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La revue le Vis-à-vie, vol. 14, nº 2, 2004

Le projet ARCAD: l'activité par l'art peut-elle être un facteur de protection contre le suicide ?

Une entrevue avec M. Pascal Bélanger, coordonnateur général du projet

Par Julie De Serres
Psychoéducatrice, ARH
Centre de crise L’Accès, Hôpital Pierre-Boucher


M. Pascal Bélanger, coordonnateur général du projet ARCAD, travaille auprès de détenus depuis de nombreuses années. S’il est une chose dont il peut témoigner, c’est bien que l’activité par l’art a un impact à plusieurs niveaux chez les détenus. À retenir : cela ajoute à l’estime de soi, permet de briser l’isolement, augmente le sentiment de compétence, fait plaisir, donne un sens à la vie en permettant de se sentir utile et de « faire quelque chose » pour autrui.

Ce sont là, comme nous le savons dans le milieu de la prévention du suicide, des facteurs de protection contre le suicide. Nous savons, d’instinct et par expérience, que ces facteurs ont un impact concret. Il appartient maintenant aux chercheurs d’expliquer l’adéquation entre les activités artistiques pratiquées au sein d’un projet intégré et la protection contre le suicide.

Une histoire de réussite depuis 1965

Le projet ARCAD (Association de rencontres culturelles avec les détenus) tient ses origines, en 1965, d’un pari qui semblait alors assez audacieux : éveiller et promouvoir le talent artistique des détenus en organisant des concours d’art. En 1969, d’autres activités s’ajoutent à la palette : des activités culturelles ou sportives, des rencontres libres portant sur différents sujets d’actualité ou même sur des problèmes sociaux.

Selon M. Bélanger, les rencontres sont en continuité avec l’objectif poursuivi par l’activité par l’art : le dialogue qui s’engage alors permet non seulement au détenu de s’exprimer, mais il apporte un contact avec le monde extérieur et constitue pour certains la première étape de la réinsertion sociale.

Les différentes activités, dont celles vouées à l’art, sont offertes une fois par semaine par établissement, et chaque programme est d’une durée de 10 à 15 semaines. Il importe de souligner que le mandat n’est ni thérapeutique, ni religieux, ni politique… ce qui, vraisemblablement, serait plutôt rare dans les établissements de détention.

Ce sont principalement des bénévoles qui donnent de leur temps à l’intérieur des établissements par le biais d’activités ainsi qu’à l’extérieur en accompagnant les détenus à des conférences, et ce, depuis 1998.

Art et identité

La mission que s’est donnée le projet est celle d’améliorer la qualité de vie par des activités qui favorisent le maintien d’un lien avec la société.

« L’activité par l’art est certainement un moment d’évasion, une soupape où certains arrivent à reprendre un certain pouvoir sur leur vie par la création, d’autant plus que l’activité est animée par des gens qui ne portent aucun jugement, explique M. Bélanger. Cela permet aux détenus de toffer. »

Cela est bien sûr utile « en dedans », mais les bienfaits débordent largement la période d’incarcération en fournissant au détenu une nouvelle identité, et en tendant un pont vers la société en dehors des murs.

« Ceux qui se démarquent sont ceux qui se découvrent du talent, qui y mettent du temps, qui évoluent et qui se trouvent un style. Ils s’attirent l’estime des autres détenus et du personnel. Leurs réalisations leur permettent d’être fiers et de montrer qu’ils peuvent faire autre chose que de commettre des délits. Cela peut être également un prétexte et une bonne occasion de reprendre contact avec la famille. »

En somme, l’art leur permettrait d’afficher une nouvelle identité dans un endroit, le système carcéral, qui souvent tend à dépersonnaliser les détenus. Du coup, les personnes à l’extérieur peuvent voir les détenus autrement, ce qui va dans le sens d’une réinsertion sociale plus harmonieuse : « Lorsqu’on se présente à l’extérieur, on n’est plus seulement un ex-détenu, car on a une nouvelle identité, celle d’un artisan, d’une personne ayant certains talents et certaines réalisations à son palmarès. »

Exprimer sa souffrance, éviter l’irréparable

« Comme on le sait, les détenus sont des personnes souvent vulnérables et à risque suicidaire élevé. Les différentes pertes occasionnées par l’incarcération, l’isolement, la période d’incarcération en elle-même et celle de la mise en accusation sont autant de moments de désorganisation ou de crise où le détenu peut être suicidaire. L’incertitude et l’attente de la sentence, attente parfois très longue, amplifient les facteurs de risque et ajoutent à une vulnérabilité déjà présente. En attendant de se trouver un cercle d’amis à l’intérieur des murs, ces personnes sont très à risque. »


Il existe d’autres périodes de désespoir, notamment lorsqu’un transfert est demandé puis refusé, ou lorsqu’une autre audience n’est pas acceptée.

« Les détenus n’ont pas ou peu de place pour exprimer cette souffrance et les activités d’art peuvent être l’occasion pour certains détenus d’exprimer leurs émotions », explique M. Bélanger.

Généralement ce sont des détenus provenant de milieux socio-économiques défavorisés et n’ayant jamais été en contact avec l’art qui se présentent aux activités. Les thèmes le plus souvent représentés sont la nature et les oiseaux.

C’était une autre époque, mais pas très lointaine : dans les années 70, il y avait des restrictions aux concours d’art – les thèmes qui touchaient à la captivité ne pouvaient être représentés ou évoqués. Cette interdiction fut éventuellement levée mais, étonnamment, il n’y a, dans les œuvres produites, peu de fois où les thèmes de la colère et du désespoir sont exploités. On se cantonne plutôt dans l’espoir. Bénéfice net.

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54  9 août 2004 
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 (Rév. 3/15/2005