La revue le Vis-à-vie, vol. 13 nº 1, 2003
Le thème de ce numéro est « Créer de l'humanité ».
L'impact social et culturel de l'immigration sur le phénomène suicidaire
Witnisse Mereus
Quen est-il des représentations sociales a Montréal?
Le suicide est un phénomène quon retrouve dans tous les pays. Cependant, des différences culturelles existent au sein des nations quant aux représentations sociales (RS) du suicide. La représentation sociale est un concept qui évolue selon le contexte de la réalité sociale et de lhistoire du groupe qui la déterminent (Guimelli 1995). Dans un contexte multiethnique, comme à Montréal, il est approprié de vérifier ce quil en est des représentations sociales dans les communautés ethnoculturelles sachant quelles sont différenciées en grande partie de par leur culture.
Une étude novatrice
Létude des RS du suicide est intéressante car jusquà présent, les études américaines qui se rapprochaient le plus de lobjet détude étaient celles portant sur les attitudes par rapport au suicide. Une recherche pilote a permis didentifier les RS dadultes provenant de trois communautés de Montréal. A partir de la littérature sur la mort et les attitudes quant au suicide les hypothèses pour les trois communautés ont été rédigées. Ainsi, on sattendait à ce que dans la communauté italienne la RS du suicide soit un acte immoral, dans la communauté haïtienne un acte dimpuissance, tandis que dans la communauté québécoise ce serait un acte rationnel. Afin de vérifier les hypothèses, des entretiens semi-dirigés ont été réalisés auprès de 14 informateurs-clès.
Des concepts-clés à sapproprier
La présente étude se base sur la conception que les RS sont des phénomènes complexes (éléments informatifs, cognitifs, normatifs, croyances, valeurs, attitudes, images etc.) organisés sous la forme dun savoir disant quelque chose sur létat de la réalité toujours activée et agissant dans la vie sociale (Jodelet, 1989).
À partir dune série de questions sur les attitudes, les croyances les perceptions et les valeurs les RS ont été identifiées. Avant de présenter les résultats, il est pertinent de définir les différents concepts qui forment la RS. Lattitude est létat mental qui prédispose à agir dune certaine manière (Thomas 1983). La croyance est lattitude intellectuelle dune personne qui tient pour vrai un énoncé ou un fait sans quil y ait nécessairement une démonstration objective et acceptable de cette attitude (Bloch, 1999). La perception est la connaissance du monde et de son environnement sur la base des informations élaborées par les sens (Bloch, 1999). La valeur est lidée qui modèle la conception de la vie, elle oriente les comportements, attitudes, sentiments et opinions (Mouraux, 1998).
Des résultats prometteurs
Quant aux attitudes, les résultats permettent dobserver que dans la communauté haïtienne ce qui ressort le plus, ce sont les croyances religieuses ou spirituelles, celles-ci font en sorte que le suicide est un acte défendu. Au sein de la communauté italienne, lattitude prédominante est laspect immoral de lacte suicidaire qui se relie totalement au non droit au suicide. Dans la communauté québécoise, lattitude qui fait lunanimité, est que le suicide est en rapport avec les relations familiales difficiles.
Il était étonnant de constater que le sentiment dimpuissance ressort au sein de toutes les communautés, mais sous différentes formes. Ainsi, pour la communauté haïtienne l'impuissance est reliée à lindividu suicidaire. En effet, ils ont tous mentionné que dans la plupart des cas, le suicidaire est possédé par une force externe qui le dépasse, il nest plus vraiment maître de ses faits et gestes. En ce qui concerne la communauté italienne, l'impuissance est vécue par la famille qui narrive pas à donner laide nécessaire à lindividu suicidaire. Dans la communauté québécoise, il sagit de limpuissance du suicidaire devant les situations de sa vie qui lui semble sans issues.
Par rapport aux croyances, un résultat mérite dêtre mentionné; malgré la grande médiatisation du suicide à Montréal, les informateurs des deux communautés ethnoculturelles sentendaient pour dire que le suicide est rarement discuté dans leur communauté, et ce, malgré la hausse des tentatives de suicide dans les communautés. Dans la communauté québécoise, il ressort que le suicide est librement discuté dans certains milieux, tandis que dans dautres, cest encore un sujet dont on préfère ne pas aborder.
Au niveau des perceptions, les résultats montrent que dans la communauté haïtienne, il y a une forte image négative rattachée à la problématique suicidaire. Le suicidaire est perçu comme étant une personne faible ou possédée et le suicidé est encore considéré comme fou. Au sein de la communauté italienne, la notion de honte est fortement reliée au suicide. Toutefois, la notion de désespoir commence à apparaître dans le décor. Dans la communauté québécoise, la notion de maladie revient immanquablement, cependant elle est accompagnée de la souffrance.
En ce qui a trait aux valeurs, les réponses permettent de réaliser que dans les communautés ethnoculturelles, il ny a aucune situation ou circonstance qui peut rendre le suicide acceptable. Que ce soit principalement à cause des valeurs religieuses pour la communauté haïtienne, ou familiales pour la communauté italienne, lacte suicidaire nest jamais acceptable. Dans la communauté québécoise, malgré le fait que les informateurs soulignent fortement que le suicide est un problème majeur, il nen demeure pas moins quils reconnaissent que les valeurs matérialistes et individualistes de la société québécoise font de sorte, quen bout de ligne le suicide reste au niveau de la liberté individuelle ; cest une question de choix.
En résumé, il ressort de cette étude pilote que dans la communauté haïtienne, les attitudes religieuses et les valeurs spirituelles qui sont rattachées à la problématique suicidaire font en sorte que le suicide est perçu de façon négative. Les attitudes morales et les fortes valeurs familiales de la communauté italienne font aussi en sorte que le suicide soit perçu négativement. Quant à la communauté québécoise, la forte reconnaissance des droits individuels, et la prédominance de lattitude que le suicide est une demande daide, ont pour conséquence quil y a une perception mitigée du suicide au sein de la communauté.
À partir des différentes dimensions de la RS analysées, il ressort que les RS sont différentes au sein des trois communautés. Dans la communauté haïtienne, la principale caractéristique de la RS est que le suicide est un acte dimpuissance. Dans la communauté italienne, la principale caractéristique de la RS du suicide est la brisure de la communication dans la famille. Il est intéressant de constater que plusieurs sous éléments de la RS sont similaires au sein de la communauté haïtienne et italienne. Ainsi, pour les deux communautés, le suicide représente un acte de trahison envers la famille et remet en cause la notion de solidarité familiale qui est très valorisée. Dans la communauté québécoise, lélément principal de la RS est la notion de choix ou plutôt de manque de choix.
Bibliographie
Bloch, H. (1999). Grand dictionnaire de la psychologie. Montréal :Larousse.
Bourdieu, P. (1980). Question de sociologie. Paris: Éditions de Minuit.
Guimelli, C (1995) Létude des représentations sociales. Psychologie Française 40(4), 367-374.
Jodelet, D. (1989). Folies et représentations sociales. Paris: Presses Universitaires de France.
Mouraux, D. (1998). Jeunes en perte de valeurs? Acta Psychiatrica Belgica, 98(Supplément 2), 33-38.
Thomas, R., & Alaphilippe, D. (1983). Les attitudes. (Vol. 2091). Paris: Presses Universitaires de France.
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