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La revue le Vis-à-vie, vol. 13 nº 1, 2003

Le thème de ce numéro est « Créer de l'humanité ».photo auteur

Variation à trois voix sur l’humanité et l’adolescent suicidaire

Réal Labelle1,2, Michel Tousignant2,3 et Charles Bedwani4,5
 


L’adolescence constitue une période de remise en question. Les processus de régulation normative sont mis à rude épreuve. Pour certains jeunes, cette transformation coïncide avec une crise existentielle donnant lieu à des comportements suicidaires. Lors du 10e Colloque de l’Association québécoise de la prévention du suicide, tenu en mai 2002 à l’Université du Québec en Outaouais, trois conférenciers sont venus discuter du phénomène suicidaire chez les adolescents résidant à Laval, ville située dans la banlieue nord de Montréal. Tous trois ont une vision humanitaire du sujet et partagent une réflexion nourrie d’expériences scientifiques et professionnelles. Ce texte résume les présentations des trois auteurs.

Le symposium a débuté avec la communication de Michel Tousignant qui, relatant d’entrée de jeu la série de suicides survenus à Laval dans le contexte scolaire du début des années 1990, a montré la grande détresse des jeunes de ce siècle. L’auteur a décrit comment la contagion suicidaire a atteint au moins deux écoles et deux équipes sportives, entraînant au total une douzaine de décès sur une période d’environ quatre ans, ainsi qu’un certain nombre de tentatives de suicide. Le terme « contagion » a été retenu ici à cause de l’effet « dominos » : tous ces jeunes étaient soit dans la même classe, soit dans la même équipe sportive. Plus encore, l’un d’entre eux a même été amené à décrocher un de ses compagnons qui s’était pendu, avant de se donner lui-même la mort. L’auteur a ensuite rapporté comment la propagation de l’idée du suicide a été facilitée par le fait qu’un des premiers garçons à s’être enlevé la vie était président des élèves de son école et que, moins de 48 heures avant son suicide, il participait aux diverses activités qui accompagnent toute rentrée scolaire. Dans le cas d’une des jeunes filles décédées, les gens ont dû faire la queue pour entrer au salon mortuaire tellement cette élève était populaire. L’auteur a ajouté que des interventions d’urgence de prévention du suicide ont été mises en place au cours de cette tragédie, mais que ces mesures ne sont pas parvenues à mettre fin totalement à la contagion. Après avoir narré ce triste épisode, Michel Tousignant a rappelé l’importance de se préoccuper de la question du suicide chez les adolescents de Laval et de réfléchir sur les causes de ce problème et sur les interventions les plus appropriées pour le contrer. Il a conclu en disant que non seulement il existe des jeunes fortement vulnérables, mais que des facteurs socioculturels, telle l’apparition d’une angoisse collective, peuvent venir augmenter l’attrait du suicide comme solution à des problèmes de vie chez les jeunes.

Charles Bedwani a ensuite poursuivi avec un dynamique exposé sur les considérations psychiques et sociétales des comportements suicidaires des adolescents. À l’aide d’une analyse serrée, l’auteur a démontré en quoi l’humanité d’un adolescent suicidaire peut être altérée. Plus précisément, il a amorcé sa présentation en retraçant sa démarche : son analyse de la situation repose sur des données épidémiologiques révélant un taux de suicide trois fois moindre chez les filles et une utilisation des services psychiatriques et psychosociaux nettement supérieure chez celles-ci, et sur des observations cliniques auprès de jeunes présentant des troubles mentaux et une détresse psychologique. Il a ensuite établi comment la quête d’identité des adolescents réactive des mécanismes narcissiques de protection et des attitudes relationnelles plus ou moins matures, et ce, selon le sexe. Ces propos ont été étoffés de figures illustrant la résolution saine ou pathologique de la crise identitaire avec l’émergence ou non d’une relation objectale appropriée. S’est ensuivie une discussion sur le malheur des adolescents suicidaires québécois. L’auteur a abordé différents thèmes dont l’évolution rapide d’une société homogène et religieuse à une société pluraliste et laïque, le combat épique pour une quête identitaire, le féminisme et la libération sexuelle dans une société matriarcale, la modification de la structure familiale, la confusion des rôles paternels et maternels, la multiplication des modèles identificatoires, la relativisation des tabous et des lois, le rétrécissement de « l’espace-temps » et l’estompage de la démarcation du réel et du virtuel. Charles Bedwani a conclu en questionnant notre responsabilité individuelle et collective dans l’évolution de la société postmoderne et en insistant sur une approche d’intervention incluant à la fois la concertation des intervenants d’un milieu et des activités groupales visant à restaurer l’estime de soi des adolescents en mal de vivre.

Pour terminer, Réal Labelle a prononcé une allocution portant sur les résultats d’un programme lavallois de détection et d’intervention psychologique pour adolescents à risque suicidaire. Selon l’auteur, la réduction des comportements suicidaires des adolescents passe par l’identification des jeunes à risque et par l’établissement de programmes d’intervention pour diminuer ce risque. C’est dans cet esprit que Réal Labelle a conçu, avec des collaborateurs, une approche réseau et clinique pour prévenir le suicide chez les adolescents à risque. L’auteur a plus spécifiquement expliqué que le programme mis de l’avant repose sur un repérage d’adolescents à risque suicidaire par les intervenants du milieu et sur une psychothérapie de groupe axée sur l’acquisition de quatre habiletés sociocognitives pour affronter la souffrance humaine, à savoir le raisonnement constructif, la résolution de problèmes, l’affirmation de soi et le rehaussement de l’estime de soi. L’hypothèse causale du problème suppose que les comportements suicidaires sont un moyen de solutionner une souffrance insupportable, ces comportements devenant alors l’expression d’un désir de réduire cette douleur intolérable et la façon de démontrer l’impuissance à trouver d’autres solutions pour l’abréger. L’hypothèse du programme porte quant à elle sur la réduction du désarroi par d’autres moyens que les comportements suicidaires. Les résultats de ces travaux indiquent que les adolescents à risque suicidaire vivent des problèmes psychosociaux multiples au sein d’un milieu familial problématique. La psychothérapie a un effet sur la diminution de la détresse psychologique et sur l’acquisition des habiletés de raisonnement constructif et de résolution de problèmes pour gérer la souffrance psychologique. L’auteur a conclu sur l’importance de restaurer l’humanité brisée des adolescents suicidaires et sur l’urgence de bien évaluer les interventions mises en œuvre pour venir en aide à ces jeunes.

C’est sur une note harmonieuse que les trois auteurs ont uni leur voix en reprenant à leur compte l’expression de Stefan Vanistendal et Jacques Lecomte : « Le bonheur est toujours possible. » Surtout pour ces jeunes qui souffrent et qui sont en manque d’humanité…

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1 Université du Québec à Trois-Rivières
2 Centre de recherche et d’intervention sur le suicide et l’euthanasie
3 Université du Québec à Montréal
4 Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal
5 Université de Montréal

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59  9 août 2004 
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 (Rév. 06/06/04