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La revue le Vis-à-vie, vol. 13 nº 1, 2003Le thème de ce numéro est « Créer de l'humanité / 10e colloque de l'AQS ». PlénièreLynda Pomerleau M. Ps. Comment créer de l'humanité, la maintenir et l'intensifier à travers le temps dans le cadre thérapeutique? Question complexe qui m'a demandé beaucoup plus de réflexion que je l'aurais cru à prime abord. Après bien des hésitations, j'ai finalement décidé de plonger au cur du sujet en vous décrivant simplement comment je suis avec mes clients, les valeurs que je véhicule et surtout, ma confiance en leur compétence. J'ai opté de vous parler des moyens que j'utilise pour continuer de voir l'humain attachant au-delà de sa pathologie sévère et des traumatismes multiples, d'entendre sa détresse profonde de ne pas être reconnu dans son intégrité et son humanité, de le voir au-delà de ses comportements adaptatifs qui peuvent me bousculer intensément. Le travail quotidien avec des gens en souffrance intense, qui envisagent sérieusement la mort pour sortir du désespoir et du chaos, exige d'abord, que pour moi comme thérapeute, la vie demeure précieuse et sacrée. Comme le disait le philosophe québécois Marc Chabot, notre vie et celles des autres doivent demeurer intouchables. La barrière de l'interdit doit être claire et ferme face au suicide et aussi face à l'homicide. Personne, même souffrant, n'a le droit de s'approprier la vie des autres. Par exemple : À un client suicidaire avec des intentions homicidaires : je lui ai dit : « je suis dans l'obligation de te protéger car il y a une partie de toi tellement souffrante face à la possibilité d'un éclatement familial que tu veux te venger : mais il y a une partie de toi qui les aime et qui se sentirait tellement coupable de les blesser ou de les tuer que je dois te protéger de la culpabilité que tu vivrais. Acceptes-tu que je te protège de telle façon ». La barrière de l'interdit doit donc être claire et ferme car chacun peut, selon moi, avec de l'aide et du temps, avoir la capacité de s'apaiser, d'évoluer, de maturer et de s'individualiser. Boris Cyrulnik a dit : « Tant que la vie n'est pas terminée, il y a toujours des jolis coups à jouer. Croire en la résilience, c'est croire en l'âme humaine et en la puissance des forces vitales ». J'ai la profonde conviction que tout individu peut toujours m'étonner et qu'il a le choix de découvrir sa véritable identité, celle d'une personne unique responsable et compétente. Après s'être libérée de ses traumatismes, mais surtout des projections, des disqualifications, des secrets, des fonctions dont elle est le dépositaire conscient et bien souvent inconscient, cette personne pourra s'étonner de sa propre créativité à résoudre ses difficultés de façon compétente. Comme lécrivait Suzanne Lamarre (1998) : Comment puis-je aider sans nuire ? Comment puis-je soutenir sans contrôler ? Et je rajouterais : Comment puis-je protéger sans d responsabiliser? Tel est mon défi ! Cela m'est apparu possible que par une seule voie, celle de la collaboration avec l'autre en souffrance et avec ses proches mais aussi collaborer avec mes propres collègues. Collaborer veut dire travailler avec. Travailler ensemble avec nos compétences, nos valeurs, nos responsabilités respectives selon le cadre thérapeutique établi. Travailler ensemble aussi avec nos insuffisances, nos vulnérabilités pour qu'émergent, à travers le processus thérapeutique, à travers les hésitations, les essais et erreurs, leurs solutions bien souvent imprévisibles et créatives. Maintes fois, me sentant dépourvue face à leur situation, ils m'ont étonné. Collaborer exige d'informer et de questionner mais aussi de se laisser interpeller sur notre façon d'être et d'agir. Il m'est arrivé de confirmer leurs perceptions et leurs sentis et, en toute humilité, reconnaître mes impatiences, mes incompréhensions et mes jugements, de m'en excuser et de les corriger. Chaque fois, cela a permis d'amorcer, de solidifier notre alliance et leur a permis, plus tard, d'oser s'affirmer à nouveau sans crainte d'être rejeté. De nouvelles balises relationnelles s'installaient. Par exemple : Un jour, une cliente me demande de mettre sa tête sur mes genoux. La clarification de mon malaise lors des séances suivantes lui a permis de comprendre qu'elle avait le droit de faire des demandes mais qu'elle devait accepter que l'autre puisse y répondre ou non. Cela a permis un déblocage relationnel. Je tente d'éviter les relations « comme si tout allait bien » alors que je peux être dérangée, ennuyée, irritée. Je me permets alors d'utiliser la technique de la méchante connotation positive du psychiatre systémique, Guy Ausloos. Comme il nous l'a enseigné, je commence donc par exprimer mon impression négative et après un, mais, je poursuis en donnant un sens positif à cet état ou cette situation déplaisante. Le fait de connoter positivement ce qui m'a gênée, me libère et me permets de regarder la situation de façon positive. Je me souviens d'avoir dit à une dame : « lorsque vous me questionnez sans cesse, sans me laisser le temps de finir ma réponse sans m'écouter, je deviens un peu irritée, impatiente, mais maintenant, je comprends votre immense soif de connaître, car personne ne vous a jamais vraiment écouté ni expliqué les éléments de la vie. Votre curiosité n'a pas de limite car elle n'a jamais été comblée vraiment, qu'avez-vous besoin de savoir ? Comment allons-nous y répondre ? ». Cette méchante connotation positive ouvre sur un échange constructif qui favorise des possibilités de changement relationnel et comportemental. Avec les années, je cherche beaucoup moins à résoudre leurs problèmes que de m'engager sérieusement à chercher ensemble des issus à leurs impasses. Je tente ainsi d'éviter les pièges de la surprotection et de la déresponsabilisation, ce qui favorisent les éclatements relationnels soit la soumission ou l'insubordination, les mises en échec, les menaces d'abandon et les manques de respect. S'engager à chercher ensemble sans m'imposer c'est coopérer. La psychiatre Suzanne Lemarre décrit bien cette position dans son livre « Intervention sans nuire » (1998). Nous apprenons à discuter des problèmes pour trouver des solutions appropriées dans un contexte où nous fonctionnons avec la règle du respect et l'autonomie et de la vulnérabilité de chacun ». Il s'agit du respect de l'autonomie et de la vulnérabilité du client et aussi du thérapeute. Ce dernier ne peut plus se voir comme étant inatteignable. Lester Lubusky en 1985 soulignait que « dans tous les modèles de psychothérapies, il y a deux facteurs qui font qu'une thérapie est plus efficace qu'une autre. Il y a d'abord, l'assurance personnelle de l'intervenant lui-même et deuxièmement, la qualité du rapport entre le thérapeute et le client, lequel rapport doit permettre des échanges sur le plan émotionnel. Il s'agit ici du canal affectif qui permet de créer l'humanité et de s'ouvrir, ce que Cyrulnik appelle les tuteurs affectifs. J'interprète maintenant la prudence du client à se révéler comme une légitime défense et je lui propose de prendre le temps nécessaire pour me connaître, vérifier mon intégrité pour en arriver à me faire confiance. De même, il m'arrive de lui indiquer ma limite momentanée à bien saisir la complexité de sa situation et de lui demander s'il accepte de me laisser un peu de temps d'ici la prochaine rencontre pour y réfléchir. Encore là, je lui indique mon désir sincère de « chercher avec lui ». Dans la même optique, si j'évalue une urgence suicidaire élevée, je vais lui proposer la possibilité d'un lieu de décompression pour refaire ses forces afin que nous puissions continuer ensemble à chercher des solutions d'apaisement. Je réitère mon engagement à faire équipe avec lui, car je reconnais sa valeur, et que, pour faire équipe, cela exige qu'il s'engage à s'auto-protéger. Je lui propose donc un moyen sans le déresponsabiliser. Pour favoriser cette communication dans le cadre de la coopération et du respect de l'autonomie et de la vulnérabilité de chacun, je dois me donner la possibilité de refuser le rôle de sauveur (soit celle de l'intervenante qui impose des solutions ou qui cherche des coupables). Je me donne le droit de bien définir mon rôle comme un agent de changement dans un cadre précis. Ensuite nous allons chercher des moyens de la libérer et de l'équiper pour qu'elle soit confortable et paisible. J'ai souvent l'impression d'être un guide attentionné et ferme qui met des cadres pour les protéger de leurs tendances dépressives et agressives tout en leur fournissant des moyens de rebâtir leur estime de soi et de s'auto-protéger. Je mise sur leur compétence et celle de leur réseau. De passifs et dépendants du thérapeute, ils deviennent les agents actifs de leur propre changement. Ayant la croyance que la circulation de l'information favorise le changement, j'invite les proches à venir aux séances car ils sont des collaborateurs importants pour m'aider à mieux comprendre le client et sa situation et ainsi mieux intervenir auprès de lui. Comme le soulignait Suzanne Lamarre, leurs présences ont toujours été aidantes et ont permis d'éviter, sinon de réduire, les barrières visibles et invisibles que le réseau aurait pu installer en raison d'un cadre relationnel protectionniste ou contrôlant. Nous savons bien que le client protégé ne peut rien changer seul sans la collaboration du protecteur. Mon rôle est de les aider à nommer l'innommable de leur fonctionnement dans le respect de l'autonomie et de la vulnérabilité de chacun. J'ai découvert l'importance des mots et leurs grands pouvoirs. Les mots, comme le décrivait si bien Sylvana Montageno, ont un « effet taupe » ils continuent de marcher, de questionner pour ainsi favoriser la réflexion. Je partage le postulat de Guy Ausloos : qu'une personne ou une famille ne peut se poser que des problèmes qu'elle est capable de résoudre. J'ai aussi la croyance personnelle que si j'accepte de travailler avec cette personne ou cette famille, j'ai la compétence de les aider et de m'étonner en me dépassant moi-même. L'information qui va circuler va probablement permettre de modifier et d'assainir le système relationnel et de les libérer de certaines fonctions ou missions. Par exemple : jai dû dépasser mes croyances et aider une cliente à dénoncer l'inceste vécu à ses parents très âgés. Malgré tout, je dois respecter le fait que la complexité de l'être humain implique son propre principe de réorganisation, son propre rythme pour dénoncer, observer, expérimenter, intégrer et changer. Il y a des gens pour qui, il faut des années de travail pour reconstruire leur identité, et que malgré cette reconstruction, la personne peut demeurer fragile et que d'autres gestes suicidaires peuvent surgir sous la force des événements. Pour maintenir mon bien-être à travailler régulièrement avec une clientèle aussi souffrante, j'ai besoin du support de mes confrères. Ce support me permet de ventiler le trop-plein, de méta communiqué sur la relation thérapeutique et surtout de me décontaminer sans crainte d'être jugée. Cet échange me permet de me repositionner et de ne pas être envahie dans ma vie privée. Lorsque je travaillais dans l'équipe de santé mentale au CLSC Limoilou, nous étions souvent, chacun différemment, contaminé par le système de nos clients. Cette contamination involontaire provoquait des tensions ou des malaises entre nous. L'utilisation d'un contrat de coopération avec des règles précises de communication élaborée par Pierre-Yves Boily, nous a permis de dénouer nos impasses relationnelles, de se libérer des ressentiments accumulés, des fantaisies négatives provenant des mécanismes de défense des clients aux pathologies sévères comme le clivage, la projection et le déni, ce qui favorisait l'apparition entre nous de la disqualification, du blâme et de la dévalorisation. Après chaque clarification, nous avons été surpris de découvrir que nos difficultés ne provenaient pas de malaises interpersonnels mais de la contamination du système et du fonctionnement du client. Ce contrat de coopération a été un outil précieux pour assainir et pour maintenir un bon climat de travail auprès d'une clientèle ayant bien souvent un trouble de personnalité sévère. Cela nous a évité bien des épuisements. Aussi, dans des dossiers très intenses ou avec des pathologies sévères, nous faisions de la co-intervention, pendant que l'un intervenait, l'autre observait et pouvait revenir pour travailler sur les impasses. Cette alternance des positions permettait de mieux briser le clivage et de partager la pression émotive des projections négatives du client. Finalement, sans être jovialiste, il faut être optimiste. Pour moi, le meilleur antidépresseur ou anti-stresseur, c'est la possibilité de faire de l'humour, de rire, de taquiner le client, son entourage et les collègues. En résumé, Chacune de ces personnes m'a permise de me dépasser et d'évoluer à la fois personnellement et professionnellement et chacune m'a beaucoup donné au moyen de sa créativité et son authenticité. Chacune de ces personnes a renforcé ma croyance que la vie est précieuse et que je peux toujours être étonnée par la compétence de l'être humain. Bibliographie
Ausloss, Guy (1995). La compétence des familles. Temps, chaos, processus. Ed. Erès.
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53 9 août 2004
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