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La revue le Vis-à-vie, vol. 13 nº 1, 2003Le thème de ce numéro est « Créer de l'humanité ». Créer de lhumanité nest-ce pas aussi se réapproprier et agir sur la souffrance qui ultimement pousse au suicide?Dr. Natacha Joubert Claudette Nantel M.Ps. Introduction La présentation qui suit se veut une contribution à l’invitation lancée par l’Association québécoise de la prévention du suicide pour son 10e colloque ayant pour thème « Créer de l’humanité ». Bien que spontanément séduisant, le choix de ce thème a aussi quelque chose de troublant. En effet, l’invitation qui est faite aux participantes et participants de ce colloque, qui sont pour la plupart des chercheurs et des intervenants en prévention du suicide, est de « tenir compte de la dimension humaine dans l’analyse du processus suicidaire ». Mais qu’est-ce que cela suppose? En serions-nous arrivés au point où il faut se rappeler, en tant qu’experts se préoccupant de comprendre et d’intervenir auprès de personnes qui souffrent à en mourir, de « tenir compte de la dimension humaine »? Ne nous méprenons pas. Cette « dimension humaine » est bel et bien présente chez la majorité dentre nous et elle se manifeste tous les jours, notamment dans les nombreuses interventions qui sont faites pour venir en aide aux personnes en détresse. Cela dit, il y a incontestablement derrière cet appel à « créer de lhumanité » une réalité chargée de sens qui nous interpelle tous. Cest en fait parce que nous sommes toujours en contact avec cette « dimension humaine » que nous réalisons et ressentons que nous lavons beaucoup délaissée depuis quelque temps et quil devient urgent de se la réapproprier, individuellement et collectivement. Pour « créer de lhumanité », il faut prendre conscience individuellement de sa propre humanité, lhabiter et lassumer. Pour « créer de lhumanité », il faut aussi se donner des occasions où notre humanité peut trouver à sexprimer collectivement. Le principal objectif de cet atelier est justement de créer un moment dhumanité au cours duquel les chercheurs et les intervenants en prévention du suicide auront loccasion de réfléchir et de discuter de lattitude que nous avons, individuellement et collectivement, face à la souffrance en général et celle qui pousse au suicide en particulier, et de son impact sur la recherche et les activités de prévention du suicide au Québec. Deux courtes présentations serviront de toile de fond aux discussions qui suivront. La première porte sur l’évolution de notre rapport à la souffrance au cours des dernières décennies, et plus spécifiquement au sein de disciplines en sciences humaines telle que la médecine, la psychiatrie, la psychologie et la la prévention du suicide. La seconde aborde plus directement la question de la souffrance dans ce qu’elle est, sa nature, comment nous y réagissons, son rôle et le sens qu’elle peut avoir dans nos vies. Les participantes et les participants seront ensuite conviés à discuter, sur la base de leurs expériences personnelles ou dexpériences qui auraient touché une personne dans leur environnement (i.e., parent, collègue, client), de situations de vie où, en dépit dune très grande souffrance qui aurait pu mener au suicide, ils ou la personne connue sont parvenus à sen tirer et à continuer de vivre. Lessentiel de cet échange a pour but didentifier ce qui, dans ces moments de grande souffrance, permet de tenir le coup, de rendre la souffrance tolérable, de lapaiser et même éventuellement de lui donner un sens. Les transformations dans notre rapport à la souffrance au cours des dernières décennies À tant vouloir éviter la mort, Nous vivons à une époque où la souffrance fait très peur et même très mal, notamment parce que nous nous acharnons à la nier au nom de cette vision épurée de la vie que nous voulons dégagée de toute contrainte, alors quil en n'est rien. Nous ne savons plus comment « être avec » et « agir sur » la souffrance. Mais doù nous vient cette attitude face à la vie et la souffrance? Il ny a pas si longtemps, du temps de nos grands-parents et arrière-grands-parents, les attentes face à la vie étaient davantage liées et ancrées dans le quotidien, avec son lot de joies et de drames. On devait compter dabord sur soi et les proches pour assurer sa survie et se procurer un peu de bien-être. La souffrance et la mort faisaient partie intégrante de la vie. À cette époque, léglise était « linstance de savoir et de pouvoir moral» qui orientait les conduites humaines. On se tournait vers elle pour trouver un sens et un certain apaisement à lexistence et à la souffrance. Elle marquait dailleurs les moments importants de la vie, de la naissance à la mort. Dautre part, plusieurs des événements mondiaux qui ont secoué le vingtième siècle, comme les deux grandes guerres mondiales, ont fait faire des progrès remarquables à la science moderne. Si remarquables, quelle allait devenir assez rapidement « linstance de savoir et de pouvoir moral » qui allait remplacer léglise, dautant que cette dernière se trouva de plus en plus critiquée et désavouée par ses fidèles. Désormais, le sens de lexistence et lapaisement de la souffrance devaient être fournis par la science qui, du haut de son objectivité, ne jugea toutefois pas nécessaire daccompagner ses avancées technologiques dune réflexion éthique sur elle-même, cest-à-dire sur sa responsabilité face aux bouleversements que ces « progrès » devaient provoquer dans la vie des gens. Rapidement, le « sens » du « sens » perdit tout son « sens »! La question du « sens » ne trouve plus La pathologisation de la souffrance La recherche bio-médicale a connu un essor important au cours de ces dernières décennies et elle a eu un impact majeur sur la prolifération des spécialités en médecine et des services de santé. Cette invasion du « savoir et du pouvoir scientifique » dans notre vie de tous les jours nest pas sans avoir modifié profondément notre rapport à la souffrance humaine, à la vie et à la mort. En effet, dune situation où les individus devaient dabord compter sur eux-mêmes, sur un certain savoir et une débrouillardise transmis de génération en génération pour faire face aux problèmes de la vie, incluant les problèmes de santé, on se retrouva assez soudainement consommateurs de services de santé en tout genre et dépendants de « médecins spécialistes » détenteur dun « savoir » queux seuls pouvaient comprendre. « Ne vous inquiétez pas, on soccupe de tout »! Pendant plusieurs années, les spécialistes maintinrent la personne malade ou souffrante dans une totale ignorance de son mal et du traitement quon lui faisait subir, notamment parce que dans bien des cas on ignorait effectivement les causes de la maladie et que les traitements ne pouvaient être que superficiels et aléatoires. Cest tout de même à cette époque que, paradoxalement, la naissance et la mort prirent le chemin de lhôpital et devinrent pour ainsi dire des « actes médicaux » en marge de la vie. Non seulement léglise nétait plus là pour répondre, en partie tout au moins, à une certaine quête de sens et dapaisement, mais lexplication scientifique devait demeurer strictement technique, objective et réservée aux « spécialistes ». Les individus se retrouvèrent donc dépossédés de leurs manières d « être avec » ou d « agir sur » la souffrance. Cest un peu comme si à peine sortis dun certain état de résignation face à lautorité religieuse nous étions retombés dans une certaine résignation face à lautorité scientifique. Lunivers de la santé mentale, cest-à-dire de la psychiatrie et de la psychologie, devait connaître un sort similaire parce que complètement subjugué par le modèle bio-médical. De sorte que la souffrance de lesprit ou de lâme devint également « savoir scientifique et pathologique » que seul les « spécialistes » étaient en mesure de « diagnostiquer » et de traiter, malgré des connaissances encore somme toute très limitées. Quand on commence à se poser des questions sur De nos jours, la relation entre le spécialiste et le patient sest démocratisée un peu, en partie parce que le spécialiste est plus en mesure de renseigner le patient sur la maladie dont il souffre et le traitement disponible. Cela dit, la souffrance et la mort demeurent des questions très rarement abordées en dehors des nomenclatures médicales ou psychiatriques parce quelles représentent pour ces « instances de savoir et de pouvoir moral » une entrave potentielle importante au progrès, lequel ne peut en aucun cas tolérer le doute ou encore quune explication lui échappe. Assumer sa part dhumanité, La création d’unités de soins palliatifs est un exemple isolé d’une tentative de réappropriation de la souffrance et de la mort qui n’a malheureusement pas eu tellement d’influence en dehors de l’univers du palliatif. Quant à la souffrance de l’esprit ou de l’âme, elle n’a toujours pas sa place et sa légitimité, même au sein des « instances de savoir » qui en principe la côtoient tous les jours. La la prévention du suicide illustre bien cette situation. Suicide is a behaviour, albeit a disordered one and La fuite organisée de la la prévention du suicide Le suicide est un phénomène complexe, douloureux et difficile à comprendre. Sinterroger sur ses causes, cest sengager dans une réflexion au cur de la condition humaine. « Vouloir que cesse la souffrance », car il sagit bien de cela dans la majorité des suicides, vient le plus souvent au terme dun combat durant lequel la personne a essayé d« agir sur » sa souffrance ne sachant peut-être pas par ailleurs comment « être avec » sa souffrance. Quoiquil en soit, il sagit bel et bien dun combat avec la vie et pour la vie. Et ce combat il est, à un moment donné ou à un autre, celui de tous les êtres humains parce quêtre humain et en vie impliquent diverses confrontations déchirantes avec soi et les autres ; confrontations qui peuvent devenir insupportables sans les renforts du soi, cest-à-dire nos ressources personnelles, et le soutien des autres. S’interroger sur les causes du suicide, c’est donc aborder directement les questions qui touchent à ce que nous sommes, la vie, la souffrance et aussi à notre recherche de bien-être et des moyens pour le favoriser, tant individuellement que collectivement. Ces questions, on se les pose depuis la nuit des temps et bien que la la prévention du suicide n’ait pas l’obligation d’avoir réponses à toutes, elle a le devoir de les examiner. Or, cela fait des années que, soucieuse de se donner un statut de discipline rigoureuse et scientifique, la la prévention du suicide évite ces questions fondamentales et s’est enfermée dans un discours où le suicide est assimilé à diverses pathologies comme la dépression, la toxicomanie et la violence ou encore défini comme « spécificité pathologique », avec les résultats qu’on connaît. Mental disorders are a necessary Ce faisant, elle participe à ce que Luc Ferry appelle « la fuite organisée » et, conséquemment, au sentiment général dimpuissance et daliénation de la population face au suicide. En effet, comment qualifier ce cloisonnement de la réflexion sur le suicide dans un discours pathologique que seul les spécialistes sont en mesure de décrypter et qui ne contribue pas à accroître notre capacité dintervenir pour en réduire le nombre ? Que penser dune discipline scientifique qui sest donnée comme mission de réfléchir aux causes du suicide et qui naborde pas les questions de fond comme celles de la souffrance qui se cache derrière chacune delles ? Contrairement à ce que certains débats récents ont pu suggérer quant à la responsabilité de la population québécoise face à la banalisation du suicide, nous croyons que la pathologisation à outrance de « ces » personnes suicidaires, et de toutes « ces » autres personnes aux prises avec différents problèmes de santé mentale, constitue la forme la plus pernicieuse de banalisation et dexclusion sociale que nous connaissons à lheure actuelle. Toutes orientées vers lavenir, Se réapproprier la souffrance Nous avons très peur de la souffrance parce que lidée de « progrès scientifique » si chère à lépoque moderne est empreinte dun désir de contrôle accru, voire absolu, sur nous-mêmes et le monde dans lequel nous vivons. Tout se passe comme si nous cherchions à nous convaincre que les progrès du savoir scientifique devaient nous permettre de dépasser la condition humaine, source de toutes nos misères. Mais voilà, il ny a quà regarder létat du monde actuel pour constater que les progrès remarquables et les bienfaits réels dont est capable la science moderne ne suffisent pas à enrayer la détresse et les misères humaines. Pris au piège de notre condition humaine à laquelle nos ambitions parfois démesurées de progrès ne nous permettent pas déchapper, nous choisissons souvent la fuite. Mais en fuyant, nous nous privons de la possibilité de nous réapproprier notre capacité dagir pour apaiser nos misères. Lhistoire humaine est remplie dexemples où la souffrance napparaît pas seulement comme source de paralysie et de désespoir, mais aussi comme source de créativité, denseignement et de dépassement. Il sagit là de dépassement non pas en dehors de ce que nous sommes, mais au regard de tout ce que nous pouvons être. Les taux de suicide élevés que nous avons au Québec ne sont certes pas étranger à notre attitude face à la vie et la souffrance. « Tenir compte de la dimension humaine dans lanalyse du processus suicidaire », cest aussi se réapproprier la souffrance, cette part de nous-mêmes qui nest pas en soi malsaine, déficiente ou pathologique, ni même absurde ou fatale, mais qui peut ultimement pousser au suicide lorsquelle devient trop bruyante et quelle ne trouve pas à sexprimer et à se faire entendre. La souffrance qui pousse au suicide contient toutes les autres. Elle parle de ce que nous sommes, de notre humanité, et de ce dont nous avons besoin, tant individuellement que collectivement, pour mieux vivre. Il faut lécouter. « Être avec » et « agir sur » la souffrance On peut définir la douleur comme étant une expérience pénible, localisée et ponctuelle dans le temps, plutôt physique même si elle est parfois morale. La souffrance, du latin sufferentia, comporte lidée dendurer ou de porter dans le temps quelque chose de pénible. Ainsi parle-t-on de la « douleur de perdre un être cher », mais « on souffre de son absence ». La souffrance est donc généralement associée à un état intérieur qui fait mal, qui est difficile à supporter et qui dure dans le temps. La souffrance qui peut ultimement pousser au suicide nest pas la douleur résultant dun événement déclencheur, comme la déchirure que peut causer une rupture amoureuse, mais celle déjà présente, que lon porte depuis longtemps et que vient amplifier lévénement déchirant. La nature de la souffrance associée au suicide La souffrance associée au suicide est existentielle, Mais doù vient cette grande souffrance qui peut pousser au suicide ? Le plus souvent, elle est reliée au manque damour : « je ne suis pas aimé(e) et il ny a pas de place pour moi dans ce monde; je suis de trop, je suis rien, moins que rien ». Elle saccompagne aussi dun fort sentiment disolement, quil ne faut pas confondre avec la solitude qui est ce moment quon choisit de vivre avec soi-même. Lisolement, cest cette forte impression dêtre seul même en présence des autres. Cest être coupé de soi et des autres affectivement, cest limpression de ne compter pour personne, incluant soi-même : « je ne peux pas vivre, exister comme je voudrais ; les autres seraient mieux sans moi ; la place que je veux occuper sur le plan existentiel, cest-à-dire par rapport à mon « être » ou à ce que « je suis » ou encore la vie que je veux vivre pour être heureux, est impossible ». La souffrance associée au suicide est existentielle, elle est celle de l « être » qui a de la difficulté à « être » qui « il est ». Cette souffrance est présente chez tous les êtres humains, à divers moments et à divers degrés dintensité. Ce qui varie beaucoup aussi à lintérieur dune même personne et dun individu à un autre cest le seuil de tolérance à la souffrance. Nous y reviendrons un peu plus loin. Cest parce quon veut vivre quon se suicide. Les horribles conditions de vie provoquées par les guerres, les famines, les catastrophes naturelles, nempêchent pas les individus de vouloir vivre. En fait, ces situations extrêmes sont très révélatrices du « vouloir-vivre » qui anime tous les êtres humains. Elles nous permettent de comprendre notamment que cest ce quon choisit de faire avec la souffrance, ou avec la vie, qui mène au geste suicidaire. La souffrance fait partie de la vie. Son refus ou son acceptation sont les facteurs importants à considérer par rapport au suicide, non pas lexistence ou labsence de la souffrance. Le suicide implique nécessairement un choix : plus ou moins conscient, plus ou moins éclairé et lucide, mais un choix tout de même daccepter ou de refuser les événements de vie auxquels nous sommes confrontés. La souffrance en soi ne mène pas au suicide - pas plus Nos réactions face à la souffrance De manière très instinctive, nos réactions à la douleur sont de séloigner ou de fuir la source de la douleur, comme retirer sa main dune surface brûlante. On cherche ensuite à apaiser la douleur, par exemple en massant la main ou en appliquant une substance anesthésiante ou calmante. Enfin, on tâche de comprendre ce qui sest passé, didentifier la cause de la douleur de manière à éviter que la situation se répète. Cette chaîne de réactions est liée à notre instinct de survie qui nous pousse à préserver notre intégrité corporelle. La douleur agit comme un signal dalarme pour nous prévenir quil y a menace à notre intégrité corporelle. Nous sommes portés à réagir à la souffrance de la même manière quà la douleur. Mais la nature même de la souffrance, ce malaise intérieur qui perdure, change complètement la situation. En effet, même si linstinct de survie nous pousse à vouloir fuir la source de la souffrance, il est difficile de fuir un malaise qui nous habite, qui trouve son origine à lintérieur de nous. On peut, bien sûr, tenter de lanesthésier ou tout au moins de lapaiser le plus possible, de manière à pouvoir continuer de vivre, à conserver un certain équilibre ou une certaine intégrité mentale, sans devoir sarrêter. Il y a diverses façons danesthésier la souffrance, par exemple, en prenant des antidépresseurs ou des anxiolytiques, en abusant dalcool, en développant des compulsions face au travail, la nourriture ou le sexe. Toutes ces activités ont pour but de sempêcher de ressentir le malaise intérieur, sans sy attarder. Mais voilà, il est là et même quil risque de se faire de plus en plus présent parce quil ne reçoit pas lattention nécessaire. Il est tout à fait naturel de chercher à anesthésier la souffrance, ce qui nempêche pas par ailleurs de sy arrêter, dy réfléchir et de tenter de la comprendre. La souffrance nous confronte à notre impuissance et nous avons peur parce que nous nous sentons vulnérables. Le problème fondamental de lêtre humain est de savoir transiger avec la peur. La survie implique quil faille se protéger des éléments et des dangers qui menacent notre vie. Un minimum de contrôle sur la vie extérieure est essentiel à la survie, à la reproduction et à la détente. Peut-être que lerreur de la science moderne a été de penser quune fois les éléments du monde extérieur contrôlés, la peur et la souffrance disparaîtraient. La souffrance nous force à nous arrêter et réfléchir. Pour la science, la souffrance na aucun sens, elle nest quun ennemi à éliminer. Pensons à la difficulté pour la médecine dintégrer lidée de la mort : la mort est perçue comme un échec, donc un affront majeur au sentiment de toute-puissance médicale. Le suicide, la mort par choix, lest doublement. La mort est un échec, un affront au sentiment Le suicide, avec ce qu’il comporte de souffrance extrême, constitue une très grande menace parce qu’il génère un profond sentiment d’impuissance et de peur. En tant qu’« experts » en la prévention du suicide ou diverses disciplines reliées, en tant que société, nous fuyons la peur liée à notre sentiment d’impuissance face à la mort et la souffrance en nous repliant notamment sur des nomenclatures qui permettent d’éloigner la souffrance du suicidaire de notre réalité personnelle. Le suicidé est un « dépressif », un « toxicomane », un « malade mental » - alors qu’aucune relation causale n’a jamais été établie. La science noffre aucun réconfort réel face à la peur liée à limpuissance. Le contrôle quelle cherche à se donner sur les événements du monde extérieur agit davantage comme moyen pour fuir ou anesthésier la peur et la souffrance. Le suicidaire à la veille de se suicider croit typiquement quil na que cette issue possible pour garder un sentiment de contrôle sur la vie et ne pas basculer dans la terreur de limpuissance. Il ne peut sarrêter ou faire marche arrière, il ne lui reste que la fuite ultime, le contrôle ultime sur la vie : choisir lheure et le moyen de sa mort. En ce sens, le suicide est la logique de notre science poussée à son extrême. Le suicide représente la tentative ultime de contrôle On peut aussi sarrêter, rester un moment avec la souffrance, réfléchir, essayer de comprendre lavertissement quelle nous donne et agir ensuite en conséquence. Cest ainsi que la souffrance peut devenir un tremplin vers le dépassement de nos limites habituelles. Sarrêter et réfléchir à la souffrance La souffrance tolérable est source de croissance. La souffrance fait partie de la vie. Plutôt que de tant sacharner à la fuir pourquoi ne pas tenter de trouver des façons de lintégrer dans une vie normale et créatrice? Cela dit, il y a une condition essentielle à cette intégration et cest que la souffrance demeure en deçà du seuil de ce que nous pouvons tolérer. Une souffrance intolérable, comme une peur intolérable, est désorganisante et destructrice. Il faut aussi savoir que le seuil de tolérance varie non seulement dun individu à lautre, mais même dun moment à lautre chez le même individu. Chercher à nier ou à fuir la souffrance, être incapable de lui donner un sens, sisoler dans la honte davoir mal, sont autant dattitudes qui rendent la souffrance intolérable. Par contre, si on parvient à la nommer, à lui reconnaître un sens et un rôle, par exemple quelle signale que quelque chose doit changer et donc quelle est une alliée potentielle, à en parler avec les autres et par le fait même à la normaliser ou à lhumaniser, alors elle devient tolérable. En somme pour que la souffrance (et la peur) reste tolérable, il est essentiel de laccueillir comme un interlocuteur valable, réel, ayant un sens, et dont le poids peut être partagé avec dautres. En niant lexistence ou le sens de la souffrance, Nous vivons à une époque où la souffrance fait très peur et même très mal parce quen la fuyant nous nous privons de la possibilité d « être avec » et d « agir sur » elle pour la rendre tolérable. La personne qui pense au suicide est aux prises avec une souffrance quelle ne parvient plus à gérer, qui est passée du côté de lintolérable. Si nous voulons laider, il faut que nous lui donnions de meilleurs moyens pour « être avec » sa souffrance afin que de destructrice, elle puisse devenir une source de renseignements précieux sur soi, de créativité et de dépassement. Cest dune transformation au niveau de l « être » dont il sagit dabord et avant tout. Tant que nous ne serons pas capables d « être avec » la souffrance, nous ne pourrons « agir sur » elle efficacement et prévenir le suicide. La souffrance!
Nous lui devons tout ce Conclusion Ring the bells that still can ring « Être avec » sa souffrance ou se réapproprier sa souffrance pour parvenir à « agir sur » elle, de manière à en sortir enrichi par ses enseignements et non épuisé et vidé à tenter de la fuir, repose sur une démarche à la fois personnelle et collective. En effet, il est très difficile d « être avec » et d « agir sur » sa souffrance dans une société qui en a peur, la refuse, la fuie, la pathologise, lostracise. Dans pareil contexte, avoir mal ou souffrir peut isoler, exclure et même tuer, alors que ça devrait être un indicateur du besoin dinclusion, des autres et de vivre. Par contre, à partir du moment où la souffrance retrouve sa légitimité et même son utilité à lintérieur de lexpérience humaine, individuelle et collective, elle peut « être » vécue, partagée, apaisée et contribuer de façon très puissante à nous faire progresser dans nos connaissances sur nous-mêmes. Nous sommes nombreuses et nombreux parmi les chercheurs et les intervenants à penser que cest dans cette direction quil faut aller et ce nest pas par hasard que le thème de ce colloque soit aussi une invitation dans ce sens. La souffrance contient tout ce que nous Ça fait des années quon parle de limportance d « agir » et de « stratégies » pour prévenir le suicide au Québec, mais pour parvenir à définir des actions concrètes et efficaces on a besoin de sentendre sur quoi on veut agir. Et la meilleure façon didentifier sur quoi on veut agir ce nest pas seulement en sondant lopinion des experts, mais cest aussi en impliquant directement la population dans le processus, par exemple, en créant des espaces de rencontre où les jeunes et les moins jeunes pourront sexprimer ouvertement sur la vie et les difficultés de vivre et sur ce dont ils ont besoin pour mieux « être » et « être » mieux. En soutenant et en donnant suite à ce genre de démarches collectives, ce nest pas seulement sur le suicide que nous parviendrons à « agir », mais sur notre qualité de vie en générale. Cest en nous réappropriant nos expériences de vie communes que nous apercevrons le mieux cette humanité que nous partageons et que nous profiterons ensemble de ce quelle a de grand et de bon à offrir.
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54 9 août 2004
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