alors ni dans le langage ni dans le silence, mais dans la violence pure, dans la mort de l’être puisque sans langage il n’y a plus d’être.

Une culture du silence passe par le respect du langage. Une culture du suicide passe par le respect de la vie. Une culture du silence n’est pas un affront qu’on fait aux autres, c’est l’être qui réfléchit, l’être qui entre en lui, qui cherche l’issue pour être.

Une culture du suicide est à con-struire. Pouvoir dire à un être humain qui vient de voir un homme ou une femme se jeter dans le vide : voilà exactement ce qu’il nous faut éviter à tout prix. Nous demeurons humains tant et aussi longtemps que nous ne fournissons pas à tous l’occasion de faire basculer le monde.

Le suicide n’est pas une idée comme une autre. Le suicide devrait être une idée, le moins souvent possible un acte. Le suicide est une violence faite contre soi, mais une violence faite aux autres humains aussi. Nous le savons bien : nous ne pouvons pas judiciariser le suicide, mais est-ce que cela signifie qu’il nous faut en faire la promotion ou une solution pour résoudre nos maux ?

Il n’y a pas beaucoup d’humains qui n’auront pas été effleurés par l’idée du suicide. La chose n’est pas si grave. Il n’est pas un jour sans que nous en parlions, sans qu’on nous signale que quelque part un homme en avait assez de vivre. Il n’est pas un jour sans qu’on nous rappelle que le suicide a encore fait des ravages dans une communauté.

Nous vivons dans une culture des faits, des chiffres et des statistiques. Mais cette culture des faits nous permet-elle de mieux comprendre le fait d’en finir avec soi ? Je pose la question tout simplement : n’y a-t-il pas une morbide fierté des Québécois à savoir qu’ils ont presque le record des suicides dans le monde ? Sérieusement, que faisons-nous avec ces faits ? Qui dit le drame humain ? Que pourrait faire une culture du suicide contre les statistiques ?

Elle pourrait être le début d’une interrogation profonde sur le manque de solidarité, sur l’urgence d’éviter les catastrophes. Car, il faut le dire aussi, si nous abandonnons la possibilité d’améliorer l’être, à quoi peut bien servir ce monde ?

On peut se contenter de retourner dans nos néants respectifs, on peut faire de ce monde une inutilité, on peut fermer les yeux pour ne pas voir ceux et celles qui tombent, on peut refuser le droit de penser, on peut s’enfermer dans un dangereux silence ou se perdre dans la surdose de mots pour mieux s’anéantir.

Une culture du silence mérite notre attention.

Une culture de la parole mérite des oreilles

Une culture du suicide mérite notre réflexion.

Une culture de la vie mérite notre humanité.

Chaque être humain pourrait faire habiter en lui un « nous ». Ce « nous », c’est parfois le monde entier, un ami, un amour, un frère, une famille, un vivant, une société. Nous vivons dans un monde de droit. Mais nous nous cherchons parfois des droits qui n’en sont pas. Aimer n’est pas un droit, c’est un devoir. Espérer est un devoir. Améliorer le monde est un devoir.

Ce combat dont on ne cesse de parler entre les droits et les devoirs, nous devrions le clore pour quelque temps. Quand on me dit : se tuer est un droit, je pense : est-ce un droit que de décourager les autres de vivre ? N’avons-nous pas le devoir de nous oublier ? Ne serait-ce pas une véritable délivrance que de s’oublier ?

S’oublier pour penser la culture du silence, la culture du suicide, la culture de nos humanités. S’oublier pour que nous pensions en dehors des droits et des devoirs. Pour que nous apprenions à être de plus en plus des humains. Je n’écris pas redevenir des humains. Nous ne pourrons pas cesser de l’être. Et si l’idée nous effleure, c’est qu’il n’y aura plus de monde du tout. Plus de conscience d’être, plus de langage, plus de silence. Il n’y aura que le néant.

Notes

1 Peter Sloterdijk (2000). La mobilisation infinie. Paris : Christian Bourgois éditeur, traduction Hans Hildenbrand, p. 97.
2 Michel Foucault (1994). Dits et écrits IV. Paris : Gallimard, p. 526.

* Marc Chabot est également l’auteur, avec Sylvie Chaput de Manuscrits pour une seule personne, à paraître aux éditions de L’instant même.

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53  9 août 2004 
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 (Rév. 06/06/04