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La revue le Vis-à-vie, vol. 12 nº 1, 2002Le thème de ce numéro est « Éthique et suicide ». Une culture du suicideMarc Chabot*
Comme les autres, jai vu ces per-sonnes qui se suicidaient en se jetant du haut du World Trade Center pendant que, tout près, dautres per-sonnes agitaient désespérément une chemise ou un bout de chiffon pour signaler au reste du monde que chaque minute était maintenant une éternité. Comme les autres, jai oublié lattentat, ses raisons, la politique, les revendications inexistantes, le combat entre le bien et le mal. Je ne voyais quune vie qui venait de se jeter dans le vide. Il ny avait rien à dire. Absolument rien. Un grand silence ou un cri dhorreur. Mais pas de mots. Rien du langage. Rien de cette si grande invention des humains. Pourtant, nous navons pas le choix, il faut revenir aux mots. Tôt ou tard, il faut se saisir des faits par le langage. Quitter le silence ou le cri dhorreur. Quitter lindicible, Pendant des jours et des semaines, au téléphone, dans les cuisines, sur les courriels, à la radio, sur les écrans de télé, cette même question : est-ce que tu y comprends quelque chose ? Nous lavons oublié, mais cest toujours ensemble que nous cherchons des solutions à nos problèmes humains, cest toujours à laide des autres que nous nous approchons dune compréhension du monde ou de nous-mêmes. Sans cette solidarité confuse - parce quil faut admettre que nous ne parvenons à la compréhension des choses quà petites doses -, nous ne pouvons rien pour nous, rien pour les autres. Du point de vue pratique, cela pourrait sénoncer également ainsi : quel est lordre de grandeur que devrait avoir une catastrophe avant que ne parte delle léclair général de connaissance quon attend ? [...] Quelle doit être la gravité de ce qui nous arrive avant quil y ait une amélioration1 ? Il y a déjà un bon moment que nous sommes dans la confusion, que nous ne saisissons pas les faits du monde, que nos alliances sont davantage stratégiques, politiques ou encore plus réductrices, cest-à-dire économiques. Il y a déjà un bon moment que nos alliances servent le plus souvent nos intérêts primaires et nos intérêts immédiats. Peut-être que la gravité de lacte na rien à voir avec son ordre de grandeur. La gravité est dans lil de celui qui regarde. La gravité nest pas dans le fait, mais dans ce que nous en pensons. Un seul mort est une gra-vité pour lhumain. Mais quand nous refusons de penser la mort dun seul, il nest jamais loin le temps où nous ne nous préoccuperons plus de la mort de centaines de personnes. Lattentat du 11 septembre 2001 est une accumulation de faits. Pour des milliers dentre nous en Amérique, une prise de conscience de notre fragilité, une prise de conscience de lurgence de se mettre à penser le monde, notre humanité et notre humanisme. Parce quil faut le dire, le monde, lhumanité et lhuma-nisme sont pris au piège. Le pire, cest que nous pouvons désormais douter quune amélioration soit possible. Il se pourrait même que nous doutions de notre effort pour que saméliorent le monde et les êtres. Et puis, il y a un sentiment terrible dimpuissance qui nous habite. Ces doutes, nous pouvons les entendre lorsque nous écoutons attentivement ce qui se dit, ce qui sécrit, ce qui se pense. Ces doutes, ils ne sont peut-être pas dans les discours politiques, mais ils sont dans les mots des humains. Dieu est soudainement partout. Dans la bouche du président comme dans la bouche des dirigeants islamistes. Ce nest pas le même Dieu, mais cest quelque chose dextérieur à nous, dextérieur au monde. Et de quoi doutons-nous encore ? Précisément de nous. Or, la gravité des faits est là. Cette perte de conscience, ce découragement, cette folle pensée qui nous amène à douter de ce « nous ». Donc, puis-je me dire, je ne suis rien, je ne compte pour rien, il ny a rien qui puisse me sauver. Je suis abandonné en ce monde et je ne dois vivre que de méfiance, je ne dois vivre que dans la peur de disparaître. Cette conscience tragique, lAmérique ne lavait pas, elle se croyait à labri du monde. Cette conscience tragique qui est un fait quotidien pour un Algérien, pour un Palestinien, pour les humains dAfrique, lAmérique sen croyait épargnée. Cest du moins ce que laissent entendre certains analystes politiques ; mais ce nest quune manière de voir les choses. Au contraire, je crois que cetteconscience tragique existait bel et bien en cette Amérique, mais sur une autre échelle. Elle se manifestait de façon individualiste dans nos sociétés centrées sur lindividu. Quand un homme désespéré tue toute sa famille avant de se suicider, il choisit la grandeur de sa catastrophe. Il décide, comme un terroriste, que la vie des autres lui appartient, il refuse lindividualité des êtres. Il agit comme un terroriste, le plus souvent sans aucune revendication non plus, même lorsquil laisse une lettre pour nous expliquer quil amène avec lui sa famille au Paradis. Lordre de grandeur varie, mais le fait est le même. LAmérique est maintenant un chien qui aboie. Elle hurle à la mort. Elle veut mordre, sans trouver quoi croquer. Un jour, elle dit quelle va frapper fort, et lautre, quil faut être patient. Sa conscience est encore embryonnaire. Elle a trop longtemps vécu seule, elle nentendait pas la détresse des autres. Elle se pensait comme modèle universel. Maintenant, elle ne sait plus. Même quand elle bombe le torse pour faire voir quelle sait. Il y a plusieurs façons de penser les suicides. Il ny a quune seule façon de prendre conscience de la possible amélioration : se mettre à penser. Cesser de fuir nos problèmes, cesser danéantir notre pensée et notre découragement derrière les apparences et le rapide retour du divertissement. Oui, chaque être humain est seul, mais, le sachant, nous pourrions faire leffort de penser ensemble cette solitude. Le paradoxe nest pas si terrible. Le silence est lune des choses auxquelles malheureusement notre société a renoncé. Nous navons pas de culture du silence, nous navons pas non plus de culture du suicide2. Si nous avions une culture du silence, nous pourrions avoir une culture du suicide. Mais nous vivons dans une société où se taire est une maladie. Il faut tout dire et surtout nimporte quoi. Résultat : une déva-luation à la fois du silence et de la parole. Dire ou ne pas dire ne signifie plus rien. Ce qui se dit, ce qui se fait, ce qui se pense, cest toujours et encore du spectacle. Lempire de la parole vide, des mots creux. Leffort fait pour obliger tout le monde à faire de sa vie une expérience télévisuelle. Alors que nous pourrions imaginer des silences respectueux de la vie. Alors quil y a tant et tant de silences qui pourraient être vécus comme une rencontre humanitaire. Une culture du silence serait celle qui nous accorde le droit de nous taire. Le droit de vivre, pour nous-mêmes dabord, les choses les plus importantes. Mettre en mots ce que lon vit nest pas facile. Il faut dabord pouvoir rencontrer un interlocuteur. Tout le monde parle, personne nécoute et personne nentend. La culture du silence donnerait à la parole une importance nouvelle. On ne devrait surtout pas confondre une culture du silence avec la censure ou lobligation dans laquelle on place tous les humains de taire ce quils sont. Il ne sagit plus dempêcher de dire, au contraire, il sagit de dire. De retrouver en nous les mots qui sont les plus beaux, de ne pas les déchirer pour rien sur la place publique. Une culture du silence a besoin dêtre pour contrer cette fausse culture de la parole qui envahit nos esprits. Une culture du silence va avec une culture du suicide. Il ne sagit pas de se taire et de partir. Il ne sagit pas de se taire et den finir avec soi. Cest avec les mots inutiles quil faut en finir. Une culture du silence nest pas non plus une culture qui aménage une place au suicide comme solution à tous nos problèmes. Une culture du suicide serait une réflexion toujours plus aiguë sur le sens de la vie et de la mort. Je nai pas ici tout lespace quil me faut pour quon puisse saisir dans toute sa portée ce que signifient une culture du silence et une culture du suicide. Je sais pourtant que lidée pourrait faire son chemin en nous. La détérioration du monde va avec la dévaluation toujours plus accentuée du langage. Parce quon semble oublier que le langage est un tissu que lon ne peut pas déchirer impunément. Après le langage, il ny a rien et dans ce rien se cachent la violence et la disparition de notre humanité. Bien des jeunes le sentent sans pouvoir le dire, et comme dire est sans conséquence, ils sen vont de ce monde sans rien nous dire, croyant que lacte violent contre soi va finir par être un message clair. Cependant, nous ne sommes alors ni dans le langage ni dans le silence, mais dans la violence pure, dans la mort de lêtre puisque sans langage il ny a plus dêtre. Une culture du silence passe par le respect du langage. Une culture du suicide passe par le respect de la vie. Une culture du silence nest pas un affront quon fait aux autres, cest lêtre qui réfléchit, lêtre qui entre en lui, qui cherche lissue pour être. Une culture du suicide est à con-struire. Pouvoir dire à un être humain qui vient de voir un homme ou une femme se jeter dans le vide : voilà exactement ce quil nous faut éviter à tout prix. Nous demeurons humains tant et aussi longtemps que nous ne fournissons pas à tous loccasion de faire basculer le monde. Le suicide nest pas une idée comme une autre. Le suicide devrait être une idée, le moins souvent possible un acte. Le suicide est une violence faite contre soi, mais une violence faite aux autres humains aussi. Nous le savons bien : nous ne pouvons pas judiciariser le suicide, mais est-ce que cela signifie quil nous faut en faire la promotion ou une solution pour résoudre nos maux ? Il ny a pas beaucoup dhumains qui nauront pas été effleurés par lidée du suicide. La chose nest pas si grave. Il nest pas un jour sans que nous en parlions, sans quon nous signale que quelque part un homme en avait assez de vivre. Il nest pas un jour sans quon nous rappelle que le suicide a encore fait des ravages dans une communauté. Nous vivons dans une culture des faits, des chiffres et des statistiques. Mais cette culture des faits nous permet-elle de mieux comprendre le fait den finir avec soi ? Je pose la question tout simplement : ny a-t-il pas une morbide fierté des Québécois à savoir quils ont presque le record des suicides dans le monde ? Sérieusement, que faisons-nous avec ces faits ? Qui dit le drame humain ? Que pourrait faire une culture du suicide contre les statistiques ? Elle pourrait être le début dune interrogation profonde sur le manque de solidarité, sur lurgence déviter les catastrophes. Car, il faut le dire aussi, si nous abandonnons la possibilité daméliorer lêtre, à quoi peut bien servir ce monde ? On peut se contenter de retourner dans nos néants respectifs, on peut faire de ce monde une inutilité, on peut fermer les yeux pour ne pas voir ceux et celles qui tombent, on peut refuser le droit de penser, on peut senfermer dans un dangereux silence ou se perdre dans la surdose de mots pour mieux sanéantir. Une culture du silence mérite notre attention. Une culture de la parole mérite des oreilles Une culture du suicide mérite notre réflexion. Une culture de la vie mérite notre humanité. Chaque être humain pourrait faire habiter en lui un « nous ». Ce « nous », cest parfois le monde entier, un ami, un amour, un frère, une famille, un vivant, une société. Nous vivons dans un monde de droit. Mais nous nous cherchons parfois des droits qui nen sont pas. Aimer nest pas un droit, cest un devoir. Espérer est un devoir. Améliorer le monde est un devoir. Ce combat dont on ne cesse de parler entre les droits et les devoirs, nous devrions le clore pour quelque temps. Quand on me dit : se tuer est un droit, je pense : est-ce un droit que de décourager les autres de vivre ? Navons-nous pas le devoir de nous oublier ? Ne serait-ce pas une véritable délivrance que de soublier ? Soublier pour penser la culture du silence, la culture du suicide, la culture de nos humanités. Soublier pour que nous pensions en dehors des droits et des devoirs. Pour que nous apprenions à être de plus en plus des humains. Je nécris pas redevenir des humains. Nous ne pourrons pas cesser de lêtre. Et si lidée nous effleure, cest quil ny aura plus de monde du tout. Plus de conscience dêtre, plus de langage, plus de silence. Il ny aura que le néant. Notes 1 Peter Sloterdijk (2000). La mobilisation infinie. Paris : Christian Bourgois éditeur, traduction Hans Hildenbrand, p. 97. * Marc Chabot est également lauteur, avec Sylvie Chaput de Manuscrits pour une seule personne, à paraître aux éditions de Linstant même.
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53 9 août 2004
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